BATAILLE DES FLANDRES

YSER ET YPRES

VIIIe armée du général d’Urbal

19 octobre 1914 Transfert d’Epernay à Zuydcoote

Vers cinq heures, nous nous dirigeâmes sur la gare d’Epernay où nous fûmes embarqués et vers neuf ou dix heures du soir, nous partîmes pour Dunkerque.

Le colonel commandant la brigade (de Bazelaire) voyageait dans mon train et je fus tout étonné d’avoir également notre ancien général de brigade (Krien) encore imparfaitement guéri de son bras, mais qui voulait nous accompagner dans notre déplacement, espérant reprendre le commandement de sa brigade. De son côté, le colonel de Bazelaire disait qu’ayant le commandement de la brigade par une lettre de service officielle, ce commandement ne pouvait lui être retiré.

Etant donné le petit nombre d’officiers, je restai avec le capitaine François dans mon compartiment où nous pûmes bien reposer.

20 octobre

Le trajet fut excessivement long ; dans la matinée, nous n’étions qu’entre Paris et Pontoise, car le pont de Creil n’étant pas encore réparé, nous dûmes faire le détour par Persan-Beaumont pour revenir prendre la grande ligne à Creil. Aucun arrêt fixe n’était prévu et plusieurs hommes obligés de descendre pour des besoins urgents restèrent en route. A Amiens, nous devions avoir (nous en avons été avertis) un arrêt de 20 minutes mais en raison du retard l’arrêt fut d’abord réduit à moins de dix minutes puis prolongé jusqu’à près de 20. Nous arrivâmes à la nuit à Etaples, où nous obtînmes une lanterne pour chaque compartiment d’officiers. Là le train fit diverses manœuvres et au lieu de continuer sur Boulogne (nous vîmes plus tard qu’il y avait eu un accident à Calais), nous fûmes dirigés sur St Pol, puis de là sur Hazebrouck et Dunkerque. La durée de notre trajet qui devait être de 24 heures fut donc considérablement augmentée et nous dûmes nous ingénier pour les repas.

21 octobre

Nous arrivâmes de très-bonne heure à proximité de Dunkerque mais notre train dût attendre très longtemps avant d’y entrer et nous ne fûmes en gare que vers dix heures du matin. Là j’appris de la commission régulatrice que les voitures et chevaux débarquaient seuls et que les hommes seraient conduits jusqu’à Zuydcoote.

Ce fut un tort car la ligne à une voie de Dunkerque à Furnes était très encombrée et nous dûmes attendre des heures à Dunkerque avant de pouvoir nous engager dans la direction de Furnes. Puis le train dépassa Zuydcoote et ne s’arrêta qu’à Bray-Dunes. J’allai trouver le chef de gare pour lui montrer que d’après mon ordre, je devais débarquer à Zuydcoote. Mais la commission de gare consultée par téléphone fit connaître qu’on ne pouvait faire rétrograder le train. J’envoyai rapidement un officier et le campement en avant pour préparer le cantonnement et nous débarquâmes seulement à la tombée du jour, après près de 48 heures de trajet au lieu de 24. (Le reste du régiment étant parti avant moi, était installé depuis plusieurs heures à Bray-Dunes).

Nous n’arrivâmes qu’à l’obscurité complète à Zuydcoote où nous trouvâmes installé un bataillon du régiment territorial de Dunkerque dont l’état-major nous facilita aimablement notre installation. D’ailleurs presque tous les officiers étaient des commerçants et industriels de Dunkerque ou environs qui furent charmants avec nous et invitèrent aussitôt les officiers à déjeuner le lendemain matin. L’un d’eux donna des chambres dans sa maison de campagne.

22 octobre En route pour la Belgique

Après une bonne nuit, nous nous occupâmes de compléter les vivres et effets chauds, (couvertures, tricots, etc…) de nos hommes.

Le déjeuner avec les officiers de territoriale fut très-gai ; j’y retrouvai un de mes anciens élèves caporaux de Soissons maintenant Cne de Territoriale qui me donna des nouvelles de quelques camarades. Ils nous apprirent qu’une partie de leur régiment avait été pris à Lille après en avoir interdit un certain temps l’entrée aux Allemands, et que le régiment territorial de St Quentin avait été absolument surpris par l’arrivée des Allemands. Il paraît même qu’il faisait un simple exercice de campagne lorsqu’il fut pris dans la bataille et décimé. Si mes interlocuteurs n’avaient été dignes de foi, j’aurais douté qu’une semblable surprise ait pu être possible…

[Ils nous dirent aussi que les Allemands d’Anvers s’avançaient vers l’Yser et que nous étions certainement destinés, comme je le supposais, à les arrêter ; qu’ils étaient heureux de voir le superbe moral de nos hommes et qu’ils ne doutaient pas de notre victoire.]

L’après-midi vers 5 heures pendant que nous offrions le champagne aux officiers de territoriale pour les remercier, nous reçûmes l’ordre de partir d’urgence pour la Panne où le régiment doit cantonner.

Je donne aussitôt mes ordres pour rassembler le bataillon dès que la soupe aura été mangée.

Vers six heures, nous pouvons nous mettre en route par la route de Furnes, où les nombreux automobiles belges nous rendirent la marche bien pénible surtout lorsque deux autos se croisaient car alors sans tenir aucun compte de notre présence ils nous refoulaient presque dans les fossés de la route.

Nous passâmes bientôt la frontière belge que nous ne devions repasser que 70 jours plus tard après avoir brisé l’offensive allemande, mais avoir bien souffert et laissé hélas en Belgique presque toute la troupe que nous amenions et qui alors était capable des plus grands efforts.

Nous arrivâmes à la Panne vers neuf heures et demie et nos hommes furent placés dans des wagons d’un petit train sur route pour y passer la nuit. Nous trouvâmes difficilement des logements pour les officiers et nous dînâmes vers dix heures et demi.

23 octobre Oost-Dunkerke

Dans la nuit, je fus réveillé deux fois pour la communication d’ordres qui n’intéressaient que le chef de corps, qui aurait dû éviter de les communiquer aux commandants de compagnie et de mon côté j’évitai de déranger mes officiers avant de connaître l’heure du départ.

L’ordre d’opérations nous prescrivit d’emporter des matériaux pour passer les nombreux canaux qui sillonnent le pays.

A Coxyde, nous prîmes rang dans la colonne de la 41e division qui se dirigeait sur Nieuport. La 84e brigade traversa Nieuport et fut engagée sur Lombardsidje où elle refoula les Boches, un de nos bataillons de chasseurs fut engagé à St Georges. Le 94e resta en réserve à environ un kilomètre à l’Ouest de Nieuport défilé derrière un petit bois.

Nous croisâmes constamment des troupes belges dont l’infanterie paraissait très en désordre, dont l’artillerie était au contraire bien en ordre ; quant aux cavaliers, ils avaient des chevaux superbes. Les fantassins nous disaient qu’ils n’en pouvaient plus, qu’ils allaient se reposer et que c’était à notre tour de combattre…

[Nous apercevions la mer et nous entendions constamment les gros canons des flottes alliées tirant sur les lignes allemandes voisines de la côte. Nous vîmes même de loin un ou deux navires s’approcher de la côte pour tirer puis s’éloigner.]

Après la tombée du jour, de façon à n’être pas vus, nous reçûmes l’ordre d’aller cantonner à Oost-Dunkerke. Etant de jour, j’envoyai à l’avance le commandant de ma compagnie de jour et comme c’était un ancien sous-officier qui n’avait jamais rempli ce rôle, j’envoyai avec lui le capitaine François pour le diriger. Notre courte marche fut rendue pénible par l’encombrement de la route par des automobiles, des convois, d’autres troupes, etc… Nous arrivâmes en pleine obscurité et nous installâmes difficilement. La petite ville était pleine de troupes.

Nous nous couchâmes encore tard avec la perspective d’un lever en pleine nuit. Ce devait être pour les officiers notre dernière nuit dans un lit jusqu’au 10 décembre.

24 octobre Le long de la voie ferrée au sud de Pervyse, attaque en pointe sur Klosterhoeck et encerclement du hameau par les Allemands

Vers trois heures du matin, nous partîmes d’Oost-Dunkerke et par de longs détours par des petits chemins suivant des canaux, nous arrivâmes un peu à l’Est de Boitshoucke.

