manuscrit


MOBILISATION ET RETRAITE JUSQU'A LA MARNE

IIIe armée du général Ruffey

PREMIER CAHIER

De la mobilisation à la retraite sur la Marne

1er août 1914 Marche de Lacroix-sur-Meuse à Thillot-sous-les-Côtes

Départ de Bar-le-Duc dans la matinée. La plupart des hommes sont très-enthousiastes et crient « A Berlin ». Je songe que les plus criards ne sont pas les plus braves et que l’armée allemande ne nous permettra pas d’aller si facilement à Berlin. D’ailleurs la mobilisation générale n’est pas encore décrétée et il est encore possible que la guerre n’éclate pas.

En train nous jouons au bridge et nous déjeunons.

Nous débarquons en pleine chaleur près de Lacroix-sur-Meuse et nous marchons par Seuzey, Dompierre et St Maurice-sous-les-Côtes. La chaleur est torride, les cas d’insolation bénigne sont nombreux, les traînards considérables ; il faut faire des haltes très-fréquentes et faire montre d’une grande énergie pour obliger les hommes à continuer la marche. La 3e Cie fait montre de moins d’énergie que les autres ; je cherche à stimuler en leur disant que le soleil les terrasse mais que s’ils voyaient des Prussiens, ils sauraient marcher. Je leur réponds : « les batailles se gagnent surtout par l’énergie des hommes et les bons marcheurs font les bons combattants ». Je me rends bien compte que mes hommes sont ainsi parce que l’on nous a défendu depuis de trop nombreuses années de marcher par la chaleur. Ils ne sont pas habitués à souffrir. En outre, de plusieurs voitures mises à la disposition du bataillon, il faut réquisitionner d’autres voitures pour chercher des traînards ou malades.

Nous arrivons à Thillot-sous-les-Côtes seulement vers sept heures du soir peu de temps après que l’affiche de mobilisation générale a été apposée fixant le premier jour au 2 août. Dès lors le sort en est jeté et la guerre à mon avis, ne peut plus être évitée.

2-11 août Les Hauts de Meuse : fortification des abords de Thillot

Je reçois le 2 août l’ordre de fortifier les abords de Thillot de façon à pouvoir arrêter les Allemands si, comme nous l’avons toujours supposé, ils veulent forcer la ligne des Hauts de Meuse avant que la concentration de l’armée française ne soit terminée près de la Meuse.

Je décide de tenir surtout la ligne du chemin de fer départemental qui passe à l’Est de Thillot. Mais une partie de mes hommes doit créer à la crête militaire des Hauts de Meuse entre les routes de Thillot à Dompierre-aux-Bois et de Hannonville à Dommartin-la-Montagne un obstacle passif considérable (abattis, fils de fer, etc…).

Le régiment occupant St Maurice-sous-les-Côtes dépendant de la 12e division d’infanterie a reçu l’ordre de défendre non le pied des Hauts de Meuse, comme nous, mais la crête. Aussi pour me relier à lui, j’établis à mi-côte entre Thillot et St Maurice pour ma 4e compagnie des tranchées sérieuses. Je prolonge également ma gauche pour me relier avec le 3e bataillon qui défend Hannonville.

Le lundi 3 août, notre général de brigade[1] vient jeter un coup d’œil sur les travaux que j’organise. Au moment de se retirer, il me dit : « Il est bien entendu que vous résisterez sur place et qu’au besoin vous vous ferez tuer ». « Bien, mon général ». Puis il m’appelle plus près de lui et me dit : « Eh bien ! Croyez vous que la guerre va éclater ? Pour moi, c’est impossible qu’un tel cataclysme ait lieu au 20e siècle : » « Mais mon général, lui répondis-je, alors à quoi servons-nous ? Pour moi, je ne suis resté dans l’armée que parce que je croyais que la guerre ne pouvait pas être toujours évitée et maintenant que la mobilisation générale est annoncée, il est impossible à mon avis qu’aucune puissance paraisse reculer devant la menace d’une autre »…

Le lendemain la guerre était déclarée, mais nous recevions l’ordre de nous tenir à distance respectueuse de la frontière. L’un des jours suivants, nous apprenions la violation de la Belgique puis la décision de l’Angleterre de nous soutenir.

Les jours passent et, contrairement à mon attente, les Allemands ne font pas de tentatives sérieuses pour marcher contre nous. Nous apprenons que les Allemands attaquent Liège qui résiste bien ; on nous laisse même croire que l’armée belge de campagne inflige de sérieux échecs aux Allemands. Enfin on apprend la prise de Mulhouse et les ordres eux-mêmes nous affirment que notre artillerie ne fait qu’une bouchée de l’artillerie allemande. Des instructions nous affirment que nous aurons très-facilement raison de l’armée allemande, que nous devons tout d’abord laisser agir l’artillerie française qui réduira rapidement au silence les canons adverses et qu’ensuite l’infanterie n’aura plus qu’à se précipiter à la baïonnette sur les Allemands qui n’auront même pas accepté le combat à l’arme blanche.

Je suis navré de l’influence que peuvent avoir ces instructions, car je suis convaincu que l’armée allemande ne sera pas battue avec cette facilité ; mes études personnelles m’ont d’ailleurs amené à la conclusion que les artilleries ne pourraient pas se réduire au silence et que la progression de l’infanterie sous la canonnade et la fusillade serait certainement dure et lente. Ainsi, après avoir lu ces instructions à mes officiers, je crois de mon devoir de leur dire à peu près ces mots : « Je crains que ces instructions ne soient beaucoup trop optimistes et je ne voudrais pas que, si les batailles prochaines ne les confirmaient pas, vous vous découragiez. Je dois donc vous dire qu’à mon avis les combats ne se passeront pas de cette façon, nous devrons rester longtemps sous le feu de l’artillerie et de l’infanterie et la progression sera très pénible. Enfin, mes études personnelles me permettent de vous affirmer que l’armée allemande est de tout premier ordre et que si je crois fermement que nous la battrons, je suis convaincu que nous ne le ferons qu’avec les plus grandes difficultés ».

Cependant la concentration de l’armée française est à peu près terminée et les Allemands n’envahissent pas la Woëvre.

12 -18 août Mouvements vers le Nord

Le 12 (après la triste affaire de Mangiennes[2]) nous sommes poussés un peu plus au Nord et mon bataillon vient à Hannonville.

Le 13, le régiment est concentré près de Saulx-en-Woëvre puis il y est en partie cantonné et mon bataillon est poussé en pointe à St-Hilaire.

Le 14, je suis poussé jusqu’à Butgnéville.

Je comprends aux divers ordres que nos armées changent de front vers le Nord et que les troupes de couverture vont les suivre, remplacées par des divisions de réserve.

Le 15, le régiment vient à Marchéville et nous faisons par bataillon une manœuvre pour mettre nos hommes en main.

Le 16, nous cantonnons à Etain.

Le 17,je mets en état de défense les environs de Warcq.

Le 18,nous cantonnons à Rouvres et certaines unités sont poussées à la lisière des bois communaux. Mon bataillon organise cette lisière au N.E d’Aix.

19, 20 et 21 août Baptême du feu à Bertrameix en soutien de Cavalerie

Je me porte vers Dommary en soutien de cavalerie et le général commandant la Cavalerie me prescrit de suivre l’itinéraire Domremy-la-Canne, Bouligny, Bertrameix en couvrant sa gauche.

Nous nous avançons à larges intervalles éclairé par deux pelotons de cavalerie et les premiers coups de feu retentissent dans les bois au Nord de Bouligny ; plusieurs chevaux sans cavaliers passent près de nous, deux ou trois cavaliers sont tués, mais les cavaliers ennemis disparaissent sans que nous puissions les atteindre. Entre Avillers et Piennes, nous recevons un léger baptême du feu, des balles sifflent et tombent non loin de nous tirées par une trentaine de cavaliers à 1800 mètres environ (cela prouve un tir remarquablement ajusté). Mais en descendant le ruisseau qui passe à Bertrameix, ma première section est arrêtée par un feu d’enfilade venant de droite : six hommes tombent en quelques secondes : c’est une mitrailleuse cachée derrière une des dernières maisons de Piennes. L’artillerie à cheval met en batterie à notre droit, et en quelques coups atteint la maison de la mitrailleuse qui disparaît et nous reprenons notre marche.

Je reçois l’ordre de m’établir entre Bertrameix et Landres, puis de marcher vers Preutin pour me rabattre sur Murville où la cavalerie est encore arrêtée.

Après avoir passé la voie ferrée, je remonte à cheval mais subitement des coups de canons ennemis retentissent et le premier shrapnel éclate à trente mètres à ma gauche. Je saute à terre et fais progresser le bataillon sur lequel sont tirées quelques salves de deux pièces. Je remarque que les bonds des diverses unités n’ont jamais à l’exercice été exécutés avec la rapidité que je constate.

Je progresse vers Murville sans recevoir aucun coup de feu et vers une heure de l’après-midi je m’arrête entre Murville et Preutin et j’écris au général de cavalerie que mon bataillon marche depuis trois heures du matin, que je crois urgent de l’arrêter pour faire une grand’halte et un café et je reçois cette autorisation.

Vers trois heures, la division de cavalerie se rassemble au sud de Preutin et je la couvre face au Nord-Ouest. Une canonnade puis fusillade se fait entendre vers Mercy-le-Haut ; le général laisse sa cavalerie immobile en me faisant seulement pousser une compagnie à mi-chemin entre Murville et Mercy-le-Haut. Vers cinq heures, le général de cavalerie me rend ma liberté, mais me déclare qu’il ne sait où je dois aller et qu’il ignore où se trouvent mes chefs.

J’envoie des estafettes chercher mon général de division ou mon colonel et j’apprends difficilement que je dois cantonner avec d’autres unités à Bertrameix, le reste de mon régiment cantonnant à Xivry-Circourt. J’arrive à Bertrameix vers sept ou huit heures et je cantonne en laissant disponible une moitié du village.

J’ignore toujours si je reste ou non soutien de cavalerie et le lendemain matin j’envoie encore chercher des ordres.

Violents combats sur la Crusne, début de la retraite

Le 22, enfin vers 5h1/2, je reçois l’ordre de venir à Xivry-Circourt reprendre mon régiment. Il s’y produit un grand entassement et une sorte de croisement des 40e et 42e divisions.

La 40e division est dirigée sur Mercy-le-Bas pendant que nous marchons par St-Supplet et Han-devant-Pierrepont, la 12e division étant à notre gauche. Pendant notre marche, nous remarquons que certains toits de maisons isolées sont partiellement blancs sans comprendre pourquoi. En arrivant vers neuf heures près de Han-devant-Pierrepont, la canonnade se fait entendre et devient bientôt très-violente sur la rive droite de la Crusne. Les ordres prévoyaient que nous devions atteindre Longwy sans difficulté, tandis que nous nous rendons compte qu’une bataille sérieuse est engagée. La position de notre artillerie doit être difficile sur la rive droite car un de nos groupes cherche à se placer au sud-est de Han-devant-Pierrepont. Mais l’on s’attend à ce que l’entrée en ligne postérieure de la 40e division sur notre droite surprenne l’ennemi sur son flanc gauche.

Le régiment est formé dans le ravin au Nord de Han, largement articulé, et bientôt nous nous dirigeons sur Pierrepont, pendant que les obus ennemis tombent à notre droite.

En arrivant près de la Crusne, nous constatons que cette rivière est profondément encaissée ; on descend sur la rive par des talus de 20 à 30 mètres et nous franchissons la rivière à l’intérieur d’une fort belle usine située à l’Est du village et dans laquelle on organise déjà des ambulances.

Je ne puis m’empêcher de penser que ces ambulances sont bien exposées, car nous voyons les gros et petits obus faire rage sur nos batteries placées immédiatement au nord de Pierrepont à la crête du cirque que le talus escarpé de la rive droite dessine à cet endroit.