La mission de notre 83e brigade et de troupes belges placées le long du chemin de fer de Nieuport à Dixmude au nord et au sud de Pervyse était de refouler des fractions allemandes qui avaient pu franchir le canal de l’Yser à l’Ouest de Keyem : le général de division (Grossetti) choisit comme point d’attaque le village (à deux ou trois kilomètres à l’Est de Pervyse, attaque qui devait être faite par notre brigade, les Belges suivant le mouvement à droite et à gauche.

Le commandant de notre brigade (colonel de Bazelaire car le général Krien n’avait pu obtenir de reprendre son ancienne brigade et ne pouvant encore que peu se servir de son bras, avait pris un congé de convalescence) disposait pour l’attaque des 2e et 3e batons du 94e ainsi que du 8e baton de chasseurs et mon bataillon restait à la disposition du général de division.

Nous marchâmes d’abord au Sud vers Pervyse d’où l’attaque devait partir. Notre marche fut rendue difficile par les nombreux canaux dont les uns pouvaient être franchis en sautant mais dont les autres obligeaient les diverses compagnies à de nombreux détours. Ce n’est d’ailleurs qu’en arrivant à proximité de la route de Furnes à Pervyse que le général de division modifia ma marche dirigée vers Pervyse en me disant que j’étais réserve à sa disposition. Je m’empressai d’en faire avertir mon commandant de régiment. Le général de division me fit donc arrêter près de la grand’route à hauteur du Moulin où je redressai mes compagnies face à l’Est.

Jusqu’à ce moment, les obus ne nous avaient pas encore atteints, mais en arrivant à la grand’route, je remarquai que les champs au Sud et à l’Est du Moulin étaient battus assez violemment et je cherchai un itinéraire en dehors de la zone battue pour porter mon bataillon vers Pervyse lorsque le général m’y appellerait. Je reconnus qu’en passant près de la grand’route, je pourrais gagner Pervyse sans risquer trop de pertes, mais que je ne pourrai pas avancer comme je le désirais sur un grand front parce que des canaux infranchissables empêchaient de se diriger vers la grand’route entre Pervyse et Scheewege.

Etant comt de la Réserve, je me portai de ma personne près du général de division que je cherchai dans Pervyse où de gros noirs commençaient à faire des ravages. Je trouvai d’abord près de l’église le comt de mon régiment à qui j’appris que j’étais réserve générale, car cet officier avait bien reçu l’ordre d’opérations mais cet ordre ayant quatre pages (papier quadrillé d’ordres), il n’avait pas eu le courage de le lire tout entier. Je trouvai enfin le Général de Division à l’extrémité Sud de Pervyse sur la route de Dixmude.

Il envoyait ordres sur ordres au commandant de notre brigade pour presser l’attaque qui devait partir de la gare de Pervyse. Mais avec juste raison, le colonel de Bazelaire continua la reconnaissance de ce pays très difficile et constata précisément que l’attaque était impossible en partant de la station en raison de l’Yser beaucoup trop large. Il dut faire glisser ses troupes plus au Sud pour profiter du pont de chemin de fer. Mais à Pervyse, nous constations que les troupes belges en grand désordre se repliaient vers l’Est, leurs chefs disant en général qu’elles ne faisaient pas partie des Divisions d’Armée qui devaient attaquer avec nous ; quant à ces Divisions assaillantes nous ne les voyions pas.

Cependant le général de division, se tenant bravement sur la route en dehors de la protection des maisons, disait à haute voix qu’il allait montrer à tous ces Belges comment attaquaient les Français et que cela suffirait à les ramener au combat. Je lui rendis compte de ma reconnaissance du terrain et il approuva mon projet de faire entrer tout mon bataillon dans l’extrémité Sud de Pervyse et de le glisser ensuite le long des fossés de la grand’route entre Pervyse et une ferme au Nord de Scheewege. Le mouvement eut lieu sans pertes. C’est là, je crois, que nous mangeâmes un morceau.

Je vis arriver auprès du général de division différents officiers de liaison dont un Ecossais et un officier de marine (les fusiliers marins combattaient à Dixmude depuis plusieurs jours sous les ordres de l’Amiral Ronarch[1]). Il mit le général au courant de la situation du côté de Dixmude et à une de ces questions sur la solidité de leur ligne sur le canal à notre droite, il lui répondit que quant aux fusiliers marins, l’amiral en répondait mais qu’il était loin de penser en dire autant des Belges qui se trouvaient entre nous et les fusiliers marins et dont la droite arrivait vers Stuyvekenskerke ; il ne cacha pas qu’ils étaient plutôt disposés à reculer qu’à avancer.

Environ une heure après notre arrivée à la route de Pervyse à Dixmude, le général me prescrivit de porter ma ligne à mi-hauteur entre la route et le chemin de fer ; puis quelque temps après, de la porter jusqu’à la voie ferrée. Lui-même vint me retrouver et se porta avec moi vers la voie ferrée en crânant d’une façon invraisemblable. Il me disait en criant presque que « les Généraux devaient se porter en avant sans limites avec leurs troupes, que celui qui avait inventé le poste de commandement était un idiot et qu’il disait volontiers que PC (poste de commandement) était équivalent à Poste de C.. ».

[pendant l’heure où nous restâmes là et où je déjeunai avec l’un de mes officiers : nous vîmes constamment des Belges, qui occupant la voie ferrée ou du terrain plus en avant, quitter leur poste de combat pour un prétexte ou un autre, surtout pour transporter des blessés vers l’arrière, sans comprendre qu’ils risquaient ainsi plus leur vie et celle des blessés et qu’ils affaiblissaient la ligne de combat. D’autres allaient chercher à manger, etc… Nous vîmes bien alors la différence entre une milice (même dont les hommes sont braves individuellement) et une armée permanente et nous comprîmes qu’on ne pouvait compter sur l’appui des Belges]

Nous traversâmes une petite ferme où nous trouvâmes un Colonel belge ; le général lui demanda ce qu’il faisait là ; le colonel répondit que toutes ses troupes étaient parties à l’attaque. Le général lui fait observer que la place du chef, lorsqu’il n’avait plus de réserve, était avec les troupes d’attaque, il répondit obstinément : « Toutes mes troupes sont parties peu à peu » et malgré l’insistance du Général, il ne se décida pas à aller retrouver ses soldats.

Je compris alors quel était le danger de l’attaque entreprise par le général en poussant en pointe sur le village de Klosterhoeck les quatre bataillons français dont il disposait, les seules troupes sur lesquelles il pouvait compter vraiment pour tenir un front de plusieurs kilomètres. Le général parut ne pas saisir ce danger et ne modifia en rien ses ordres, même lorsqu’il vit nettement qu’aucun belge ne soutiendrait vraiment son attaque sur Klosterhoeck où nous devions même en cas de réussite, nous trouver isolés et certainement enveloppés sous peu.

Lorsque nous arrivâmes au talus de la voie ferrée, nous constatâmes que les Belges au lieu de se tenir en haut du talus pour pouvoir faire usage de leurs armes, se tenaient en bas le plus à l’abri possible sans même travailler à transformer en tranchée le haut des talus.

Le général me fit placer mon bataillon au Sud du pont du chemin de fer sur l’Yser où nous travaillâmes aussitôt à aménager le haut du talus.

Quelque temps après, le général se reporta vers Pervyse et me mit à la disposition du commandant de la brigade. J’allais aussitôt auprès de celui-ci dans une ferme à l’Est du passage à niveau qui est au Sud du pont de chemin de fer. Dans ces parages, les projectiles tombaient plus dru, mais la situation était cependant tenable.

Le colonel de Bazelaire me mit au courant de la situation : l’attaque n’avait encore pu atteindre qu’à cent à deux cents mètres de K et ne progressait plus. Notre artillerie très-supérieure écrasait de projectiles K et ses environs. Pour enlever le village, le colonel décidait d’y lancer par vagues successives environ six compagnies sous le commandement du Cne Segonne commandant le 8e baton de chasseurs qui avait pu reconnaître complètement le terrain jusqu’au village, terrain qui par exception n’était pas coupé de canaux ; ces compagnies étaient : trois compagnies du 8e Chasseurs, une compagnie de carabiniers belges et deux compagnies de mon bataillon.

Avec mes deux autres compagnies, le comt de la brigade me demandait de tenir la ligne de chemin de fer près du passage à niveau et les abords sud de la ferme à l’Est du passage à niveau. Le terrain plus au sud était tenu par des troupes belges qui ne s’étaient en aucune façon portées en avant sauf quelques compagnies de carabiniers.

J’organisai donc mes deux compagnies et je revins auprès du colonel de B. Je lui demandais s’il croyait que cette attaque en pointe sur K n’étant contenu ni à droite ni à gauche, pourrait, en cas de succès, se maintenir. Il ne me cacha pas qu’il était de mon avis et que si les Belges ne se portaient pas en avant de la ligne de chemin de fer pour border le canal de l’Yser au nord et au sud de K, nous ne pourrions pas nous y maintenir.

Quelque temps après, le colonel fut averti que l’attaque avait réussi sans grandes difficultés et que les Allemands de K s’étaient retirés sur le canal, mais qu’en raison de l’heure tardive, nous ne pouvions pas tenir les abords de K qui étaient au pouvoir de l’ennemi.

Le colonel me dit que l’action était terminée et que je fasse reposer les hommes de mes deux compagnies de réserve. Je fis donc prendre des dispositions pour abriter un peu mes hommes et pour les faire reposer par fractions.

[Nous apprîmes que notre train de combat s’était aventuré dans Pervyse bombardé et qu’un ou deux de nos caissons de munitions avaient sauté. A la suite de ce fait, notre train de combat s’était replié dans une direction inconnue et nos agents de liaison eurent peine à le retrouver.]

Après avoir donné les ordres pour les distributions et les ravitaillements de munitions et avoir pris les mesures pour faire porter les vivres et les munitions aux troupes avancées, je m’installai pour la nuit dans la ferme abandonnée qui se trouvait immédiatement à l’Ouest du passage à niveau et je fis préparer à dîner pour les officiers de nos deux compagnies de réserve.

[Je vis arriver à la ferme le comt du 3e bataillon (capitaine Marzloff) cherchant la communication avec le commandant du régiment (Cdt Jénot). Il me dit qu’après avoir traversé la voie ferrée, il avait suivi le mouvement d’une ligne belge en se trompant de clocher et qu’il était arrivé à proximité de Stuyvekenskerke au lieu de Klosterhoeck. Je lui fis remarquer combien la direction était différente et je lui conseillai de ramener rapidement son bataillon près de Klosterhoeck où il trouverait le Cdt Jénot. D’ailleurs, je le fis conduire au comt de la brigade qui lui donna cet ordre.]

Bientôt le Colonel de Bazelaire vint s’établir lui-même dans cette ferme avec son officier d’Etat-Major. Je les invitai à dîner car leur cuisinier n’était pas encore là.

Le Colonel me demanda de l’aider à faire ses comptes-rendus (son officier d’E.M., ancien lieutenant de cavalerie étant peu apte à ce service) ; nous discutâmes la situation et fûmes d’accord que la situation de nos trois bataillons et demi lancés en pointe sur K. était plus que périlleuse puisque les Belges ne se portaient pas en avant. Le Colonel demandait donc le repli de ces troupes sur la voie ferrée. Le porteur du compte-rendu au poste de commandement du Général de Division à Pervyse fit connaître que le général s’était porté pour la nuit à Furnes auprès du général Foch et que le compte-rendu ne lui parviendrait guère que vers le matin. Le colonel insista pour avoir une décision immédiate qui ne vint pas. Pour moi, j’étais convaincu qu’au jour, les Allemands renforcés, tandis que nous n’avions aucune réserve française, entoureraient mes malheureux camarades de Klosterhoeck et les décimeraient et je n’aurais pas hésité à donner l’ordre de repli immédiat.

Ce n’est que très-tard dans la nuit que nous pûmes nous reposer.

25 octobre Ordre d’attaque belge sans effet, instructions à Pervyse et repli sur la voie ferrée.

Le comt de la brigade ne recevant pas de réponse de la Division se décida avant que le jour ne fut complètement levé (en raison de la difficulté à circuler dans ce terrain battu) à envoyer aux bataillons venus de Klosterhoeck l’ordre de battre en retraite sur la voie ferrée lorsque la nuit commencerait.

Nous apprîmes d’ailleurs bientôt que dès le lever du jour, les Allemands avaient fait la manœuvre que j’avais prévue, avaient presque entouré Klosterhoeck et en avaient chassé nos camarades trop peu nombreux pour résister à cette accumulation de forces. Beaucoup y périrent. En outre, nos fractions qui tenaient le terrain à proximité du village et n’avaient pu creuser que de bien petites tranchées dans ce terrain où l’eau était presque à fleur du sol, se trouvaient en butte à des feux croisés partant soit de K repris, soit du parc boisé qui se trouve au sud du hameau. Ces fractions souffrirent cruellement.

Et dire que toutes ces pertes pouvaient être évitées en ne faisant pas cette attaque en pointe inconsidérée…

Je déjeunai avec le Colonel de Bazelaire, qui bientôt après reçut l’avis que le Général Grossetti[2] recevait du Gal Foch un commandement supérieur et que lui-même devait prendre le commandement des troupes belges et françaises au Nord et au Sud de Pervyse. Le colonel de B. se rendit donc à Pervyse pour exercer ce commandement. Pendant la journée, je continuai à apprécier la pauvre armée belge. Sans cesse des hommes, des gradés ou même des officiers arrivaient à la ferme sans aucun motif plausible, y mangeaient ou y prenaient quelque chose puis retournaient soit vers les lignes avant, soit vers les lignes arrière. Cela me prouvait le désordre de cette milice qui ne pouvait vraiment pas mériter le nom d’armée.

En revanche, l’artillerie belge était parfaitement disciplinée et assez bonne, sans avoir la précision et la rapidité de tir de la nôtre. Une batterie belge se trouvait à quelques centaines de mètres à l’Ouest de la ferme et un officier observateur avait organisé le grenier ou plutôt le toit de cette ferme pour lui servir d’observatoire.

Environ une heure ½ avant la tombée du jour, je vis au sud de la ferme un assez grand nombre de fractions belges venir renforcer l’occupation de la voie ferrée. Ces troupes venaient sans aucune précaution, comme si elles n’avaient jamais manœuvré. A notre grand effroi, nous vîmes un bataillon entier venir en colonne par quatre jusqu’à notre ferme. Un officier supérieur belge précédant cette troupe, je lui fis remarquer combien ce procédé était dangereux mais il eut à peine l’air de me comprendre. D’ailleurs, un de mes capitaines un peu à ma droite fit la même réflexion à un Colonel belge et lui demanda la permission de faire montrer à ses soldats par un de nos sous-officiers comment on devait se glisser dans ces terrains battus. Le colonel accepta puis déclara que c’était en effet très ingénieux. C’était l’ABC du métier dont cette armée n’avait aucune idée !...

Un groupe d’officiers belges vint à la ferme. Il y avait un Colonel et plusieurs autres officiers. Nous causâmes de la situation et bientôt l’un des officiers (d’Etat-Major) me dit que les Belges faisaient une attaque, partant du Sud de Stuyvekenskerke pour parvenir jusqu’à Klosterhoeck et ajouta avec un ton de colère que cette attaque avait lieu parce que le 94e français s’était plaint de n’avoir pas été soutenu la veille par les Belges. Je lui répondis du tac au tac que c’était la vérité puisqu’actuellement le 94e et le 8e Cheurs étaient seuls à Klosterhoeck où ils se faisaient décimer et allaient d’ailleurs à la tombée du jour se replier sur la voie ferrée. J’ajoutai à l’officier d’Etat-Major qu’il avait juste le temps de se rendre à Pervyse auprès du colonel de Bazelaire pour lui demander, s’il y avait lieu, de rapporter l’ordre de repli ; qu’il était invraisemblable de tenter ainsi une attaque sans avertir ses voisins et que si l’on pratiquait ainsi, il était impossible d’arriver à un résultat. Après avoir dit qu’il était trop fatigué pour aller à Pervyse (ce qui me parut fantastique étant donné la gravité de la situation), il y alla cependant comme je pus m’en apercevoir un peu plus tard. J’écrivis d’ailleurs un compte-rendu que j’envoyais aussitôt au Colonel de Bazelaire.

[Après le départ de l’officier d’Etat-Major, je causais avec les autres officiers belges qui me déclarèrent qu’il y avait trop longtemps qu’ils se battaient et que toute leur armée avait besoin d’aller se reconstituer au repos. C’était en partie exact ; mais je fis remarquer à ces officiers que nous aussi nous combattions depuis le début et que nous avions même eu des pertes bien plus fortes que les leurs et qu’il était nécessaire de continuer à combattre tant que la situation ne permettait pas d’envoyer des fractions au repos.]

Peu après, je reçus de ce dernier un avis de me rendre à Pervyse pour y recevoir des instructions sur l’organisation de la position de la voie ferrée.