Nous nous rendons compte par l’intensité du feu que nous avons affaire à forte partie au N.O. et au N.E. de Pierrepont et que la position des Allemands est formidable car le terrain monte en pente douce pendant environ deux kilomètres au nord de l’escarpement dont j’ai parlé plus haut.

En passant dans Pierrepont, nous apprenons que nous progressons difficilement au nord de la Crusne, que les 8e et 19e bataillons de chasseurs de notre brigade ont été envoyés à gauche pour soutenir la 12e division et que notre régiment doit pousser à droite vers Boismont puis sur Bazailles de façon à faire la liaison avec la 40e division qui doit marcher de Joppécourt sur Ville-au-Montois. Nous faisons une longue marche de flanc à la faveur du fond de la vallée (A l’un des nombreux arrêts vers midi et demi, je mange rapidement le déjeuner que j’avais pris sur mon cheval, resté à Han-devant-Pierrepont). Quelques marmites tombent non loin de nous, soit sur une rive, soit sur l’autre, mais aucune ne nous atteint.

Le régiment est formé à larges intervalles au sud de Bazailles, le 2e bataillon face à Ville-au-Montois, le 3e face à Baslieux, le 1er plus en arrière face à Bazailles. Il est trois heures passées lorsque je suis en place, quelques projectiles frappent non loin de nous. Je vais à Bazailles parler deux fois au Colonel[3] et je constate que le village a été complètement brûlé par les Allemands lorsqu’ils se sont retirés devant les avant-gardes de notre armée.

[Je constate la crainte de beaucoup d’hommes et de gradés de communiquer les ordres sous les quelques projectiles qui arrivent jusqu’à nous. On sent qu’ils n’ont pas fait le sacrifice de leur existence et je me demande comment ils supporteront les pertes inévitables.]

Nous apercevons à droite la 40e Division qui débouche sur la Crusne et son artillerie entre en action. Nos fractions avancées sont aux prises avec des fractions au nord de Bazailles mais l’action est peu intense. Cependant les deux autres bataillons doivent renforcer leurs premières lignes. Mon bataillon augmente ses intervalles et ma compagnie de droite appuie davantage de ce côté pour se mettre un peu plus à l’abri des projectiles qui tombent en plus grand nombre.

Vers cinq heures, je vois des fractions du 150e (40e division) qui se replient à travers nos lignes en disant qu’elles sont écrasées par des forces considérables. J’apprends vers la même heure que le 2e bataillon est en action contre des forces débouchant de Ville-au-Montois et que le colonel a l’intention de lancer le 3e bataillon contre les fractions qui s’approchent de la corne Nord Est du bois au N.O. de Bazailles.

A ce moment, je reçois des shrapnels[4] me prenant d’enfilade et venant de l’emplacement où j’avais aperçu peu de temps auparavant la 40e Division. Je crois d’abord à une erreur de cette division mais je reconnais rapidement (surtout au mauvais réglage) que ce sont des projectiles allemands et je m’empresse d’en rendre compte au Colonel en ajoutant que je ne vois qu’un moyen de ralentir sérieusement ce mouvement, c’est de s’établir sur le talus escarpé de la rive gauche de la Crusne.

Mais le colonel me répond qu’il va tenter une contre-attaque avant de se replier et me donne l’ordre de me placer au Nord-Est de Boismont pour protéger la retraite ultérieure des autres bataillons. J’envoie porter cet ordre à mes commandants de compagnie par les fourriers et je dirige moi-même la compagnie la plus voisine de moi en faisant dire aux autres qu’elles n’auront qu’à me suivre.

[Nous marchons sous une pluie de shrapnels mais le tir est très mal réglé, la moitié éclate si haut qu’elle ne produit aucun effet ; l’autre moitié s’enfonce dans la terre. Et les hommes commencent à en plaisanter.]

Mon ordre est mal transmis par certains fourriers, mal exécuté par d’autres compagnies de sorte que je n’ai près de Boismont qu’une compagnie et quart (3e et 1 section conduite par le Cne de la 2e), une compagnie trois quarts (1ère et ¾ de la 2e) repassent la Crusne avec une section de mitrailleuses et s’établissent comme je l’avais proposé au Colonel (je soupçonne qu’un fourrier peureux aura communiqué un ordre de retraite), et une compagnie (4e) se laisse entraîner (à tort) dans le mouvement offensif du 3e bataillon.

En quelques instants, les 2e et 3e bataillons et ma 4e compagnie sont écrasés par le feu adverse et se replient sur Boismont. (Il paraît que les premières fractions allemandes se sont d’abord repliées devant le 3e bataillon dont des unités ont débouché partiellement à l’Est de la lisière du bois, mais subitement à très courte portée (200 m environ) se démasqua une forte ligne allemande cachée dans une tranchée invisible dont le feu terrible ne peut être soutenu par les nôtres. Plusieurs officiers sont tués et blessés et restent entre les mains de l’ennemi.)

Le groupe d’artillerie qui devait nous appuyer et qui n’avait pas jugé prudent de s’établir près de Bazailles, avait repassé la Crusne et commençait enfin à tirer par-dessus ma tête sur le bois au Nord-Est de Boismont avec une précision remarquable (5h50 à 6h soir).

Par tous petits paquets l’infanterie ennemie débouche de la corne N.E. du bois et marche sur Boismont ; les balles commencent à siffler. Pendant que je rectifiais l’emplacement de la portion de la 2e Cie, le Colonel revenant de Bazailles vient sur ma première ligne causer aux hommes qui manifestaient de l’émotion à la vue des premiers blessés et leur dit : « Vous voyez bien que ce n’est pas terrible puisque je reste debout pendant que vous êtes couchés ». Je rejoins bientôt le Colonel qui va ensuite organiser la retraite dans Boismont.

Mes agents de liaison sont successivement blessés à mes côtés et il ne me reste bientôt qu’un caporal fourrier.

Quelques instants après l’intensité du feu augmente et successivement sont blessés à mes côtés le lieutenant commandant la 3e Cie et plusieurs chefs de section. Le bruit courant que les allemands achèvent les blessés, ceux-ci supplient qu’on les emporte à notre poste de secours à Boismont, ce qui diminue le nombre des combattants. Puis tout à coup, la 3e Cie lâche pied et se précipite vers Boismont pour se mettre à l’abri. Je dois mettre révolver au poing, barrer le passage et forcer les hommes à se remettre en ligne près de la route de Boismont à Pierrepont. Le Colonel me rejoint à ce moment, me crie : « Très-bien » et met également révolver au poing.

Le Colonel me dit d’abord d’arrêter le feu désordonné des soldats mais je lui demande de les laisser un instant tirer pour calmer leurs nerfs. Puis nous faisons tirer à notre commandement pour les remettre en main. Et après les avoir harangués en leur faisant honte de leur lâcheté, nous partageons la compagnie et restons presque constamment debout sous le feu violent de la ligne ennemie qui progresse vers Boismont en se renforçant considérablement des fractions venant par Bazailles.

A ce moment, je constate (ainsi que je l’avais deviné) combien mon action serait plus efficace de l’autre rive de la Crusne ; en effet, le feu des fractions de mon bataillon qui y sont placées ainsi que celui de notre groupe d’artillerie, fait des ravages terribles sur la ligne allemande. Mais cette infanterie fait preuve d’un courage héroïque qui m’impressionne : des sections entières sont fauchées en quelques instants, mais autant de sections de seconde ligne prennent instantanément la place des premières et les Allemands continuent à progresser vers Boismont. A ce moment, une batterie d’artillerie lourde française entre enfin en action (c’est je crois l’une des seules batteries du nouveau 120 qu’on a appelée au début de la bataille) et ses projectiles tombent exactement sur la première ligne allemande. L’effet est terrifiant, plusieurs sections ennemies disparaissent littéralement dans la même seconde et les fractions voisines impressionnées font un instant demi-tour. (Certains de mes soldats qui fuyaient quelques moments avant, veulent se reporter en avant). Mais faisant preuve d’un courage indomptable, les Allemands reprennent la marche, quelques fractions tournent la zone particulièrement battue et ils atteignent Boismont.

Quelques minutes avant, le Colonel et moi avions commencé la retraite sur Pierrepont en nous arrêtant fréquemment pour tirer sur nos adversaires.

Dès que nous pouvons apercevoir Pierrepont, nous constatons qu’il est presque entièrement en feu. Nous ne sommes pas suivis par l’ennemi mais quelques très gros obus frappent non loin de nous sur les bords de la Crusne. Le bruit terrible de ces projectiles, la terre soulevée et la fumée noire sont très impressionnants.

En nous approchant de Pierrepont, nous constatons combien l’artillerie lourde allemande y a fait rage, des chevaux éventrés des caissons en pièces gisent sur la route ; le spectacle est terrifiant. Nous traversons le village qui est encore défendu par des fractions de la 84e brigade. Presque toutes les maisons sont détruites ou en flammes, la belle usine que nous avions traversée le matin est anéantie et je me demande ce que sont devenues nos ambulances.

J’ai avec moi une moitié de la 3e Cie, le colonel amène le reste à quelque distance.

Au sortir de Pierrepont, au lieu de prendre la route directe de Han-devant-Pierrepont, je prends d’abord à droite pour éviter une zone battue par l’artillerie et je ne me rabats que un ou deux kilomètres plus loin sur la route de Han. Ce détour me fait perdre le contact avec le colonel. Je dépasse quelques fractions éparses de la 84e brigade et je me dirige sur Han-les-Pierrepont où j’espère retrouver le reste du régiment qui s’est retiré de Boismont directement sur Han ; mais un peu avant d’arriver à Han, je rencontre un cycliste du 94e. Il me dit qu’il est cycliste du 3e bataillon, qu’il a été envoyé par le Comt de Parseval pour diriger sur la route d’Arrancy les fractions en arrière et il s’offre à me conduire jusqu’à mon bataillon, car la nuit commence à venir.

Nous prenons la route d’Arrancy sans apercevoir aucune troupe d’infanterie et nous allons ainsi jusqu’à Arrancy. Avant d’entrer dans ce village, nous croisons des troupes de la 12e Division et avons peine à nous dégager de l’encombrement où se perdent d’ailleurs quelques-uns de nos hommes. Un officier de réserve d’Etat-Major me dit que ma brigade[5] doit former son bivouac près du petit bois situé à l’Ouest de Han-les-Pierrepont.

Il est plus de huit heures du soir, je donne à Arrancy quelques minutes de repos à mes hommes pour manger rapidement et je mange quelques bouchées de pain seulement avec un verre d’eau, ne trouvant pas autre chose dans les premières maisons du village et encore chez des gens ne parlant que l’allemand…

Nous reprenons ensuite la route de Han, je cherche en vain le bivouac de la brigade près du petit bois à l’Ouest de Han. Il est dix heures du soir, je fais reposer mes hommes dans le fossé longeant le petit bois et je m’y étends quelques instants avec le sous-lieutenant de réserve qui m’a suivi avec sa section. J’envoie en vain des patrouilles jusqu’à Han et je scrute inutilement les environs pour apercevoir un feu ou une lanterne. Je ne vois que les villages de Pierrepont, de Boismont et autres qui brûlent d’une façon sinistre. Je songe que la victoire des Allemands paraît complète et que d’un instant à l’autre nous pouvons être surpris et enlevés par des fractions ennemies.

Le 23, à minuit, je réveille mes hommes et je me décide (pour éviter les routes qui peuvent être coupées) à prendre des sentiers qui doivent m’amener sur le ruisseau de St Pierrevillers, à l’Ouest du village. Les sentiers disparaissent, je dois marcher à travers champs dans des prairies artificielles trempées de rosée et, grâce à des étoiles que j’ai pris pour point de repère, je garde ma direction et atteint le ruisseau ; mais il est trop large et trop profond pour être franchi et je dois le remonter jusqu’au pont de la route de St Pierrevillers à Arrancy. Des voitures d’artillerie allant sur Arrancy sont devant nous ; je les rattrape sans pouvoir obtenir un renseignement sur la présence de troupes françaises à St Pierrevillers ; j’en conclus qu’elles ont reculé plus à l’Ouest et je marche sur Rouvrois-sur-Othain avec bien des difficultés de direction. Un certain nombre des hommes qui me restent, trop fatigués, ne me suivent pas et s’endorment sur la route.