Ce petit parcours aller et retour n’avait rien de réjouissant car tout le terrain jusqu’à la grand’route était assez sérieusement battu par des obus de divers calibres et Pervyse lui-même recevait presque constamment des gros noirs qui commençaient à le détruire. Je m’y rendis cependant sans hésitation et je fus loin de regretter ce déplacement dangereux qui fut très-utile pour mon cher régiment.

A l’aller, les obus ne me menaçaient pas trop. A mon entrée dans Pervyse, je constatai les dégâts terribles du bombardement et je vis que la maison en face de celle de l’Etat-Major était en partie écroulée.

Je trouvai avec le Colonel de Bazelaire, l’officier d’E.M. belge. Le Colonel me dit que les ordres étaient changés en raison de l’attaque belge et qu’il venait d’envoyer au comt Jénot l’ordre de participer au mouvement, mes deux compagnies de réserve devant s’y joindre également. Il me montra l’ordre et je remarquai aussitôt que l’ordre d’attaque de nos quatre bataillons n’était pas nettement subordonné à la continuation de l’attaque belge et, comme j’étais convaincu que les Belges n’iraient pas plus loin, je vis que nos troupes françaises allaient encore attaquer à fond et se faire écharper sans aucune utilité.

Je demandai donc nettement au colonel de Bazelaire si nous devions attaquer même dans le cas où les Belges s’arrêteraient. Il me répondit : « certainement non ». « M’autorisez-vous, mon Colonel, lui dis-je, à le répéter nettement au Cdt Jénot ? ». « Certainement. Aujourd’hui ce n’est pas une attaque décidée par nous, c’est une attaque belge à laquelle nous participons naturellement si elle se produit ». Puis le Colonel m’accompagna jusqu’à la porte. Ainsi, en dehors de la présence de l’officier belge, je lui dis franchement que j’étais à peu près certain que les Belges étaient déjà essoufflés de leur petit effort et qu’ils ne dépasseraient certainement pas la ferme au nord de Stuyvekenskerke. Il me répéta que dans ce cas nous ne devions pas attaquer.

Il s’agissait maintenant d’arriver à temps auprès du Cdt Jénot qui devait en ce moment donner ses ordres d’attaque. J’allai donc le plus vite possible sans m’arrêter pour laisser passer les rafales d’obus. Et cependant ceux-ci frappaient à ce moment le sentier que je devais suivre une minute plus tard. Heureusement les obus tombèrent un peu à ma gauche et je reçus seulement des mottes de terre provenant de l’explosion. L’une des passerelles sur l’un des grands fossés que je devais passer était détruite mais l’explosion avait rejeté des terres en si grande quantité que cela formait une passerelle en terre, quoique le fossé ait plus de deux mètres de profondeur.

En arrivant à la voie ferrée puis à la ferme qui est à l’Est du passage à niveau, je donnai à mes deux commandants de compagnie de réserve l’ordre de se rendre à une ferme située à quelques centaines de mètres plus à l’est, ferme en partie en feu d’ailleurs, dans la direction de Klosterhoeck et d’y attendre mes ordres. De ma personne, je continuai rapidement ma marche pour essayer d’atteindre le commt Jénot avant qu’il n’ait donné ses ordres définitifs. A la ferme en feu, le commt Jénot venait d’en partir, mais je parvins à le rattraper un peu plus loin au bord d’un fossé où les balles commençaient à siffler sérieusement. Je le mis rapidement au courant de la situation en insistant sur ce point que nous ne devions attaquer que si les Belges arrivaient à notre hauteur. Il me dit qu’en effet ce n’était pas ce qu’il avait compris et que presque tous ses ordres d’attaque immédiate étaient donnés. Cependant comme cette attaque devait commencer par l’aile droite voisine de nous et qui se mettait seulement en marche, il était encore temps d’arrêter toutes les troupes. J’aidai le commt Jénot à envoyer les ordres nécessaires et quelques instants après j’eus la satisfaction d’avoir réussi à éviter un désastre certain pour le 94e et le 8e Bon de Cheurs.

En effet, les Belges n’avançaient pas d’un pas. Nous en rendîmes compte au Colonel de Bazelaire et nous reçûmes enfin l’ordre de ramener les deux corps de troupe sur la voie ferrée dont nous devions continuer l’organisation en liaison à droite et à gauche avec les troupes belges.

Le commt Jénot me chargea d’établir d’abord mes deux compagnies de réserve puis de m’occuper de faire faire les distributions de vivres et le ravitaillement en munitions près du passage à niveau. Lorsque le commandant Jénot eut donné tous ses ordres pour le repli des éléments avancés, il vint s’installer dans la ferme où je me trouvais.

Je m’y reposai quelque peu, mais je dus en sortir à diverses reprises dans la nuit pour m’occuper de mes deux autres compagnies qui revenaient des abords de Klosterhoeck.

[Malheureusement une pluie violente compliqua la retraite de nos troupes et je fus assez fortement mouillé en sortant plusieurs fois de la ferme pendant la nuit].

Elles n’avaient heureusement pas été placées dans le village et avaient ainsi évité l’enveloppement ; l’une des deux avait seule souffert réellement des pertes sensibles.

26 octobre Bilan et organisation défensive de la voie ferrée

Nous constatâmes le matin qu’une petite partie seulement des fractions des 2e et 3e bataillons s’était repliée et nous nous demandâmes anxieusement si les trois quarts de nos hommes étaient restés sur le terrain. Bientôt cependant nous apprîmes qu’en raison de la dispersion des unités causée par les nombreux canaux presque infranchissables qui se trouvaient près de Klosterhoeck, un certain nombre de ces unités ou fractions d’unités n’avaient pas été averties à temps et qu’elles continuaient actuellement leur repli sous le feu meurtrier de l’ennemi. Peu à peu, les unités se renforcèrent de toutes les fractions qui rejoignaient la voie ferrée, mais en définitive les 2e et 3e bataillons du 94e et le 8e baton de chasseurs avaient perdu la moitié de leur effectif déjà faible. Ces pertes, comme je l’ai déjà dit, eussent pu être évitées presque complètement si l’attaque de Klosterhoeck n’avait pas été poussée à fond malgré le manque d’appui des troupes belges et surtout si les troupes avaient été ramenées en arrière dès la première nuit, lorsqu’on se fût rendu compte que, malgré notre brillante attaque, les troupes belges étaient restées en arrière. D’ailleurs, la ligne de chemin de fer en grande partie en remblai était une bien meilleure ligne de défense et il était aisé de comprendre que nous devrions rester sur la défensive aussi longtemps que d’importants renforts français ne nous seraient pas parvenus. Nous apprîmes que la situation des troupes aux abords de Klosterhoeck dans la journée du 25 avait été terrible puisqu’elles devaient rester à découvert sous le feu des ennemis abrités et de mitrailleuses invisibles placées dans des endroits élevés. Il avait été difficile de ramener les blessés de la journée pour les fractions qui s’étaient retirées la nuit et quant à celles qui se retirèrent après le lever du jour, c’était presque impossible et en outre tout homme blessé près des canaux était presque infailliblement noyé.

Les 2e et 3e batons du 94e furent ramenés en réserve dans des fermes en arrière de la grand’route et le 8e baton de chasseurs se plaça à ma droite encadrant de nombreuses fractions belges pour être plus certain de leur solidité.

Deux de nos batteries vinrent se placer en arrière de ma gauche sur la rive gauche de l’Yser et à moins de cent mètres de la voie ferrée, ce qui était très audacieux. Elles étaient à peine masquées par quelques buissons les laissant très visibles pour des aéroplanes.

La journée fut relativement calme pour nous et en particulier la ferme ne fut pas canonnée. D’ailleurs les Allemands n’avaient pas suivi le repli de nos troupes et restaient invisibles. Notre artillerie acheva de détruire presque complètement Klosterhoeck et battit énergiquement le parc plus au Sud mais sans réussir à réduire au silence l’infanterie et l’artillerie qui y étaient placées.

La grosse artillerie allemande continua à écraser de projectiles Pervyse ; puis bientôt quelques gros noirs frappèrent à proximité de nos deux batteries du chemin de fer, cherchant manifestement à les détruire. Mais les projectiles frappaient de tous côtés sauf sur les batteries.

Vers une heure de l’après-midi, un aéroplane boche vint survoler nos lignes ; il vint au-dessus de la droite des batteries et laissa tomber une sorte de fusée faisant une longue traînée blanche verticale puis il fit la même opération au-dessus de la gauche de nos batteries. A peine était-il parti que les gros noirs se rapprochèrent sensiblement des batteries mais en restant un peu trop à gauche (les repères devaient être un peu à gauche par rapport à l’observatoire allemand). Deux heures après environ l’aéroplane revint et refit la même opération. Les gros noirs se rapprochèrent encore mais tombèrent tous trop à droite (l’aéroplane n’avait sans doute pas pu repérer exactement la direction de l’observatoire allemand ce qui amenait cette déviation). Nos batteries semblaient devoir rester invulnérables lorsque peu avant la tombée du jour un gros noir très certainement par hasard dans la bonne direction, vint frapper entre deux pièces et fit quelques victimes puis un autre frappa directement la volée d’une des pièces qui se courba aussitôt et presque tous les servants de cette pièce furent tués. Nos batteries durent cesser leur feu et aussitôt la tombée de la nuit, furent ramenées en arrière.

Les gros canons des flottes alliées continuaient à se faire entendre ainsi que la grosse artillerie frappant Dixmude.

Dans la soirée, arriva à la ferme le capitaine Niéger, l’ancien capitaine de la 3e Cie qui avait pris le commandement de mon bataillon lorsque j’avais été blessé et qui avait été blessé dans la soirée du même jour. Quoiqu’imparfaitement guéri, il rejoignait et nous apprit que le commt Desbareau allait arriver avec un renfort de 6 ou 700 hommes, je crois. J’étais ravi de retrouver cet excellent capitaine, merveilleux entraîneur d’hommes et nous causâmes longuement. Il me raconta la fin de la journée du 6 septembre et la façon déplorable dont s’était conduit le capitaine Pézard. Il me dit que cet officier était actuellement au dépôt avec plusieurs autres officiers qui très déprimés, ne paraissaient nullement disposés à revenir au front.

27 octobre Arrivée de renforts ; bombardements sur la ligne et les fermes alentour ; début de l’inondation

Dans la nuit, arriva le commandant Desbareau, qui venait d’être relevé comme major du régiment. Nous causâmes assez longuement ensemble sur ce qui se passait au dépôt et nous le mîmes au courant de notre situation. Il nous annonça que le commandant de Parseval arriverait dans quelques jours avec un autre renfort.

[C’est par l’un des officiers arrivant avec le renfort que j’appris la belle conduite de mon ordonnance le 24 octobre : lorsque les ordonnances tenant les chevaux et marchant avec le train de combat furent entrés dans Pervyse et furent soumis au bombardement, ils s’empressèrent tous de retourner plus en arrière. Le mien seul resta au poste que je lui avais fixé avec le train de combat et lorsqu’un officier lui demanda pourquoi il restait sous les obus, il répondit : « le commandant Barbaroux m’a dit de rester avec le train de combat, j’y resterai jusqu’à ce qu’il me donne un ordre contraire ». L’officier le félicita mais le fit retirer avec mes chevaux à l’abri des obus. ]

En conséquence, le comt Jénot donna à Desbareau le commandement du 2e bataillon à la place du Cne Dieu et Desbareau retourna en arrière de Pervyse pour prendre son bataillon qui se reconstituait dans des fermes à proximité desquelles les gros noirs tombaient de temps en temps. Je redonnai au Cne Niéger sa 3e Cie ; le renfort fut réparti de façon à égaliser les effectifs et autant que possible les anciens blessés, surtout les gradés, furent rendus à leurs anciennes compagnies.

Je répartis mes compagnies sur la voie ferrée et je fis pousser l’organisation défensive de façon à protéger le plus possible les tireurs et à éviter presque complètement les angles morts devant la voie ferrée.

La veille quelques obus étaient tombés tout près de notre ferme et avaient même écorné l’un des bâtiments, mais me rendant compte que ces projectiles n’étaient pas tirés systématiquement sur la ferme, j’avais décidé d’y rester.

Dans la matinée, je me rendis compte qu’une nouvelle batterie placée plus au Sud de Klosterhoeck commençait à tirer dans notre direction. Bientôt après les projectiles se rapprochèrent de la ferme et pendant que j’étais en observation contre l’un des bâtiments, un obus éclata à quelques pas de moi frappant le bâtiment voisin puis une série d’autres obus frappèrent sur d’autres parties des bâtiments. Plus de doute, la ferme était l’objet du tir et je décidai aussitôt son évacuation par les hommes qui dépendaient de moi et j’avertis le comt Jénot qui fit comme moi. Nous prîmes rapidement nos effets et allâmes nous établir le long de la voie ferrée près du pont sur l’Yser. A peine y étions-nous depuis quelques minutes que les obus s’abattirent en grande quantité sur la ferme et ne tardèrent pas à y mettre en partie le feu. Mon cuisinier avait voulu rester dans la ferme pour préparer nos repas ; un projectif entra d’abord dans la cuisine où se trouvaient une dizaine d’hommes et n’atteignant aucun de ces hommes alla tuer un chien couché sous la table. Puis mon cuisinier s’étant réfugié dans un sous-sol, un obus en démolit en partie la porte de sorte que cet homme était presque barricadé dans le sous-sol et eut une grande peine à en sortir avec nos provisions.

Dans l’un des bâtiments de la ferme, se trouvaient un certain nombre de blessés français et belges qui y avaient été laissés, malgré mon avis. Plusieurs furent tués ou blessés à nouveau pendant le bombardement de la ferme.

La journée fut relativement calme pour nous, les obus frappant presque tous en arrière de nous sur des fermes ou sur Pervyse et les tirailleurs ennemis ne se montrant qu’en infime quantité et ne tirant que rarement sur nos guetteurs. Mes hommes me construisirent contre le pont du chemin de fer un léger abri en bois.

[Le Cne Niéger vint me raconter en détail les faits qu’il reprochait au capitaine Pézard pour la journée du 6 septembre et je tins à ce qu’il parlât devant le Cdt Jénot, à qui je conseillai d’écrire au dépôt pour que ce capitaine ne revînt pas au front. Je savais en effet d’autre part par d’autres officiers que les hommes de sa compagnie n’avaient aucune confiance en lui… Le Cdt Jénot hésita et ne fit rien.]

Pendant cette journée, les gros noirs ayant mis le feu à la ferme qui se trouvait derrière nous, nous entendîmes soudain une vive fusillade paraissant venir des environs de cette ferme ou de Pervyse et nous nous demandâmes si nous étions tournés. Mais nous nous rendîmes bientôt compte que c’étaient des cartouches neuves en réserve dans cette ferme qui détonnaient ainsi.

Dans l’après-midi, des sapeurs belges vinrent commencer un barrage sous le pont du chemin de fer de façon à ce que l’inondation d’eau de mer commencée par l’ouverture des écluses de Nieuport ne put se propager à l’ouest de la voie ferrée.

Le comt Jénot et son officier adjoint le sous-lieutenant Lavignon vinrent se mettre dans mon abri pour y dîner puis y coucher.

28 octobre

La nuit fut assez calme. Dans la matinée, je fis continuer l’organisation défensive de la voie ferrée. Mais bientôt nous fûmes l’objet d’un bombardement énergique par des 105 fusants, le meilleur des projectiles boches qui étaient évidemment destinés à éclater au-delà de la voie ferrée de façon que les éclats, dont une partie revenait en arrière, nous atteignissent.

Ce furent les abords du pont qui furent le plus souvent atteints et nous dûmes nous blottir contre la maçonnerie. Quelques hommes furent atteints mais le réglage n’était heureusement pas assez précis et la plupart des obus éclataient en avant ou en arrière. Ce tir cessait puis reprenait brusquement et rendait assez dangereuses nos inspections de notre ligne. Lorsque le feu cessa, des hommes nous refirent un abri plus solide garni de mottes de terre pour pouvoir arrêter la plupart des éclats.

Pendant la journée, nous pûmes constater que de nombreux Boches passant le canal près de Klosterhoeck se glissaient vers le Nord pour préparer évidemment une attaque entre Pervyse et la ligne au Nord. Nous cherchâmes tant avec nos fusils qu’avec notre artillerie à faire le plus de mal possible à ces troupes ennemies.

[Les Belges terminèrent la ligne sous le pont du chemin de fer et déclarèrent que l’inondation commençait à s’étendre sérieusement entre l’Yser et la voie ferrée et qu’il y aurait un mètre d’eau d’ici un ou deux jours.]

Dans la soirée le bataillon Desbareau vint relever le 8e baton de chasseurs au sud du passage à niveau. En outre chacun de nos bataillons avait été renforcé la veille par une grosse compagnie : 300 territoriaux que nous répartîmes dans les escouades pour les affermir par l’exemple.