Enfin près de Rouvrois, je croise un convoi de ravitaillement d’artillerie destiné à ma division[6] et le chef de convoi me dit qu’il est dirigé sur St Pierrevillers. Je décide donc d’y retourner en suivant le convoi qui d’ailleurs se trompe de route, et j’atteinds St Pierrevillers un peu avant le lever du jour. J’y apprends que certaines troupes y passent la nuit. Ne pouvant demander un plus long effort à mes hommes, je les mets dans une grange et je vais aux renseignements dans le village. Des officiers de cavalerie qui se préparaient à partir me disent que ma division doit être au bivouac entre Han-devant-Pierrepont et St Pierrevillers, puis je rencontre un St-Cyrien commandant une section du 2e bataillon du 94e. J’envoie un cycliste aux renseignements vers Han et je me repose quelques instants.

Mon cycliste m’apprend vers 5 heures que des troupes de la 84e brigade sont à l’Est du village. J’y vais, je trouve en effet la 84e brigade rassemblée et je cause longuement avec le colonel du 151e (Deville[7]) qui m’apprend qu’ils ont été très durement éprouvés au nord de Pierrepont, l’artillerie n’ayant pu les appuyer en raison de sa position défectueuse et du feu de l’artillerie lourde allemande, qu’ils ont perdu de très-nombreux officiers, plus du tiers de leurs effectifs et qu’ils viennent de rendre compte au général de Corps d’Armée[8], qui voulait reprendre l’offensive sur l’ordre de l’armée[9], que c’est impossible immédiatement et qu’ils ne pourront combattre à nouveau que le lendemain. Il ajoute que notre général de division (Verraux[10]) est de cet avis et cherche à obtenir de défendre la rive gauche de l’Othain où sont déjà certains éléments. Un officier d’Etat-Major du Corps d’Armée vient en auto renouveler l’ordre du Général et on lui dit de transmettre cet ordre au général de division près de Nouillonpont.

Enfin vers huit heures, le général de division envoie à la 84e brigade l’ordre de se porter à Nouillonpont et j’apprends enfin que mon régiment est à Muzeray.

J’emmène les diverses fractions du 94e, en tout une cinquantaine d’hommes et je me dirige sur Muzeray par Nouillonpont où un officier d’Etat-Major m’apprend que diverses fractions du 94e et le drapeau du régiment vont vers Etain.

Entre Nouillonpont et le moulin de Muzeray, je vois le 19e bataillon de chasseurs[11] et près du moulin de Muzeray le 2e bataillon de mon régiment. Enfin vers dix heures, j’arrive à Muzeray où je retrouve la plus grosse partie de mon bataillon (environ 400 hommes) ; il manque presque toute la 1ère Cie et plus de la moitié de la 2ème qui ont franchi la Crusne les premiers et doivent se trouver à peu près intacts vers Etain. Les officiers de mon bataillon apprenant que je n’ai pas mangé depuis 24 heures, me font préparer un déjeuner rapide et l’un d’eux va rendre compte au Colonel de mon arrivée pendant que je vais à ma chambre me laver et me reposer quelques instants.

Le Colonel vient aussitôt me voir et me dire qu’il est heureux de me retrouver. Mais comme moi, il est bien triste de cette première bataille ; il me dit qu’il n’a guère en ce moment que 1200 combattants et je lui confie mon désespoir de la façon dont une partie de ma troupe s’est conduit la veille. Il me calme en me disant que ma mission était ce qu’il y a de plus démoralisant pour les hommes surtout la première fois qu’ils voyaient le feu. Il ajoute que d’après les vagues renseignements, les corps d’armée plus au Nord sont victorieux, que de nombreuses divisions de réserve viennent nous appuyer à droite et que le lendemain nous pourrons peut-être reprendre l’offensive.

Pendant que j’achève de me changer, l’ordre arrive de quitter le village ; le 2e bataillon doit rester au nord-est, le 3e bataillon se porter au Nord-Ouest, de façon à défendre la ligne de l’Othain et je dois me tenir en réserve au sud de Muzeray la droite appuyée au bois et y préparer le bivouac de mon bataillon.

L’après-midi se passe dans le calme et nous n’entendons qu’une canonnade lointaine. La nuit est tranquille, je dors sous un abri de feuillage.

24 août Défense de la ligne de l’Othain

Le commencement de la matinée est assez calme, quoique le canon se rapproche. Un de mes capitaines, ayant eu une entorse au genou, nous rejoint et nous annonce qu’avant même la chute complète du fort de Liège, les Allemands ont réussi à porter une armée à Bruxelles. Je m’écrie aussitôt : « Alors la première partie est perdue pour nous ». « Pourquoi ? » me demandent mes officiers. « Parce que nos armées d’aile gauche ne sont pas orientées dans cette direction, mais face à Namur. Dès lors leur aile gauche est tournée et elles vont être obligées de battre en retraite au moins jusqu’à la Somme pour pouvoir faire face à l’armée de Bruxelles ».

Une grande partie des éléments de notre régiment qui avaient battu en retraite plus à l’ouest nous rejoint dans cette matinée.

Vers neuf heures et demie, les marmites commencent à atteindre les bords de l’Othain, puis Muzeray est soumis à un bombardement terrible, ainsi que la tranchée la plus avancée du 3e bataillon. A la distance où nous sommes de cette tranchée (800 m environ), il nous semble que nos camarades doivent être décimés et j’avoue que j’ai peu le courage de déjeuner à cette pensée.

Vers ce moment, le capitaine adjoint au Colonel vient me dire que le régiment doit se porter sur Nouillonpont pour y franchir l’Othain et attaquer vers l’Est afin de dégager la 12e division qui plus au Nord est très-fortement pressée par l’adversaire. Le mouvement de flanc pour se porter à Nouillonpont semblait devoir être très-difficile sous le feu de l’artillerie ennemie. Le Colonel est allé prendre les ordres du général et je dois seulement me tenir prêt à commencer le mouvement, les autres bataillons devant me suivre. Je mange rapidement et je donne à mes capitaines mes instructions pour exécuter le mouvement de la façon la moins dangereuse par la corne Sud Est du bois de Warchemont[12] ; j’ajoute que d’ailleurs je dirigerai la compagnie de tête et que les autres n’auront qu’à suivre le mouvement.

Bientôt après je reçois l’ordre de commencer le mouvement, je réussis à utiliser des plis de terrain et nous ne recevons aucun projectile.

Pendant que nous cheminons sous bois, nous apprenons que la 84e brigade agit vers Rouvrois, que le 16e bataillon de chasseurs attaque dans la direction de St Pierrevillers et le 19e chasseurs vers le bois au Sud de St Pierrevillers. Nous devons franchir l’Othain entre Nouillonpont et Muzeray et appuyer la droite du 19e chasseurs en le reliant à la brigade de réserve qui agit près du bois de Réchicourt.Je sors donc du bois face au Moulin au Nord de Muzeray avec trois compagnies (la 2e Cie (capitaine Pézard) n’a pas su suivre les autres) et, suivant les ordres du Colonel, je forme mon bataillon entre le Moulin et la grand’route de Nouillonpont à Muzeray. Les shrapnels frappent non loin de nous et le Colonel me dit même de me coucher pour les éviter. Je n’ai avec moi que deux compagnies et demie (la 2e étant égarée et la moitié de la 1ère n’ayant pas encore rejoint).

Les deux autres bataillons sont très-lents à arriver ayant dû manœuvrer avec prudence puisqu’ils étaient sous le feu de la grosse artillerie bombardant Muzeray et ses alentours.

Je place une section à un kilomètre sur notre droite à une petite crête pour nous couvrir et nous relier avec la brigade de réserve dont je constate le mouvement de recul sur Spincourt ; j’en rends compte au Colonel.

Les deux bataillons de chasseurs gagnent rapidement du terrain en avant.

Une partie des deux autres bataillons commence à nous rejoindre et le Colonel me fait porter une de mes compagnies à droite et au nord de la grand’route pendant qu’avec une autre compagnie je m’approche de cette route.

Pendant que le Colonel se porte vers la compagnie de droite, le général de brigade arrive et m’apprend que ma 2e compagnie égarée s’est dirigée sur Nouillonpont et soutient au-delà de la voie ferrée le bataillon de chasseurs, que la 12e division à gauche est en pleine retraite, que la 84e brigade recule aussi au Nord de Nouillonpont et qu’il ne faut pas nous porter en avant. Il fait même porter au 19e bataillon de chasseurs l’ordre de se replier sur l’Othain. Après avoir envoyé à mon colonel l’avis de venir lui parler, il me prescrit de commencer à reculer. Mais à ce moment le Colonel arrive, donne à la compagnie qui reculait l’ordre de s’arrêter puis vient parler au général.

Après cet entretien, il envoie d’abord les compagnies disponibles des autres bataillons se porter sur la hauteur au Nord-Est de Muzeray puis me prescrit de repasser par le même chemin suivi à l’aller pour reprendre ma place à l’Ouest de Muzeray. Il me dit de diriger moi-même les premiers éléments pendant qu’il fera suivre le reste.

Un peu avant de reculer, nous voyons les derniers éléments du 19e bataillon de chasseurs s’emparer à la baïonnette d’une petite ferme située à 800 m à l’est d’un chemin de fer. Mais aussitôt après une grêle d’obus de 77 et de 105 s’abat sur la ferme, y met le feu et les chasseurs doivent l’évacuer.

Je repasse l’Othain et me dirige vers la corne S-E du bois de Warchemont, mais à moitié chemin environ, je vois une troupe en colonnes de lignes de sections par 4 marcher sur Nouillonpont. C’est une ou deux compagnies du 150e repartant à l’attaque. J’arrête les éléments de tête de mon bataillon, les autres ont obliqué un peu au sud et me sont cachés par le mouvement de terrain. J’envoie demander au colonel ses instructions. Il me fait répondre qu’il a gardé la plus grosse partie de mon bataillon au N-E de Muzeray et me donne l’ordre de me porter avec ce qui me reste à l’Ouest de Muzeray pour le cas où l’on serait obligé de se replier.

Quelques marmites nous accompagnent et pendant que je donne mes ordres, l’une d’elles tombe à quelques pas de moi, je ne ressens qu’un fort courant d’air et je puis me rendre compte qu’elles font plus de bruit que de mal.

Je conduis sans incident mon détachement à l’endroit prescrit. L’un de nos groupes d’artillerie est placé entre Muzeray et Billy-sous-Mangiennes et commence à exécuter des salves rapides sur les troupes allemandes qui avancent vers l’Othain et y produit des ravages terribles sans les arrêter. Une batterie de renforcement vient en arrière de moi et l’officier qui la commande vient me demander s’il peut tirer sur le terrain entre Muzeray et l’Othain. Je lui réponds qu’il commettrait un crime, que presque tout mon régiment occupe ce terrain et que des fractions françaises doivent encore se trouver à l’Est de l’Othain. Je lui dis d’aller se mettre en rapport avec notre groupe d’artillerie au sujet de la hausse à prendre et des objectifs à battre.

Malgré le feu terriblement efficace de notre artillerie, l’infanterie allemande en formations assez denses progresse vers Nouillonpont et les éléments de tête du régiment les voient entrer à la tombée de la nuit dans ce village et les entendent chanter leur hymne national.

A ce moment des cris de Cessez-le-feu partent de Muzeray ; je comprends que l’artillerie tire trop court et je la fais aussitôt avertir.

Peu après le feu cesse presque complètement, je me porte près de Muzeray prendre les ordres du Colonel qui nous fait reprendre nos positions primitives autour du village.