Le commandant de la compagnie de territoriaux qui était resté pendant la nuit avec l’un de mes capitaines vint me dire bonjour et nous nous reconnûmes comme de vieilles connaissances ; c’était le Cne Thurwanger, un de mes anciens élèves caporaux de Soissons. Il me dit combien il était heureux de me retrouver et d’apprendre la guerre sous mes ordres. Il resta avec nous dans mon abri.

Vers la fin de l’après-midi, le bombardement reprit plus intense et tandis que nous étions dans notre abri, le comt Jénot, entre le capitaine Thurwanger et moi, j’entendis soudain le Cne Thurwanger s’écrier : « je suis blessé » et le comt Jénot : « je suis touché ». Le comt Jénot porta sa main à l’endroit frappé, la hanche, et constata qu’il n’y avait pas de blessure. Nous nous empressâmes donc auprès du Cne Thurwanger qui avait le gras de la cuisse traversé et qui souffrait déjà vivement ; nous le fîmes panser de suite et l’étendîmes au fond de l’abri en attendant l’heure où les brancardiers pourraient venir le chercher sans danger. Le comt Jénot retrouva un instant après l’éclat d’obus qui avait frappé sa hanche et qui était le même qui avait blessé le Cne Thurwanger. (D’après les lettres que celui-ci m’écrivit plus tard, il eut cinquante jours de fièvre pour cette blessure en somme légère).

Nous nous attendions à une attaque sur Pervyse pendant la nuit mais notre attente fut trompée et la nuit fut assez calme.

29 octobre Attaque allemande en vue et relève du 1er bataillon

Dès le matin, nous fûmes l’objet du tir des 105 fusants et nous constatâmes avec regrets que le tir se réglait de mieux en mieux et que nos blessés et morts augmentaient. Pendant toute la journée, nous remarquâmes que des Allemands partant de Klosterhoeck se glissaient vers le Sud en se rapprochant peu à peu de nous. Nous leur fîmes beaucoup de mal par nos feux d’infanterie et d’artillerie.

Je conclus de cette manœuvre que les Allemands avaient ainsi garni toute la rive gauche du canal et que certainement dans la nuit ou le lendemain, ils tenteraient contre nous une attaque énergique.

Contrairement aux affirmations des officiers du génie belge, je constatai que l’inondation gagnait à peine et qu’il y avait à peine quelques centimètres d’eau de l’autre côté de la voie ferrée. Cela me confirmait davantage dans la pensée que les Allemands tenteraient l’attaque avant que l’inondation fut plus forte. Je fis part à mon bataillon de mes prévisions d’une attaque et officiers et hommes se réjouirent à cette pensée et m’assurèrent que pas un Boche n’atteindrait la voie ferrée.

Vers le milieu de l’après-midi, j’appris que le Cne Niéger venait d’être blessé à la figure. J’allai aussitôt à son abri ; c’était en regardant à la jumelle par un créneau qu’une balle (l’avait frappé)adroitement tirée par l’un des tirailleurs qui s'étaient glissés jusque dans des maisons isolées à environ 300 mètres de la voie ferrée ; le capitaine Niéger n’avait été heureusement qu’effleuré à la figure et avait au cou une blessure en séton ; il avait néanmoins la fièvre et avait besoin d’une quinzaine de jours de repos. Je regrettai vivement que cet excellent officier soit ainsi touché après deux jours seulement de présence.

Nous essayâmes de faire détruire par l’artillerie ces maisons si rapprochées de la voie ferrée et je fis recommander de prendre des précautions pour que les obus ne nous atteignent pas. Les premiers coups furent courts, nous le fîmes aussitôt signaler et je donnai l’ordre de mettre à l’abri les hommes qui se trouvaient sous la ligne de tir. Malheureusement le téléphone des batteries n’arrivant pas jusqu’à nous le feu continua, des obus frappèrent la voie ferrée puis notre talus fut même atteint par un projectile qui pénétrant heureusement dans le talus ne blessa que deux hommes. L’artillerie voyant enfin les éclatements cessa le feu. (Nous apprîmes plus tard que cet accident causé par une batterie belge provenait des faits suivants : les Belges n’ayant plus de munitions et ayant un canon de 75 tiraient nos projectiles mais la chambre de leur canon étant un peu plus grande, la force de la poudre était un peu diminuée et la portée abaissée de 2 à 300 mètres. Des ordres furent donnés pour corriger ce défaut.)

A la nuit, je fus relevé par le 3e bataillon et sous la pluie, nous allâmes par Pervyse nous reposer à une ferme qui se trouve à 1500 mètres environ au Sud-Ouest de Pervyse. En dehors des grand’routes, le terrain devenait affreusement glissant et n’ayant pas de clous à mes chaussures, je tombai dans la boue et dus me faire soutenir par mon cycliste. Dans Pervyse, nous constatâmes la destruction effrayante produite par le bombardement, les pierres des maisons jonchaient la route et rendaient la marche très difficile ; quelques trous de plus de lamoitié de la grand’route pavée montraient la force des explosions. Nous croisâmes des troupes belges en assez grand désordre et nous arrivâmes enfin à la ferme où nous dûmes entasser nos hommes dans la grange.

Je plaçai une sentinelle pour m’avertir en cas d’attaque de la première ligne et avec les officiers, j’allai me coucher sur des matelas dans le sous-sol.

[Mes officiers se plaignirent vivement d’avoir été relevés à la veille de la bataille. Ils déclaraient que c’était nous qui avions organisé la voie ferrée de façon à la rendre inabordable et que nous méritions d’avoir la joie d’y arrêter l’ennemi. Le capitaine François me dit même que cela m’aurait valu les galons de lieutenant-colonel que j’avais déjà mérités…]

[Pendant la nuit, j’envoyai deux patrouilles pour me mettre en liaison avec les troupes voisines et pour reconnaître le PC du commandant de la brigade où je devais me rendre en cas d’attaque. Malheureusement le chef et un homme de cette patrouille furent tués ou blessés par un obus et cela me rendit la tâche difficile le lendemain matin.]

30 octobre En réserve à la ferme à l’ouest de Pervyse, bombardements

Dans la nuit, quelques fusillades retentirent mais environ une heure avant le jour, la fusillade devint intense sur toute la ligne et je fis mettre mon bataillon sous les armes et de ma personne suivant l’ordre reçu je cherchai à joindre sur le chemin d’Avecapelle le colonel commandant la brigade à la disposition duquel je me trouvais. Mais je dus errer quelque temps dans l’obscurité avant de trouver le PC de la brigade.

Au jour la fusillade diminua et le comt de la Brigade apprit bientôt que l’attaque avait été brillamment repoussée sur notre front, que nos pertes étaient insignifiantes et celles de l’ennemi énormes. Peu après, les prisonniers commencèrent d’affluer au PC, près de 400 dont 250 faits par mon régiment. Je dus envoyer une puis deux compagnies à Pervyse à la disposition du comt du 8e baton de chasseurs. Une autre partie de mes hommes fut employée à porter des munitions à la première ligne. Dans l’après-midi, nous apprîmes que notre ligne avait été forcée près de Ramscapelle qui était même tombé au pouvoir de l’adversaire, mais la trouée était très-faible, les troupes voisines tenant solidement. Heureusement la veille des troupes d’Afrique étaient venues former la réserve du Général Grossetti, commandant la ligne de la mer à Dixmude, et ce général les lança, sans hésiter, sur Ramscapelle qui dans la soirée fut repris après une dure lutte de maisons.

Je devais primitivement n’avoir que 24 heures de repos et relever l’un des autres bataillons, mais en raison des événements et des compagnies que j’avais dû envoyer à Pervyse, je fus maintenu en réserve encore 24 heures. Je reçus à la fin de l’après-midi l’ordre de porter une compagnie près de Boitshoucke et de laisser une compagnie à Pervyse en rappelant la seconde des compagnies que j’y avais envoyée. Je restai donc à la ferme avec deux compagnies.