J’apprends que le feu de l’artillerie lourde allemande qui a fait rage contre la tranchée avancée de notre régiment n’aurait causé qu’une seule blessure si un adjudant chef ne s’était levé et ne s’était ainsi fait couper en deux.

Malheureusement à la fin de la journée, certains des derniers coups de notre artillerie a blessé différents hommes du 3e bataillon dont le commandant de ce bataillon (Cdt de Parseval) blessé à la jambe.

Mon bataillon se reconstitue presque complètement au commencement de la nuit quoique la 2e Cie (capitaine Pézard) se soit de nouveau égarée dans le bois de Warchemont.

Vers dix heures du soir, nous entendons une canonnade excessivement violente sur Spincourt et nous apercevons des projections intenses dans cette direction. Cela augmente les craintes que j’avais déjà eues dans la journée sur le sort de Spincourt, sort qui m’intéresse doublement car si l’ennemi est maître de ce point, notre droite est tournée et nous pouvons être enveloppés.

Malgré cette crainte je passe une nuit tranquille dans un des abris du bois.

25 août Repli vers Billy-sous-Mangiennes, la ferme du Haut Fourneau et Azannes

Levé de bonne heure, je constate que tout est calme et je m’occupe de mon bataillon lorsque le Colonel me fait appeler. Il me dit de venir avec lui examiner les tranchées de droite de la 1ère ligne (3e bataillon) où il croit qu’il sera nécessaire de porter une des compagnies de mon bataillon.

Pendant que nous faisons le chemin, je remarque qu’aucune fraction ne se trouve entre nous et Spincourt. Craignant de plus en plus une surprise de ce côté, je signale le fait au colonel : il me répond que l’arrivée incessante d’un régiment de réserve lui est annoncée de ce côté. Je lui demande s’il a des renseignements sur l’occupation de Spincourt et il me dit qu’il y a envoyé une patrouille de cavaliers qui n’est pas encore revenue. Puis il m’indique les tranchées que je dois faire occuper par une demi-compagnie (la 1ère Cie n’ayant encore que la moitié de son effectif) et il ajoute que cette fraction pourra rentrer à mon bataillon dès que le régiment de réserve arrivera pour prolonger notre droite.

Je retourne donc à mon bataillon chercher la 1ère compagnie (une partie de cette compagnie n’a pas encore rejoint depuis le 22) que je précède avec le capitaine et quelques éclaireurs. Je longe avec eux la lisière Est du bois et lorsque j’arrive au point où je devrais me redresser à gauche vers la tranchée à occuper, j’aperçois marchant tranquillement vers Muzeray un grand nombre de colonnes par quatre d’uniformes sombres, chaque colonne précédée d’officiers à cheval. Un ordre de l’armée des jours précédents ayant annoncé pour éviter les méprises que toutes les troupes portant des uniformes sombres étaient françaises et que toute troupe portant des uniformes clairs était allemande, j’en conclus que les troupes que j’aperçois sont les différentes compagnies du régiment de réserve annoncé et je prescris au sergent des éclaireurs de se porter jusqu’à la colonne la plus rapprochée pour s’assurer qu’elle occupe la tranchée que je lui indique. Mais à peine le sergent s’est-il éloigné qu’une grêle de balles frappe autour de moi et du Capitaine (François)

Nous sautons le haut talus qui borde le bois pour nous mettre à l’abri puis convaincu que le régiment de réserve nous a pris pour des Allemands, je monte sur le talus et j’agite mon képi de droite à gauche en criant : « Français » il m’est répondu : « oui, Français, venez ». Mais le capitaine François a pris sa jumelle et me dit : « ce sont des Allemands, ils ont le casque à pointe ». Je m’en assure moi-même. Le feu d’ailleurs reprend. Je prescris au capitaine François de retourner à sa compagnie et d’ouvrir si possible le feu sur les ennemis pendant que je cours auprès du Colonel lui exposer la situation qui me semble exiger la retraite immédiate sur une position plus en arrière pour éviter l’enveloppement du régiment.

Malgré plusieurs chutes en courant dans le bois, je parviens au Colonel, je lui expose la situation et lui indique un mouvement de terrain près de la corne sud du bois de Warchemont où il me semble que nous pourrons résister au mouvement tournant des Allemands. Le colonel m’approuve, donne l’ordre aux troupes les plus voisines de lui de se porter à cette position et me demande d’y aller directement sans m’occuper de mon bataillon à qui il donnera ses ordres, de façon à arrêter les diverses fractions sur la position.

Je cours donc à perdre haleine car un assez grand nombre d’hommes me devancent et je me doute qu’il sera difficile de les arrêter. La fusillade retentit derrière nous et je songe aux compagnies de première ligne (3e bataillon) qui n’ont certainement pas pu être prévenues en temps utile. Quelques balles frappent d’ailleurs non loin de nous. J’entends aussi nos 75, placés entre Muzeray et Billy-sous-Mangiennes qui exécutent un feu rapide et doivent singulièrement retarder les Boches.

En arrivant sur la position indiquée, je commande halte aux hommes qui sont à portée de moi, mais presqu’aucun ne s’arrête et je suis obligé de mettre le révolver au poing et de menacer fort sérieusement un certain nombre de soldats pour les forcer à s’arrêter, je les groupe fort difficilement en petites fractions que je donne aux gradés que j’aperçois et je les force à se reporter en avant jusqu’à la crête. Lorsque j’ai enfin formé une ligne d’une certaine importance, je la confie à un officier et je me porte vers le Colonel que j’aperçois à quelque distance. Il me remercie, me dit qu’il se charge de la ligne que j’ai formée et me donne l’ordre de rejoindre mon bataillon qui bat en retraite méthodiquement et de le conduire à l’Ouest de Billy-sous-Mangiennes.

D’ailleurs, le tir rapide à mitraille de nos 75 a arrêté net l’infanterie allemande près de Muzeray à la sortie du bois et nous ne sommes suivis que par des rafales d’artillerie allemande peu meurtrières.

Je groupe donc peu à peu mon bataillon et nous traversons les lignes d’un régiment de la 40e division qui défend Billy-sous-Mangiennes.

A l’Ouest du village, il m’est impossible de prendre contact avec le reste du régiment et le colonel et j’apprends avec bien de la peine par un cycliste du colonel que celui-ci a donné l’ordre de se rassembler à la ferme qui est sur le Loison entre Billy et Mangiennes. Je traverse sur la hauteur à l’Ouest de Billy des tranchées garnies par des troupes de la 40e Division puis une ligne fort étendue de notre artillerie (arrière de corps) et je me dirige sur la ferme en question.

A peine ai-je dépassé l’artillerie que j’aperçois l’Etat-Major de ma Division et le général de division (Verraux). Celui-ci s’avance vers moi et me dit : « Mais Barbaroux, que faites-vous ? » « Mon général, je me dirige vers cette ferme où le Colonel doit nous rassembler ». Votre colonel n’est pas dans cette direction, il couvre avec le reste de votre régiment l’aile gauche de l’artillerie ; il faut couvrir cette artillerie face à Billy et puisqu’il n’y a que la 42e Division qui consente à se faire tuer, je vous supplie d’y retourner si votre bataillon en est encore capable ». « Mon général, mon bataillon quoique fatigué est capable de faire tout ce qu’on lui commandera et je ne demande qu’à avoir un ordre ». « Eh bien ! Couvrez l’artillerie face à Billy ». Quelques gros projectiles commencent à tomber non loin de nous, je prends de larges intervalles, je retraverse l’artillerie et je place mes compagnies en avant les unes dans des tranchées ébauchées déjà faites, les autres dans des tranchées qu’elles esquissent, car presque tous les outils sont déjà perdus.

Les troupes qui défendent Billy vers l’Est sont toujours en place ; l’ennemi n’a pas suivi dans cette direction et on entend la bataille plus au Nord. Les projectiles d’artillerie seuls tombent autour de Billy et quelques gros noirs (probablement de 210) seuls tombent près de nous.

Cependant au moins toute l’artillerie de corps de notre Corps d’armée reste en position derrière nous et tire de temps en temps.

Bientôt je m’aperçois que les gros noirs qui tombent à proximité viennent de deux directions, les uns des environs de Spincourt, les autres du sud du bois d’Hingry et je me rends compte qu’ils ne sont tirés chacun que dans une direction unique, sans s’en éloigner jamais ni à gauche ni à droite et je me promets d’en tenir compte à l’avenir.

Une brigade de réserve (dans un grand désordre) nous traverse pour marcher vers le Sud, et je donne quelques conseils à des officiers qui passent à proximité. Un des capitaines vient me causer, c’est un officier du 304e que j’ai connu à Paris. J’apprends par lui que c’était sa brigade qui se trouvait la veille au soir à Spincourt lorsque la grosse artillerie l’a bombardée ; il me dit qu’ils arrivaient vers neuf heures pour s’y cantonner lorsqu’un ouragan de fer et de feu s’y est abattu ce qui les a obligés à se retirer à plusieurs kilomètres en arrière. Je m’étonne qu’ils aient cru pouvoir cantonner sur la ligne de feu mais qu’ils auraient dû faire comme nous et creuser des tranchées à proximité du village sans l’abandonner ainsi, que cet abandon a causé notre perte et nous a forcés à abandonner la ligne de l’Othain que nous avions défendue victorieusement la veille.

La brigade de réserve progresse sans incident et les fractions qui passent dans la vallée sont en vain encadrées par des gros noirs qui ne font aucun dégât, si ce n’est dans un assez beau troupeau resté à l’Ouest de Billy.

Je profite de l’occasion pour chercher à habituer nos hommes aux gros projectiles allemands qui les émeuvent beaucoup ; je leur fais expliquer par leurs officiers que ces obus font plus de bruit que de mal et qu’il doit leur être indifférent de mourir d’un de ces obus ou d’une petite balle.

Il me semble que l’un des régiments de réserve progresse fort mollement et que certaines fractions font demi-tour sans avoir vu un seul ennemi.

Le village de Billy est fortement bombardé et plusieurs maisons sont incendiées.

Quelques projectiles de notre artillerie placée à ma droite frappent trop court et menacent d’atteindre les fractions placées à l’Est de Billy.

Je cours aussitôt au chef de cette artillerie et je l’avertis de ce fait. Le tir n’est rectifié qu’au bout d’un certain temps.

Les fractions qui couvrent Billy commencent à se retirer, quoique n’étant pas menacées et peu de temps après une partie de l’infanterie (ne dépendant pas de mon bataillon) qui couvrait l’artillerie de droite, se retire aussi et entraîne dans ce mouvement ma compagnie de droite. Je prescris au reste de ne pas bouger et je cours vers ma compagnie de droite mais ni moi ni mon agent de liaison nous ne pouvons rejoindre le capitaine (Marzloff) à qui je faisais donner l’ordre formel de reprendre sa place, et je ne puis qu’arrêter sa dernière section que je replace moi-même.

Le feu d’artillerie est peu intense et aucun gros noir ne frappe les petites tranchées où nous sommes placés. Quant à l’infanterie ennemie elle ne paraît en aucun endroit.

Je me rends bientôt compte que les troupes assaillantes ont glissé vers le Nord entre l’Othain et le Loison. Vers midi notre nombreuse artillerie se retire en commençant par la droite et vers midi et demi je reçois l’ordre verbal de me retirer vers la ferme située à peu près à mi-chemin entre Billy-sous-Mangiennes et Mangiennes. J’insiste pour bien faire préciser si ce n’est pas vers la ferme du Ht Fourneau, mais le soldat ne peut préciser.

Les gros noirs venant de l’Est continuant à tomber non loin de nous, je fais prendre de larges intervalles et distances et je décide de rester le plus longtemps possible au Sud de la ligne de tir de ces projectiles. D’ailleurs, je me rends bientôt compte que ces gros noirs sont dirigés sur la ferme qui m’a été indiquée comme direction et je constate qu’au milieu du toit d’ardoises de cette ferme, il y a une large bande blanche comme je l’avais constaté pour quelques maisons isolées lorsque nous nous portions vers Longwy à la suite de la cavalerie allemande.