Au dîner, le Cne François qui rentrait de Pervyse nous dit qu’il ne donnerait pas sa journée et nous raconta ce qui s’était passé en ce point : l’ennemi était parvenu jusqu’à la voie ferrée mais au prix de pertes terribles et pas un Boche n’avait pu franchir cette voie ferrée, tous ceux qui n’étaient pas morts s’étaient rendus de suite, sauf ceux qui étaient près du passage à niveau de la route où d’ailleurs l’entassement des cadavres était énorme. Là les survivants s’étaient abrités dans la dizaine de maisons qui se trouvent à l’Est du passage à niveau. Mais parmi les prisonniers, se trouvait un tout jeune Allemand, intelligent et débrouillard, qui s’offrit à inviter à se rendre ses camarades abrités dans les maisons. Avec courage, il s’approcha des maisons et apprit à ses camarades combien nous étions généreux avec les prisonniers et successivement il ramena avec lui dix, vingt, trente ou quarante Boches. Le jeune Allemand après plusieurs navettes venait dire à nos officiers qu’il restait cinquante allemands dans la maison la plus éloignée, que 25 voulaient bien se rendre mais que 25 ne le voulaient pas et qu’en conséquence aucun Boche n’avait pu sortir de la maison. On le renvoya une dernière fois à ses camarades pour les avertir qu’on leur donnait un quart d’heure pour se décider et qu’après ce temps nos 75 tireraient à mélinite sur la maison (c’était impossible en raison de la proximité de notre ligne) ; aussitôt les Boches effrayés vinrent tous se rendre.

Dans la journée, quelques obus avaient frappé près de la ferme mais en petite quantité. La nuit fut calme.

31 octobre Retour sur la voie ferrée à la ferme du passage à niveau et inondation des terres

Je retournai dans la matinée auprès du colonel commandant la brigade près d’une ferme à un kilomètre environ à l’Ouest de ma ferme. Dans le verger de la ferme du PC, se trouvaient deux batteries de 75 dont les canons étaient simplement sous les petits arbres du verger et n’étaient cependant pas repérés malgré le passage de nombreux taubes (avions autrichiens). Dès qu’un taube s’approchait, les batteries cessaient le feu et les hommes ou chevaux ne bougeaient plus ; cette précaution suffisait. Cependant, nous crûmes un moment que les batteries étaient repérées, car plusieurs obus tombèrent à proximité et deux obus tombèrent l’un dans la batterie, l’autre à l’endroit exact que le capitaine venait de quitter. Les batteries ripostèrent immédiatement pour ne pas paraître avoir été atteintes et les obus ennemis s’éloignèrent. Ce n’était qu’une alerte, des obus fouillant au hasard le terrain.

Un peu après, je fus témoin d’un essai d’attaque d’un taube par deux de nos avions : l’un de ceux-ci commença par couper la route au taube, mais cet aéro allemand profitant de la hauteur fit un large cercle et avant que les avions français ne fussent parvenus à la même hauteur il s’échappa vers les lignes allemandes.

Le colonel de Bazelaire m’apprit que nos affaires marchaient bien du côté d’Ypres où le 9e corps gagnait du terrain en avant. Nous avions encore le vague espoir que nous pourrions enfoncer la droite allemande et amener ainsi le recul complet.

[J’appris vers ce moment qu’un des derniers officiers de l’active non encore blessé, le commandant Vautrain, était mortellement atteint à la tête. De notre ancien corps d’officiers, il n’en restait plus que cinq non blessés, y compris le docteur du Roselle.]

Devant aller relever dans la soirée le 2e baton, j’allai dîner de bonne heure avec les officiers de trois de mes compagnies car la compagnie de Boitshoucke était rentrée tandis que celle de Pervyse était restée. Après avoir fait reconnaître notre chemin pour aller aux tranchées et avoir fait porter les vivres et les ordres à la compagnie de Pervyse, nous nous mîmes à table. Nous y étions à peine qu’un obus ébranla la maison. Je sortis et reconnus que l’obus avait frappé le mur extérieur de la maison à une dizaine de mètres de l’endroit où nous étions. Je me rendis compte que cet obus n’était pas tiré volontairement contre la ferme qui n’était pas encadrée systématiquement. Depuis plusieurs jours tout le terrain environnant était battu de temps en temps et les obus pouvaient tomber aussi bien à côté de la ferme que dessus. J’expliquai donc la situation à mes officiers et nous continuâmes à manger. [Nous avions d’ailleurs eu plusieurs hommes atteints dans la journée dans les tranchées voisines et personne n’avait été atteint dans la ferme. Mais quelques instants après, un obus atteignit encore le toit et notre cuisinier tout ému nous dit que la cheminée de la cuisine était tombée et qu’il préparait tout pour quitter la ferme.] Un ou deux de mes officiers étaient aussi d’avis de quitter la ferme, mais je leur déclarai que nous risquions tout autant d’être atteints en dehors de la ferme qu’à l’intérieur, ou même nous étions garantis contre les éclats ; je leur rappelai que le bombardement d’une ferme se préparait autrement et je les déterminai à rester tranquillement à notre dîner, auquel nous fîmes honneur comme d’habitude. Cependant notre cuisinier terrifié par les obus nous apporta un café horrible que je lui fis recommencer ; il prétendit que le café était mauvais mais je lui prouvai que c’était parce que, n’osant sortir jusqu’à l’eau potable, il avait pris de l’eau sale ; je lui déclarai que chacun devait risquer sa peau pour ses fonctions militaires, les hommes de liaison pour porter les ordres, les cuisiniers pour faire la cuisine et aller chercher au besoin sous le feu ce qui était nécessaire pour cela et que s’il recommençait une faute semblable, je le remettrais dans le rang.

Cependant nous n’agissions pas de même pour nos hommes ; pendant la journée, nous avions l’ordre de ne pas les laisser dans les fermes, de façon à ce qu’un obus tombant sur le bâtiment où ils se trouvaient entassés ne causât pas un désastre, et de les mettre dans des tranchées creusées à quelque distance généralement en des points où ces tranchées pourraient servir de 2e et de 3e ligne. Cette façon de procéder était juste en ce qui concernait les risques de pertes mais cela avait le grave inconvénient de ne pas permettre aux hommes de se nettoyer convenablement. Il fallait à mon avis, laisser à tour de rôle, à l’intérieur des fermes une fraction de la troupe pour lui permettre de se nettoyer convenablement et je n’obtins cette faculté que plus tard et incomplètement. Nos chefs craignaient en effet que le va et vient des hommes n’attirât les projectiles ennemis, surtout en raison du passage fréquent des aéroplanes. Quant à moi, j’estime que le va et vient des hommes, soit pour une corvée, soit pour une autre est impossible à éviter et que le fait de faire changer de place de petites fractions à des moments choisis par leurs chefs, n’aurait pas eu d’inconvénient sérieux. J’ai même pu constater que les déplacements de ces petites fractions n’ont entraîné sur la plupart des terrains, aucune perte. Presque toujours les obus étaient répartis au hasard sur les terrains en arrière de la première ligne et c’est par hasard que l’on y était atteint, sauf lorsqu’une ferme était l’objet d’un bombardement mais alors on avait presque toujours le temps de l’évacuer rapidement. En résumé, à mon avis, le danger auquel eussent été exposées des petites fractions se nettoyant à tour de rôle dans les fermes eût été minime et plus que compensée par l’avantage de faire nettoyer fréquemment les hommes, les effets et les armes.

Dès que le jour fut tombé je conduisis mon bataillon par l’itinéraire reconnu jusqu’au passage à niveau au sud du pont du chemin de fer sur l’Yser afin de relever le 2e bataillon du régiment.

En arrivant au poste du commt Desbareau je constatai près de la ferme un tas de cadavres boches presque contre la ferme. Le Cdt Desbareau m’apprit que pendant qu’on groupait là les prisonniers boches la veille au matin, un projectile boche était arrivé sur eux et en avait tué une quinzaine ; il m’apprit aussi que devant le talus du chemin de fer, il y avait plusieurs centaines de cadavres. Je m’étonnai qu’on n’ait pas commencé à les faire enterrer. Mon camarade me mit ensuite au courant de la situation de son bataillon s’étendant fort loin à droite en encadrant de nombreuses fractions belges ; il me dit aussi qu’il avait encore auprès de lui deux compagnies de fusiliers marins. Je m’étonnai car je savais qu’elles étaient demandées constamment par l’Amiral vers Dixmude de façon à permettre le retour à notre brigade du 19e baton de Chasseurs qui y avait été envoyé (En effet, en raison du danger de voir forcée la ligne de l’Yser, insuffisamment défendue par les Belges, lorsque nous étions arrivés en Belgique, notre division avait dû envoyer des fractions de tous côtés, Lombardsidje, St Georges, Pervyse et près de Dixmude. Il était temps que nous arrivions…). Je savais même que le Colonel comt la brigade avait donné l’ordre de renvoyer les fusiliers marins. Le commandant Desbareau me répondit qu’il n’avait pas voulu laisser affaiblir sa ligne. Je déclarai que l’intérêt général primait les intérêts particuliers et avec l’autorisation du commandant Jénot commt le régiment, je renvoyai de suite les fusiliers marins. Je fis ensuite relever le 2e bataillon par mes compagnies.