Plus de doutes ! Les Allemands avaient ainsi créé des points de repère pour servir à leur artillerie lourde lorsqu’ils prendraient l’offensive sur notre territoire !

Je continue donc ma marche en laissant toujours les projectiles à ma droite. Notre mouvement de repli a dû être vu car l’artillerie lourde allemande allonge de plus en plus son tir au fur et à mesure que nous marchons à l’Ouest. Je décide donc de marcher jusqu’au Loison pour ne passer que le plus tard possible et par petits paquets sur la ligne de tir de l’artillerie ennemie. Mais ayant aperçu quelques hommes disparaître dans les bois dans la direction du Ht Fourneau, j’y envoie un sous-officier bon marcheur pour s’assurer si ce sont les dernières fractions du 2e bataillon du 94e car j’ai toujours des doutes sur la direction qui m’a été indiquée.

En effet, au moment où je vais marcher au Nord pour suivre le Loison vers Mangiennes, le sous-officier me fait des signes, j’arrête le bataillon et me porte vers mon sous-officier qui m’apprend que c’est bien des fractions du 2e bataillon du 94e qui sont passées vers le Ht Fourneau. Je fais donc demi-tour et me dirige sur cette ferme.

J’y trouve en effet des fractions du 94e terminant une courte halte pour laisser les hommes manger et boire rapidement et se dirigeant sur Azannes.

Après m’être assuré que nous sommes couverts par des fractions amies je décide de faire une courte halte (il est une heure ½ ou 1 heure ¾) pour manger un morceau.

[J’y retrouve le capitaine Marzloff à qui je demande les raisons de l’abandon de sa position sans en avoir reçu l’ordre de ma part. Il me dit que l’ordre est venu des troupes plus à droite ; il reconnaît sa faute de ne pas avoir attendu mes ordres. Ce fait de la part d’un bon officier me prouve l’énervement causé par la fatigue.]

Après un quart d’heure à vingt minutes je fais reprendre la marche vers Azannes. Nous dépassons une quantité de traînards d’une division de réserve (ce qui me fait une triste impression). D’ailleurs je suis très fatigué moi-même, j’ai mal à l’estomac et j’ai besoin de toute mon énergie pour donner l’exemple.

Aux abords d’Azannes, nous trouvons un gros rassemblement de troupes, la route est complètement encombrée par des voitures d’infanterie et par des batteries et je dois faire longer la route en colonne indienne pour pouvoir passer. A l’entrée d’Azannes c’est encore pire ; la route doit être laissée libre pour une nombreuse artillerie dirigée vers Chaumont-devant-Damvillers, mais heureusement j’apprends que mon régiment est près de l’église et j’obtiens d’un officier d’Etat-Major de ma division de passer en file indienne à gauche de l’artillerie pour prendre la première rue à gauche après le pont.

Je rejoinds enfin la majeure partie du régiment et je reçois du colonel l’ordre de faire faire un repas de vivres de conserve. Certaines des unités qui ne nous ont rejointes que tardivement à Muzeray ayant eu une distribution supplémentaire à l’arrière, je fais partager le plus équitablement possible les boîtes de conserve entre les diverses unités et je fais arracher des pommes de terre pour augmenter le menu.

Je fais le seul repas de la journée avec ma popote (3e et 4e Cies) sous un hangar et nous nous lavons aussi dans quelques seaux que nous pouvons nous procurer. A Azannes, les derniers éléments égarés depuis la défaite du 22 rejoignent enfin le régiment.

A la tombée du jour le régiment s’établit en bivouac à Azannes face à l’Est. On me dit d’abord que nous sommes couverts par le 8e bataillon de chasseurs ; puis je reçois l’ordre d’établir une compagnie en avant postes au nord d’Azannes et de me relier à gauche avec le régiment placé plus au Nord. Avant la nuit complète je parviens à établir mon bataillon et je vais dormir avec le capitaine du centre (2e Cie) sur un matelas et la tête protégée par une table. Il pleut au début de la nuit mais grâce à la table je puis dormir passablement.

26 août Ville-devant-Chaumont, Charny-sur-Meuse

Dans la nuit nous recevons l’ordre de nous établir dès le jour en position défensive sur nos positions. Je fais la reconnaissance détaillée au petit jour ; je trouve au Nord d’Azannes des tranchées assez bien construites. J’explique à mes capitaines l’emplacement qu’occupera chaque compagnie et je prescris les améliorations à faire aux tranchées déjà existantes.

[Le Colonel désigne mon plus ancien capitaine (Marzloff) pour commander le 3e bataillon qui n’a plus aucun capitaine. J’organise donc le commandement de la 4eCie (Lt du Fretay).]

Je suppose que notre armée battue du 22 au 25 août a reçu l’ordre de s’établir au pied des Hauts de Meuse et d’y arrêter l’ennemi pendant que les autres armées plus au Nord continueront leur offensive. Néanmoins je suis toujours préoccupé de l’action des forces ennemies signalées à Bruxelles depuis plusieurs jours.

Vers onze heures, nous apprenons que notre armée se retire à l’Ouest de la Meuse et que nous devons marcher sur Verdun où nous prendrons un peu de repos à l’intérieur du camp retranché.

Alors je devine que toutes nos armées sont battues et que nous battons en complète retraite.

Je suis désespéré à la pensée que nous ne puissions résister à l’adversaire et que nous allions lui abandonner une partie de notre territoire. Je suis cruellement humilié d’avoir en vain depuis plus de 25 ans donné à mon pays toutes nos forces intellectuelles et physiques pour essayer de former une armée capable de remporter la victoire. Je me demande si nous serons ainsi toujours vaincus et s’il nous faudra abandonner la majeure partie de notre territoire en attendant que l’action des Russes oblige l’Allemagne à diminuer le nombre des troupes qui nous écrasent. Néanmoins je conserve l’espoir que, ainsi que je l’ai écrit à mon frère, nous pourrons au moins près de Paris reprendre l’offensive contre l’ennemi qui aura dû déjà envoyer quelques troupes à l’Est. Mais cet espoir est devenu plus faible car j’ai cru constater que le moral de nos troupes était inférieur à celui de l’adversaire et je n’ignore pas que si nous ne parvenons pas à remonter ce moral nous serons encore battus.

Un des régiments de la place de Verdun passe devant nous : je cause avec un camarade qui me dit qu’ils n’ont pas encore tiré un coup de fusil et qu’ils rentrent à Verdun.

Je reçois du Colonel l’ordre de m’étendre à gauche, le régiment voisin étant parti jusqu’au moment de battre en retraite. Je vais donc placer une compagnie plus à gauche et je remarque à l’horizon dominant les arbres les plus élevés des forêts situées à l’Est, comme le sommet d’une petite tour Eiffel. Après l’avoir examinée à la jumelle je ne doute pas que ce soit le sommet d’un des observatoires de l’artillerie lourde allemande qui grâce à ces observations, peut diriger son tir à de très grandes distances.

Vers midi, je reçois l’ordre de commencer le mouvement de retraite vers une heure, le 8e bataillon de chasseurs devant servir d’arrière-garde. Je dois donc surveiller mon flanc droit (pendant la marche en retraite) au moins jusqu’à la croisée de la route de Ville devant Chaumont que je dois prendre. Quelques gros noirs tombent à quelque distance sur ma droite.

En arrivant près de Ville devant Chaumont, je trouve les éclaireurs montés du régiment sur la route ; je leur demande s’ils ont des ordres du colonel et, sur leur réponse négative, je leur prescris de suivre par moitié les hauteurs à droite et à gauche de la route jusqu’à Vacherauville.

Je me soude au second bataillon qui passe devant moi près de Beaumont et nous arrivons sans incidents jusque dans le périmètre de protection du fort de Douaumont.

Près de Bras et de Charny, nous voyons dans des prairies closes d’immenses troupeaux destinés à la place de Verdun. Nous nous massons dans un champ près de la station de Charny et à la nuit nous recevons pour le régiment un renfort de mille réservistes venus du dépôt. J’en reçois environ deux cents que je partage entre les compagnies suivant leurs effectifs. Mais les capitaines ont à peine le temps de faire prendre les noms avant notre entrée dans Charny et nous nous rendons compte de suite qu’un grand nombre de ces réservistes sont indisciplinés et vont être pour nos effectifs qui s’aguerrissaient déjà une cause de désordre et d’affaiblissement plutôt qu’un véritable renfort.

Il fait nuit lorsque nous nous installons assez difficilement dans Charny ; mais après cinq jours de marches et de combats et ces quatre nuits de bivouac, chacun se félicite d’avoir une nuit de repos complet à l’abri.

Aux avant-postes près de Samogneux

Vers huit heures et ½ lorsque je me mettais à table avec mes officiers, le Colonel me fait appeler et me dit qu’à son grand désespoir il est obligé d’envoyer mon bataillon aux avant-postes près de Samogneux à la place d’un régiment de la place de Verdun qui n’a pas encore pu rejoindre. Il ajoute qu’il comprend quel désordre cela va jeter dans mon bataillon si fatigué qui vient de s’installer au cantonnement et que les généraux étaient désolés en lui transmettant cet ordre. Il me dit de partir vers dix heures du soir en laissant mes sacs à Samogneux, de mettre en cantonnement trois compagnies à Samogneux et une seule compagnie en avant-poste sur la hauteur plus à l’Est ; je dois me mettre en relation à Samogneux avec un colonel qui occupe ce village. Il ajoute qu’il me fera relever dès le matin par un autre bataillon.

Je désigne donc un capitaine (François) pour aller se mettre en relation avec le colonel occupant Samogneux en nous devançant et nous mangeons rapidement. Le rassemblement est forcément pénible et un certain nombre des nouveaux réservistes sont déjà absents. Nous marchons péniblement dans la nuit noire en faisant de grands efforts pour maintenir la discipline du rang.

Après avoir dépassé Vacherauville, je vois revenir vers moi le capitaine François me disant qu’il croit qu’il est perdu, qu’il ne voit rien dans cette obscurité, etc… Je le calme de mon mieux et je l’accompagne pour le remettre dans la bonne direction.

Après minuit, un peu avant que nous n’arrivions près de Samogneux, le capitaine François revient me dire qu’il n’y a aucune troupe dans le village, que presque tous les habitants ont fui et que la plupart de ceux qui restent ne veulent pas ouvrir leurs portes.

Je dirige d’abord au Nord Est la 2e Cie qui doit passer la nuit en avant-postes, puis j’entre dans le village. Nous réveillons péniblement quelques habitants et je décide de n’occuper que quelques granges de la partie Sud-Est. Nous barricadons les autres rues ainsi que les rues au Sud-Est où nous plaçons des postes.

La troupe placée, nous nous étendons sur quelques bottes de paille. Il est près d’une heure et demie. Vers deux heures, des cris et des coups de feu éclatent au poste de l’issue conduisant vers notre compagnie de grand’garde. Nous sortons, révolver au poing, convaincus que nous sommes surpris et attaqués et les compagnies se forment rapidement. Mais nous constatons que ce sont des hommes de notre compagnie de grand’garde qui se replient en désordre en prétendant que le poste a tiré sans leur crier « Halte-là », ce qui est faux, car ces cris ont été entendus. Toute la compagnie de grand’garde reflue dans le village et je vois le capitaine (Pézard) revenir complètement hagard en disant que sa compagnie a eu un moment de panique inexplicable, qu’il a dû revenir pour la rassembler, il me supplie de ne pas dire un mot de reproche, qu’il va haranguer sa compagnie et retourner à son poste de grand’garde, que je puis compter sur lui… Je le préviens que je ne veux pas qu’un pareil fait se renouvelle et que je le considère comme responsable de sa compagnie.

Il repart pour son emplacement de grand’garde et je désigne une patrouille d’une autre compagnie pour me tenir en liaison avec lui. La nuit se passe sans autre incident mais sans grand repos après une telle alerte. Il pleut d’ailleurs violemment.

27 août Retour vers le régiment à Avocourt

Le lendemain matin, je reçois un mot du Colonel m’annonçant que le 2e bataillon me relèvera à huit heures et demie. Je fais donc à l’avance partir mes fourriers et mes cuisiniers pour préparer le repas.

Vers dix heures, le 2e bataillon n’est pas là et je n’ai aucun avis du Colonel. Je l’avise qu’en raison des dispositions prévues pour le repas et convaincu que le 2e bataillon doit approcher de Samogneux, je quitte le village pour me rapprocher de Charny. Mais à peine en route, un mot tardif du Colonel m’apprend que les deux autres bataillons partent pour Avocourt et que je dois rester à Samogneux jusqu’à l’arrivée imminente du régiment de la place de Verdun chargé de ce secteur. L’ordre ajoute qu’il m’envoie des conserves pour faire un repas à Samogneux, que je devrai ensuite m’arrêter à Charny pour faire manger le repas que mes cuisiniers préparent et que je devrai rejoindre Avocourt aussitôt après. J’arrête donc mon bataillon ; je fais faire à Samogneux la distribution et préparer puis manger un repas.

Malgré toutes les dispositions prises, un certain nombre d’hommes, surtout des nouveaux réservistes, envahissent les caves des maisons abandonnées et boivent plus que de raison.

Vers trois heures, le régiment de réserve n’est pas arrivé et je reçois l’ordre du Colonel de me diriger sur Charny puis sur Avocourt.

Je lui écris que les hommes sont exténués que je ne puis arriver à Avocourt que vers onze heures du soir et que je crains de ne pouvoir y amener qu’une partie de mon bataillon. Je lui demande l’autorisation de m’arrêter en route pour éviter un trop grand désordre et de ne le rejoindre que dans la matinée du lendemain. Il me répondra que c’est impossible et que je devrai le rejoindre directement à Avocourt avec le plus d’hommes possible. Il accepte que quatre voitures de réquisition soient à ma disposition à Charny.

Nous marchons donc sur Charny en faisant de grands efforts pour maintenir l’ordre. A Charny, je prescris une halte d’une heure ¼ pour manger, reprendre les sacs et les hommes laissés à Charny et reformer les compagnies. Je m’occupe d’abord de la réquisition des 4 voitures que je fais placer en arrière de la dernière compagnie pour qu’aucun homme ne puisse y déposer son sac avant mes ordres.

Je suis inquiet du mauvais esprit montré par les nouveaux réservistes et de la façon dont ils vont soutenir le grand effort qu’il va falloir leur demander pour atteindre Avocourt à une vingtaine de kilomètres de Charny malgré la fatigue des jours et nuits précédents. Je réunis mes capitaines pour leur donner mes instructions et après avoir pris leur avis sur la façon d’utiliser les voitures de réquisition, je prescris que tous les hommes marcheront avec leur sac, sauf décision du médecin, ces voitures devant être utilisées pour soulager ou porter les hommes malades et ceux qui se trouveront fatigués en cours de route. Je recommande la plus grande énergie pour forcer les hommes à marcher en ordre et j’autorise les voies de fait qui seraient nécessaires pour forcer l’obéissance.

Cette autorisation doit être mise à profit avant même la mise en route car au moment où nous finissions de dîner, des sous-officiers m’envoient nous avertir que les hommes chargent d’eux-mêmes leurs sacs sur les voitures. Nous nous portons à ces voitures et nous forçons par tous les moyens les hommes à reprendre leurs sacs et à se former pour le départ. Je fais visiter les maisons pour faire rejoindre les traînards et après un appel rigoureux je me mets enfin en route vers cinq heures trente.

Je me porte successivement à hauteur de chaque compagnie et j’exhorte les hommes à marcher courageusement en avertissant les mauvaises têtes que tout homme qui s’arrêtera sans autorisation de son officier puis du médecin ou qui jettera son sac passera au Conseil de Guerre et j’ajoute que plusieurs soldats d’autres corps viennent d’être fusillés pour ces faits (c’était inexact mais j’employais tous les moyens), enfin je leur déclare que nous sommes suivis de près par les uhlans et que je sais qu’ils tuent tous les soldats qui restent en arrière (c’était faux également).

Ces menaces produisent leur effet et la marche s’exécute beaucoup mieux que nous ne le supposions. Cependant, je dois me tenir à l’arrière et forcer à marcher un certain nombre de traînards qui visiblement ne sont pas malades ; je les pousse littéralement avec mon cheval même lorsqu’ils se mettent dans le fossé et je leur dis que je marcherai sur eux sans hésitation. Ce sont presque tous des nouveaux réservistes ; plusieurs me disent qu’il n’auraient pas peur de combattre mais qu’ils sont fatigués ; je riposte que j’ai déjà pu constater que les bons marcheurs sont les bons combattants et je remarque que plusieurs de ces paresseux voyant que je suis déterminé à les faire marcher par tous les moyens se décident à retourner à leur rang et à suivre jusqu’au bout. A la nuit quelques uns échapperont cependant à la surveillance et disparaîtront mais c’est en nombre infime (deux ou trois) ; le nombre des hommes reconnus par le médecin n’augmente pas trop vite et je suis presque étonné d’arriver à Avocourt vers onze heures du soir sans presque de déchet. Et cependant la fin de la route est bien pénible : personnellement je ne puis plus dominer le sommeil, je dois descendre de cheval, m’accrocher à mon sabre et encore je manque souvent de tomber en dormant.

A Avocourt, notre cantonnement est prêt et la troupe est vite installée et j’apprends avec un vif plaisir qu’enfin nous aurons repos le lendemain. Je me couche enfin dans un lit et je dors jusque tard dans la matinée.

28 août Avocourt

Je m’occupe ensuite de la troupe qui paraît assez bien remise de sa fatigue.

Je vais me présenter au Colonel qui me félicite d’avoir amené tout mon monde à Avocourt. J’apprends que le général de brigade a infligé une punition à l’un de mes capitaines (Pézard, justement celui dont la compagnie a eu la panique près de Samogneux) pour avoir le 24 ou le 25 battu en retraite malgré l’ordre formel de rester en place près de Muzeray. Le capitaine m’explique que l’emplacement était balayé par le feu de notre artillerie, qu’un sous-officier a été tué par un de nos obus et qu’il eût été absurde de ne pas se retirer plus en arrière. Ne connaissant pas l’incident, je ne puis juger mais je commence à craindre que ce capitaine manque d’un peu de courage pour rester sous le feu et je crois de mon devoir de mettre le colonel au courant de l’incident de panique de Samogneux. Il est de mon avis que nous ne pouvons encore juger complètement cet officier mais qu’il faut ouvrir l’œil.

Nous voyons à Avocourt le centre d’abat d’une armée voisine, avec les nombreux autobus, etc… Nous apprenons (dans la journée je crois) que nous nous embarquerons le lendemain à Verdun. Mais nous ne pouvons rien apprendre de la situation générale. Le bruit court que d’autres corps arrêtent l’ennemi au passage de la Meuse au Nord de Verdun et lui font subir de fortes pertes. Un autre bruit est que le général Sarrail qui nous a si mal engagés les 22 et 24 est mis à pied (ce qui n’est pas vrai d’ailleurs).

29 août Transfert en train de Verdun à Guignicourt (Aisne).

Nous avons encore une nuit complète et le lendemain après avoir déjeuné de très-bonne heure, nous marchons vers la gare de Verdun. Il faut marcher très-lentement en raison d’une chaleur accablante et il est difficile de faire marcher un certain nombre de traînards.

Nous restons fort longtemps à proximité de la gare où l’on fait le repas du soir et nous n’embarquons que vers six heures. Le bruit court que notre 42e Division est détachée du 6e Corps et dirigée vers Reims pour arrêter, suppose-t-on, quelques faibles forces allemandes qui ont pu passer entre nos armées.

Mon bataillon part le premier de la division vers sept heures du soir. Je revois en gare le 8e bataillon de chasseurs où j’ai servi et quelques anciens sous-officiers réservistes me reconnaissent et viennent me serrer la main. Ce bataillon a été entièrement décimé comme les autres de notre division et n’est plus guère composé que de nouveaux réservistes. On ne le reconnaît plus…

Nous arrivons à la nuit à Ste Menehould et comme le wagon des officiers n’est pas allumé, je demande au commissaire civil qui commande de nous faire donner de la lumière. Il me dit qu’il n’a pas de lanternes, mais qu’il va essayer de faire réquisitionner des bougies. Je lui demande si j’ai le temps d’aller jusqu’au wagon de mon cheval chercher ma lanterne pliante. Il m’assure que oui et ajoute que pour plus de sûreté, il me donne un employé qui m’accompagnera et que le train ne repartira que lorsque cet employé sera revenu lui dire que je suis remonté dans mon wagon. Je vais donc chercher ma lanterne et je reviens vers mon wagon avec l’employé ; lorsque je suis à une dizaine de mètres de ce wagon, le train se met en marche, mais l’employé m’affirme que c’est une manœuvre puisque le chef l’attend pour donner le signal de départ ; le train accélère et il m’est impossible de sauter dans un wagon quelconque. Je cours au commissaire et je lui demande à quoi il pense ; il s’excuse en disant qu’il a cru me voir monter dans mon wagon. Il ajoute qu’il va arrêter le train au poste d’aiguillage ; mais juste le téléphone ne marche pas. Je me fâche et je déclare qu’étant le chef du détachement on doit trouver un moyen de me faire reprendre mon train car ce serait un déshonneur pour moi. Le commissaire m’affirme que le train sera arrêté à Valmy et qu’un automobile[13] réquisitionné m’y conduira. Il me confie à une dame de la Croix Rouge pour trouver l’automobile. Cette dame me dit que la plupart des gens de Ste Menehould sont des paresseux et parlent plus qu’ils n’agissent, qu’elle est seule avec sa fille à la gare depuis de longs jours à tous les passages de train. Elle me conduit chez l’un des adjoints qui affirme qu’il n’y a pas d’auto disponible, sauf peut-être celui de Mme Giraudel. Nous allons chez cette dame qui répond que son chauffeur est allé se coucher chez lui et qu’elle ne sait si on le trouvera. La dame de la Croix Rouge déclare qu’elle va le chercher elle-même, car, me dit-elle, la plupart sont si mous dans cette ville que le chauffeur ne se lèverait pas (il est entre dix et onze heures du soir). Je la remercie vivement. Le chauffeur vient en effet quelques minutes plus tard, prépare l’auto et nous partons enfin : le temps me semblait bien long et je craignais que le train ne pût m’attendre. Valmy est à une dizaine de kilomètres, l’auto marche bien malgré la nuit et en arrivant près de la gare, j’aperçois le train arrêté. Je me précipite et avertis le chef de gare qu’il peut faire partir le train. Je retrouve mes officiers qui me déclarent qu’ils étaient bien certains que je trouverais un moyen de rattraper le train.

Je dîne enfin puis nous sommeillons et vers minuit ou une heure du matin, le train s’arrête et un soldat vient me chercher pour m’amener aux commissaires régulateurs de la gare de Bétheny. J’apprends que nous serons débarqués à Guignicourt où je devrai prendre des dispositions d’avant-postes en plaçant trois sections vers le Nord-Ouest, vers le Nord et le Nord-Est.

30 août Poursuite de la retraite de l’Aisne au sud de la Marne

Nous débarquons vers deux ou trois heures et des guides nous conduisent à nos emplacements, le gros du bataillon à la sortie Est de Guignicourt.

Au jour, je vais rectifier les emplacements des postes puis le 2e bataillon vient nous retrouver avec le colonel. Celui-ci nous donne l’ordre de passer à l’Ouest de la voie ferrée en me gardant de la direction du Nord-Ouest par une compagnie.

Nous passons la journée près de la gare de Guignicourt et nous entendons une violente et lointaine canonnade dans la direction du Nord (c’est peut-être la bataille de Guise).

Nous ignorons tout ce qui se passe dans les autres armées, et nous supposons que le gros des forces allemandes est arrêté plus au Nord et que nous n’aurons qu’à arrêter quelques avant-gardes qui se sont faufilées entre deux armées et qui marchent sur les environs de Rethel.

Nous apprenons que notre général de division (Verraux) prend le commandement du 6e Corps d’armée. Nous ignorons ce que devient le général Sarrail, mais le bruit court qu’avec diverses autres troupes nous allons former une armée sous les ordres du général Foch. Je suis ravi d’être sous le commandement de ce général, mon ancien professeur à l’Ecole de Guerre pour lequel j’ai une haute estime et qui m’a témoigné depuis une grande bienveillance.

Nous passons la nuit dans Guignicourt avec de simples postes aux issues.

31 août

Peu après le lever du jour, le colonel me fait appeler et me donne l’ordre de me porter avec mon bataillon vers St Germainmont pour y être à la disposition du Général commandant la … division deCie[14] qui doit m’envoyer des ordres en ce point. Je dois m’y porter en me gardant vers le Nord et le Nord Est.

Je me dirige par Evergnicourt, Avaux, Juzancourt avec 3 compagnies, celle qui était aux avant-postes vers Juvincourt-et-Damary doit me rejoindre en cours de route.

Après avoir dépassé Juzancourt, je reçois un ordre du Général comt la … division de Cie. Cet ordre très vague ne me fait pas connaître le secteur dans lequel opère cette division, mais dit seulement que cette Division peut avoir à passer par le pont d’Asfeld-la-Ville et que je dois tenir les ponts d’Aire et Blanzy. L’ordre ne me donne aucune indication sur l’ennemi ; j’ignore si je dois me garder vers le Sud ou vers le Nord. J’ai à ma disposition deux pelotons de cavalerie pour m’éclairer.

Je prescris à l’un des pelotons de m’éclairer sur la rive Nord de l’Aisne dans les directions de St Fergeux et de Château-Porcien et à l’autre peloton de passer sur la rive Sud et de m’éclairer dans les directions d’Avançon et de Château-Porcien.

Le peloton dirigé par Aire sur la rive Sud me fait savoir qu’un escadron français est à Blanzy explorant dans les directions d’Avançon et de Château-Porcien. Je me porte jusqu’au gros de cet escadron et j’apprends de son chef que des troupes ennemies venant du Nord ont franchi l’Aisne à Château-Porcien ou Rethel et ont dépassé Avançon. Je demande à cet officier de chercher à me renseigner sur les forces de ces troupes ennemies et je prescris au peloton de la rive Sud de se reporter sur la rive Nord pour m’éclairer vers le Nord et le Nord-Ouest.

Je décide que le gros de mes forces garderont les ponts de Blanzy et Aire face au Nord et qu’une petite partie seulement sera consacrée à me couvrir vers Gomont, avec une réserve à Balham sous mes ordres pour me porter dans la direction où je serais attaqué. Lorsque ma 4e Cie me rejoint j’ai donc : une compagnie aux lisières Nord et Est de Blanzy, une compagnie aux lisières sud d’Aire, une compagnie aux lisières Nord de Gomont et une compagnie de réserve à Balham.

Pendant que je déjeune à Balham, le canon se fait entendre vers St Loup en Champagne et je reçois un ordre de mon colonel me faisant savoir que le 19e bataillon de Chasseurs est en route pour me relever et que je devrai rallier le gros du régiment qui marche sur St Loup en Champagne.Je calcule que le 19e Chasseurs doit arriver vers midi s’il marche à la même allure que mon bataillon. Mais ce 19e Chasseurs n’arrive que vers deux heures ou 2h ½ et son chef (un comt du 106e qui remplace le comt déjà tué[15]) me dit que le bataillon n’a plus presque aucun chasseur de l’active et que ses nouveaux réservistes ne marchent que difficilement (ce n’est plus comme un bataillon de chasseurs). Il me demande de laisser reposer son bataillon avant de commencer la relève du mien. Je le prie de se hâter et je le mets au courant de l’ordre que j’ai reçu et des dispositions que j’ai prises ; je ne lui cache pas que la situation est vague et que j’ai hésité pour me décider. Ce commandant a les yeux très- fatigués, il ne peut lire la carte qu’avec une loupe. Après avoir étudié la situation, il commence par me dire qu’il croit que c’est au Nord qu’est la direction dangereuse principale. Je lui réponds qu’il est entièrement libre de prendre les dispositions qu’il jugera utiles mais qu’après mûre réflexion j’ai cru devoir me garder surtout au Sud, que plusieurs de mes capitaines ont d’abord été d’un avis contraire au mien mais qu’ils se sont depuis ralliés à ma manière de voir. Je le laisse à ses réflexions et je vais donner mes ordres pour la marche ultérieure de mon bataillon lorsqu’il aura été relevé.

La cavalerie n’ayant pu me donner aucun renseignement positif sur le combat qui a eu lieu à quatre kilomètres à l’Est, sinon que Avançon et St Loup en Champagne sont au pouvoir de l’ennemi et ayant reçu l’ordre de mon Colonel de le rejoindre à Sault-St-Remy, je décide de passer avec le gros de mon bataillon et mon train de combat par Asfeld-la-Ville en me faisant couvrir par une compagnie de flanc-garde (Capne Pézard) qui devra d’abord se placer au Sud de la cote 188 pour couvrir le bataillon dans la direction dangereuse de St Loup en Champagne, puis marcher pour prendre la gauche du bataillon lorsque celui-ci sera parvenu à 1500 mètres au Nord de Sault St Remy : j’explique moi-même la situation au capitaine P. pour qu’il reste toujours entre moi et St Loup en Champagne.

Le commandant du 19e Chasseurs se décide à prendre les mêmes dispositions que les miennes et vers quatre heures je puis seulement me mettre en route. D’ailleurs aucune patrouille ennemie n’a été aperçue et notre marche s’exécute sans aucun incident. Heureusement car le Capitaine (Pézard) chargé de me couvrir se trompe encore comme cela lui est arrivé déjà plusieurs fois et lorsque j’ai dépassé Asfeld-la-Ville, il s’écoule par Aire pour me suivre par Asfeld-la-Ville, et je dois faire couvrir ma gauche par quelques fractions.

Pendant ma marche, je reçois l’ordre du Colonel de le rejoindre non à Sault St Remy mais à Roizy (un kilomètre plus loin).

A Roizy vers sept heures, je rejoins le Colonel[16] et je reçois l’ordre de m’établir en cantonnement d’alerte dans les premières maisons au Nord de la localité. J’apprends que les deux autres bataillons sont aux avant-postes au Nord et que le 8e baton de Chasseurs cantonnera aussi dans Roizy. Le village est presque complètement abandonné et je m’installe dans une maison où il ne reste plus aucun matelas sur les sommiers. Nous y dînons tard et pendant le dîner on me fait savoir qu’un homme resté à Roizy se plaint que des soldats pillent ; j’envoie aussitôt mes capitaines s’assurer des faits et ils reviennent me dire que tout est en ordre dans notre cantonnement.

1er septembre

Avant le lever du jour, le bataillon est rassemblé : je reçois un Ordre me faisant connaître que la Division va défendre la rive Sud de la Retourne, et que mon bataillon doit tenir la zône depuis un kilomètre à l’Ouest de Sault St Remy jusqu’à mi-distance entre Houdilcourt et Poilcourt. Quoique cette zône soit déjà trop étendue pour mon bataillon, le général de brigade (Krien[17]) me fait dire de pousser ma gauche à Poilcourt en attendant les troupes qui doivent se trouver à ma gauche. Je cherche à organiser le mieux possible ce front énorme mais je me rends compte que la défense y serait difficile contre des forces sérieuses ; je ne laisse que des postes au Nord de la Retourne et je ne prépare la défense qu’à quelque distance au Sud en raison des nombreux couverts. Le général de brigade traverse ma zône ; je lui explique les difficultés mais il me répond évasivement et continue sa marche plus au Sud. Aucune fraction ennemie ne se présente à proximité de mon front et nous entendons seulement une violente canonnade plus à l’Est.

Cependant vers quatre heures, nous apercevons un escadron de cavaliers à uniformes clairs et venant du Nord se diriger vers Houdilcourt en se faisant précéder d’éclaireurs. La plupart d’entre les officiers présents avec moi sont d’avis que ce sont des uhlans et j’envoie une demi-compagnie pour leur interdire la traversée du pont mais en recommandant de bien vérifier que ce sont des Allemands avant de tirer. En effet, ce sont des chasseurs à cheval.

Vers ce moment, je reçois plusieurs ordres successifs : d’abord de rétrograder sur Boult-sur-Suippe à cinq heures, puis d’attendre six heures et je dois interrompre le mouvement commencé.

A droite l’artillerie fait rage jusqu’à la tombée du jour.

Il commence à faire nuit lorsque j’atteins Boult-sur-Suippe avec ordre de rejoindre le régiment à La Neuvillette par Bétheny.

Lorsque le bataillon sort de Boult-sur-Suippe, notre nouveau général de division[18]me prescrit de laisser la route libre pour l’artillerie et de ne me mettre en marche qu’après son passage. C’est encore une grande demi-heure de retard et je ne pourrai arriver que bien tard au cantonnement et l’ennemi ne doit pas être loin derrière nous.

Dans la traversée de Fresnes ou de Bétheny, j’ai les plus grandes difficultés à me frayer un passage à travers l’artillerie qui y cantonne et dont les chevaux vont à l’abreuvoir.

J’arrive vers minuit à La Neuvillette et j’y suis installé par l’officier de jour du régiment et j’apprends avec plaisir que nous devons avoir repos le lendemain.

2 septembre

Repos à La Neuvillette. Nous veillons à la propreté des hommes et du matériel et au recomplètement des vivres.

J’apprends que la veille le 75 a encore fait merveille sur l’infanterie ennemie mais que cette infanterie nous a cependant suivi de près quoique l’un des régiments de l’autre brigade qui formait arrière-garde a dû charger à la baïonnette pour retarder l’occupation de Boult-sur-Suippe. Aussi je m’étonne presque de notre repos près de Reims ; certains disent que les forts de Reims nous protègent et que l’ennemi est encore loin dans la direction du Nord.

Vers la fin de l’après-midi, étant avec divers camarades sur la place de la mairie, nous entendons de grands cris sur la route de Berry-au-Bac et nous voyons arriver une faible patrouille de chasseurs à cheval entourant un automobile allemand dans lequel se trouvent un officier et des sous-officiers dont l’un porte un grand drapeau blanc et dont aucun n’a les yeux bandés. Un certain nombre de nos soldats cherche à frapper les Allemands et quelques-uns y réussissent. Honteux de ce fait nous nous précipitons et avec les hommes de garde nous cherchons à protéger ces Allemands quoiqu’ils ne se soient pas conformés aux principes du droit international. Le Colonel les fait entrer avec lui dans la mairie et fait prévenir le gouverneur de Reims dont un représentant vient et repart peu après. Nous apprenons que l’automobile a pu passer sur la grand’route sans que les avant-postes l’eussent arrêté et que la patrouille de cavalerie ne l’a rencontré que par hasard ! C’est insensé ! Les ordres sont aussitôt envoyés pour réparer cette faute. Nous supposions que les Allemands seraient gardés prisonniers pour ne pas s’être fait bander les yeux. Aussi nous sommes très étonnés qu’à la tombée du jour le Colonel les fasse remonter dans leur automobile et après leur avoir fait bander les yeux, sauf au conducteur, monte lui-même dans l’auto pour les reconduire jusqu’aux avant-postes. (J’apprendrai d’ailleurs plus tard à Orléans que ces Allemands ont été gardés prisonniers comme il était juste).

Le lendemain, le Colonel nous raconte seulement que l’officier était un lieutenant de la Garde, qu’il était venu demander la reddition des forts de Reims en ajoutant qu’ils savaient que ces forts étaient incapables de résister à leur artillerie et que leur résistance n’aurait pour effet que d’amener le bombardement de Reims. La réponse du Gouverneur de Reims aurait été que les forts n’avaient plus aucun canon, ces canons ayant été évacués sur l’arrière quelques jours auparavant. Notre étonnement fut fort profond.

3 septembre

Au milieu de la nuit, nous partons pour continuer notre éternelle retraite!... Nous devons atteindre dans la journée les rives de la Marne !Nous passons par Bétheny et nous contournons Reims pour marcher sur Ludes et Ville-en-Selve. Nous faisons une grand’halte au Nord de Ludes, puis nous reprenons la marche. Mais dans Ludes le chemin monte si raide que les attelages ne peuvent tirer les voitures qui obstruent complètement le chemin ; on est obligé de dételer pour doubler les attelages. Nous recevons l’ordre de nous glisser par des sentiers à droite et à gauche du chemin pour le rejoindre en haut de la côte au Sud de Ludes.

C’est fort pénible et pendant que je reforme mon bataillon, je reçois l’ordre que le régiment doit cantonner à Rilly-la-Montagne et Chigny, le gros du régiment à Rilly et mon bataillon à Chigny. Je me rabats donc par des sentiers difficiles sous bois sur Chigny et pendant que je fais préparer le cantonnement, je vais demander au Colonel à Rilly-la-Montagne des instructions complémentaires. Il me dit que nous formons arrière-garde et qu’en raison des effets de l’artillerie sur les villages, nous ne nous établirons pas dans ceux-ci mais dans les bois au Sud et que tout en prenant mes dispositions pour arrêter l’ennemi à cet emplacement, je dois placer plus au Nord une compagnie en avant-postes à la croisée des chemins venant de Ludes et de Chigny avec la route de Reims à Mareuil-sur-Ay.

Je fais donc sortir mon bataillon du village et le place dans les bois au Sud, puis je fais une longue reconnaissance des positions à prendre pendant que la compagnie d’avant-postes va à son emplacement. Je vais ensuite rectifier cet emplacement et assurer la liaison avec le gros du régiment puis avec les troupes à ma droite. J’apprends que ces troupes sont une division marocaine et qu’elles viennent d’abattre un aéroplane ennemi qui ne s’attendant pas à leur présence, volait très-bas.

Dans l’après-midi, je reçois l’ordre, en prévision d’une retraite possible dans la nuit, de faire reconnaître les chemins sous bois conduisant soit vers la station de Germaine, soit vers Ville-en-Selve. J’envoie le capitaine de la 3e Cie (Niéger[19]) vers Germaine et le capitaine de la 1ère (François) vers Ville-en-Selve avec mission de faire des repères dans le bois pour se reconnaître la nuit. Je fais préparer le repas du soir dans les premières maisons de Chigny, mais au moment où ce repas est prêt je reçois l’ordre de faire cantonner mes trois compagnies dans le village en n’y entrant qu’après la tombée du jour. Je recommande de prendre toutes les dispositions pour un départ subit dans la nuit. Nous cantonnons puis dînons et je loge chez le maire où je ne puis me coucher que tard. Je fais réclamer les distributions que je n’ai pas encore reçues.

4 septembre

Dans la nuit, je reçois d’abord avis des distributions puis l’ordre de partir vers 2h ½, je crois, pour Germaine. Le bataillon se rassemble assez péniblement, je vais au devant de ma compagnie d’avant-postes. Quant aux distributions, elles ont été faites pour l’ensemble des compagnies mais n’ont pas encore pu être faites par escouade dans plusieurs compagnies où les hommes désignés pour porter la viande ne pourront pas la porter dans les difficiles chemins sous bois et la jetteront ; d’ailleurs ceux qui ont pu l’emporter ne pourront pas la manger parce qu’en raison de la chaleur, elle se corrompra. A la nuit de ce fait nous donnerons des ordres pour que la viande soit cuite aussitôt les distributions, à quelque heure que ce soit et quelle que soit la fatigue des cuisiniers (ce qui est d’ailleurs à peu près irréalisable lorsque la fatigue est trop grande). La marche sous bois est très-pénible et très-longue et l’allongement est fantastique car on ne peut marcher que par un dans les chemins étroits. Il nous faut près de trois heures pour parcourir environ six kilomètres et c’est au point que je me demande si la direction n’est pas perdue. J’atteins cependant la station de Germaine avant que la fin des deux autres bataillons se soit écoulée, leur itinéraire ayant été également très pénible.

Je trotte jusqu’à Germaine pour y trouver une voiture de réquisition qui doit y être pour mon bataillon mais elle a déjà quitté ce village et je dois rattraper le bataillon de tête du régiment pour réclamer ma voiture qui permettra de faire suivre les traînards. J’apprends que nous devons continuer la retraite au Sud de la Marne. Nous atteignons assez péniblement Mareuil-sur-Ay où nous nous arrêtons longtemps à diverses reprises pour permettre le passage par petits paquets des troupes qui nous précèdent sur le pont suspendu. Après Constantine nous nous reformons à droite de la route de Vertus et nous marchons vers Cuis. Nous faisons la grand’halte entre Cuis et Cramant.

Au moment où nous rompons les faisceaux pour repartir vers Cramant, des gros obus commencent à tomber entre nous et Cuis. Nous sommes donc suivis de près et je me demande si on aura le temps de faire sauter les ponts puisque nous ne nous préparons pas à défendre, comme je l’espérais, le cours de la Marne. Nous marchons avec de nombreux à-coups par Avize, Oger, Le Mesnil-sur-Oger, sur Villers-aux-Bois.

Il fait très-chaud ; il y a lorsque nous arrivons à Mesnil-sur-Oger plus de quatorze heures que nous sommes en route et dans la montée beaucoup d’hommes des bataillons qui me précèdent sont restés en arrière. Je dois faire de violents efforts pour forcer la plupart de ces hommes à reprendre la marche, mais beaucoup se couchent dans les bois pour se reposer. Nous arrivons à Villers-aux-Bois presque à la tombée du jour. Heureusement les distributions ont eu lieu aussitôt et les hommes peuvent faire cuire la viande.

5 septembre

Avant le lever du jour, nous repartons vers le Sud et je me demande avec désespoir quelles peuvent être les raisons qui empêchent de tenter le sort des armes.

Nous marchons sur Soulières où nous reprenons place dans la Division et nous continuons par Givry-lès-Loizy, Loisy-en-Brie, Vert-la-Gravelle, Aulnizeux, Bannes, Broussy-le-Grand, Broussy-le-Petit. Nous faisons la grand’halte entre ces deux villages et nous apprenons par un officier d’Etat-Major de notre 9e armée (général Foch) que nous devons battre encore en retraite deux jours, puis qu’après un repos, le généralissime reprendrait l’offensive avec toutes ses armées réunies (c’est-à-dire que nous serons alors à peu près à hauteur de Montereau). Quelle tristesse de laisser tant de notre sol à l’ennemi, mais il faut avant tout ne reprendre l’offensive qu’avec toutes forces réunies et nous attendons avec impatience ce moment.

La grand’halte dure longtemps et il semble que des ordres particuliers ont dû être donnés pendant ce temps.

Nous nous remettons en route sur Broussy-le-Petit mais notre régiment s’arrête peu après ainsi que l’artillerie de la Division. On entend le canon vers l’Ouest et le bruit court que des fractions ennemies ont tenté de nous devancer vers St Prix et que l’autre brigade de la Division se porte sur ce point. C’est à ce moment que les journaux nous apprennent la victoire russe, colossale, disent-ils, de Lemberg (en réalité ce n’est que la première partie de cette bataille qui continuera encore plusieurs jours).

Notre artillerie prend alors position au Sud de Reuves et nous passons au Sud de cette artillerie pour lui servir de soutien en nous plaçant entre elle et Mondement.

L’artillerie tire à très-grande distance sur simples renseignements (c’est la première fois pour la nôtre) pour appuyer la marche de notre infanterie à l’Ouest de St Prix. Bientôt quelques gros noirs commencent à tomber près et sur les villages d’Oger et de Reuves, puis se rapprochant de notre artillerie et quelques obus commencent à tomber sur cette artillerie lorsqu’elle cesse le feu et que nous recevons l’ordre de cantonner aux environs de Mondement.

Nous apprenons vers ce moment par le même officier d’Etat-Major de la 9e Armée que nous reprendrons l’offensive dès demain, quel que soit le regret des généraux de ne pouvoir nous donner un repos à la suite de cette longue et fatigante retraite ; mais une occasion exceptionnelle se présente, l’armée allemande de droite s’étant engagée imprudemment entre plusieurs de nos armées à gauche et devant être détruite si nos hommes marchent résolument. Nous devrons demain matin haranguer nos hommes pour leur faire comprendre la situation.

Je traverse très difficilement Mondement et je vais retrouver le régiment qui bivouaque près de Broyes. Je n’y arrive qu’à la nuit, mais les distributions ont lieu peu après et nous pouvons faire cuire la viande. Je dîne avec mes officiers avec quelques difficultés dans une petite maison ; je les mets au courant de la situation et vers onze heures seulement nous pouvons nous étendre sur de la paille.

(A SUIVRE)


[1] Athanase-Marie Krien (1856-1916) Saint-Cyr Promotion de la Grande Promotion 1874. Commande la 83e Brigade d’Infanterie depuis le 2 janvier 1914. Blessé une 1ère fois à la Marne le 25 septembre 1914, et une 2ème fois gravement en avril 1916 et trépané, il décèdera le 9 mai 1916.

[2] L’un des premiers combats d’avant-garde avec charge à la baïonnette des fantassins, sans préparation d’artillerie, ce qui entraîne de lourdes pertes et l’évacuation du village de Mangiennes (10 août).

[3] Paul Margot (1866- 1937) Saint-Cyr promotion de Tombouctou, deviendra général de brigade.

[4] Obus chargé de balles, du nom de son inventeur Henry Shrapnel.

[5] 83e brigade d’infanterie.

[6] 42e division d’infanterie.

[7] Louis, Georges Deville (1862-1928) Saint-Cyr promotion d’Egypte 1881, deviendra général de division et commandera un corps d’armée.

[8] Maurice Sarrail (1858-1929) Saint-Cyr promotion Dernière de Wagram 1875, commande alors le 6e corps d’armée, puis la IIIe armée à la bataille de la Marne. Relevé par le général Joffre, sera nommé commandant de l’armée française d’Orient en 1915 et des armées alliées d’Orient en 1916.

[9] IIIe armée commandée par le général Ruffey (1851-1928). Sera limogé par le général Joffre fin août 1914.

[10] Martial Justin Verraux (1855-1939), Saint-Cyr promotion de l’Archiduc Albert1873 ; commandera ensuite le 6e corps d’armée à partir du 30 août 1914. A la retraite en avril 1915.

[11] Le 19e BCP fait partie de la 83e brigade avec le 94e RI et le 8e BCP.

[12] Warphémont.

[13] Genre masculin en usage à cette époque.

[14] La 9e Division de Cavalerie est alors en soutien de la 42e DI (source JMO9e DC).

Le JMO est le Journal des marches et opérations des corps de troupes.

[15] Commandant Mielet jusqu’au 24 août, puis commandant Payard.

[16] Margot.

[17] 83e brigade d’infanterie.

[18] Paul, François Grossetti (1861-1918) Saint-Cyr promotion des Drapeaux 1879. Commandera en 1917 l’armée française d’Orient. Camarade de promotion du colonel Louis-Joseph Bonne (beau-père de Suzanne Bonne, fille d’Eugène) tué à Souain le 26 septembre 1915 .

[19] Marie Joseph Emile Niéger (1874-1951) ; deviendra général de brigade et commandera la région de Paris.