Puis j’allai me mettre en liaison avec le commt du bataillon belge mêlé à nos troupes. Ce commt était à plusieurs centaines de mètres en arrière dans un abri souterrain où il était bien tranquillement ignorant complètement la situation de ses troupes et ne sachant pas, quoiqu’il y eut plus de 36 heures qu’il fût là, que ses fractions étaient mélangées aux nôtres. Il me dit même d’abord que c’était impossible et je l’invitai à venir avec moi constater qu’il se trompait. Il en fut en effet tout étonné. Je trouvai que le mélange trop complet des troupes rendait le commandement presque impossible et tout en encadrant les Belges je fis grouper davantage les unités. Je donnais des ordres pour que les tranchées fussent améliorées.

J’allai ensuite voir le commt du régiment et je constatai qu’il avait dû changer d’abri, notre ancien abri au pont du chemin de fer étant inondé. Je demandai au commt Jénot de donner des ordres pour que la nuit prochaine les brancardiers et musiciens du régiment vinssent participer à l’enterrement des cadavres boches qui risquaient de nous empoisonner

1er novembre

La nuit fut calme mais je commençais à tousser beaucoup, surtout la nuit. Je constatai dès le jour que l’inondation avait gagné presque tout le terrain à l’Est de la voie ferrée et au nord du passage à niveau, quoique la hauteur de l’eau fût faible (au maximum 60cm à proximité de la voie ferrée). Mais je me rendis compte que près du canal de l’Yser l’eau devait être plus haute et que par conséquent nous ne risquions plus une offensive allemande sérieuse.

En visitant ma ligne, je constatai qu’il devait y avoir plus de deux cents cadavres boches à proximité et une quantité presque égale à plusieurs centaines de mètres en arrière. Il n’y avait accumulation de cadavres que près du passage à niveau. J’en conclus que l’attaque n’avait pas dû avoir lieu en colonnes profondes mais par lignes denses successives.

[Dans la nuit, un certain nombre de mes hommes passèrent la voie ferrée et prirent sur les cadavres boches des objets d’équipement très supérieurs aux nôtres. Un des officiers vint même me donner un sabre d’officier (Je le fis porter le lendemain sur ma voiture à bagages mais on me le vola).]

Je constatai également que les fractions belges n’avaient rien fait pour améliorer leurs tranchées ; les hommes me dirent qu’ils n’avaient pas d’outils et qu’ils n’avaient presque plus de chefs, qu’ils ne voyaient presque pas. Je trouvai néanmoins un ou deux officiers ou sous-officiers belges à qui je prescris de faire travailler leurs hommes avec les outils que je leur fis prêter. En outre plusieurs cadavres belges ou français se trouvaient en arrière de mes tranchées et je prescrivis de les enterrer à la nuit.

[Nos officiers rendirent compte que plusieurs boches blessés étaient encore vivants à proximité de la voie ferrée. Je prescrivis d’aller les chercher à la tombée du jour. En outre, on me signala qu’un Boche non blessé avait creusé un trou à quelques dizaines de mètres de la voie et tirait sur nos hommes qui se montraient. Je prescrivis qu’à la nuit une patrouille irait s’en emparer mort ou vivant ; mais je défendis, comme plusieurs me le proposaient, de le fouiller s’il tombait vivant entre nos mains, car j’intimais que c’était un brave qui ne faisait que son métier, à moins qu’il n’agisse en traître en levant les mains puis en tirant.]

Après être revenu à mon poste de commandement près de la ferme du passage à niveau, je m’aperçus que les Belges continuaient à venir rôder autour de cette ferme sous divers prétextes. Je les fis renvoyer à leurs unités et je dus mettre des plantons pour éviter cet inconvénient.

[C’est dans l’après-midi que nous apprîmes que le Général de Division faisait le capitaine François chevalier de la Légion d’Honneur. J’en fus ravi pour cet excellent officier en faveur duquel j’avais fait plusieurs propositions. Je l’avertis de suite par un mot et lorsque je fus revenu à mon poste de commandement, le Cne François vint me remercier en me disant : « c’est à vous que je le dois, mon commandant, mais c’est vous qui méritiez d’être décoré avant moi, surtout depuis votre attaque du 6 septembre ». Je lui répondis qu’il valait beaucoup mieux que ce soit lui qui ait été choisi car pour moi étant au Tableau, je serai au plus tard décoré le 1er janvier tandis qu’il n’en était pas de même pour lui. J’en fus d’autant plus ravi que cinq jours plus tard il devait être mortellement blessé et n’aurait pas pu être décoré plus tard.]

En dehors des quelques survivants de l’attaque allemande on ne voyait plus aucune ligne d’infanterie à l’Est de la voie ferrée, le bombardement était même presque nul et j’eus l’impression que les Allemands, en raison de l’inondation avaient dû renoncer à la lutte devant nous et avaient probablement porter leurs troupes plus au Sud où il serait sans doute urgent de les suivre. J’en rendis compte à mon commandant de régiment, qui n’osa pas, je crois, transmettre mon compte-rendu à l’autorité supérieure.

Des patrouilles se portèrent même à des fermes situées à plusieurs centaines de mètres à l’Est et un certain nombre d’isolés, surtout des belges, allèrent fouiller les morts ou pêcher les poissons morts par suite de l’inondation d’eau salée. A certains points, ces patrouilles ou isolés furent l’objet de salves de 77 allemands, mais nous pûmes constater que les projectiles n’atteignaient pas les hommes, mais on apercevait les isolés belges se sauver à toutes jambes.

Je prescrivis d’ailleurs formellement à mon bataillon qu’aucun homme ne quittât sa tranchée.

Dans la soirée, le bataillon belge, en partie encadré par le mien, fut relevé et je fis demander par l’agent de liaison que le commandant veuille bien venir se mettre en relation avec moi. Mais je fus obligé de le faire redemander plusieurs fois avant qu’il ne se décidât à m’envoyer un officier adjoint. Je déclarai à ce dernier que je désirais parler au commandant lui-même. Celui-ci après plusieurs heures se décida enfin à se déranger, mais en me déclarant qu’il ne comprenait pas que je l’aie ainsi fait demander car les troupes belges n’étaient pas sous les ordres des Français. Je lui fis remarquer qu’il se trompait en partie quoique nous n’ayons aucun désir de commander directement leurs hommes, mais que c’était un officier français qui commandait le Secteur ; quant au sous-secteur dans lequel se trouvaient presque tous ses hommes, c’était moi qui le commandais ; il était donc tout à fait naturel qu’il vint se mettre en relation avec moi.

DEUXIEME CAHIER

1er novembre (suite)

J’ajoutai que d’ailleurs moi-même lorsque j’étais venu prendre le commandement la veille, je m’étais dérangé pour aller me mettre en relation avec le commandant belge, et que si l’on n’agissait pas ainsi on avait toute chance qu’il se produise tôt ou tard un malentendu qui amènerait la rupture de la ligne.

Après avoir mis le commandant belge au courant de la situation, je m’étendis pour la nuit qui fut calme, mais mes quintes de toux m’empêchèrent de dormir.

C’est aussi dans cette soirée, je crois, que l’ancien commandant du 3e bataillon de Parseval, nous amena un nouveau renfort qui porta notre effectif à environ 125 hommes par compagnie (sans compter les 75 territoriaux de renfort).

Le Comdt de Parseval reprit son 3e bataillon au Cne Marzloff qui resta cependant à ce bataillon comme capitaine.

A la tombée du jour, les brancardiers et musiciens vinrent enterrer les cadavres boches les plus rapprochés de la voie ferrée à proximité du passage à niveau et je prescrivis une forte corvée dans chaque compagnie pour enterrer les cadavres se trouvant sur leur front. Le chef de musique commandant les brancardiers m’ayant dit qu’ils enterraient nos ennemis sans s’occuper de prendre leurs pièces d’identité je m’y opposai formellement et donnai l’ordre de prendre tous les papiers qu’ils auraient sur eux. On enterra dans la nuit deux cents à deux cent cinquante Allemands.

[Dans la journée, plusieurs des Allemands blessés dont un officier s’étaient rendus et avaient été portés au poste de secours. Dans la soirée, une patrouille se dirigea vers le Boche qui avait continué à tirailler contre nous. Ce dernier leva aussitôt les bras pour se rendre et je le fis conduire vers l’arrière.]

2 novembre

La journée fut semblable à la précédente ; nous ne fûmes l’objet que d’un bombardement modéré et nous ne vîmes pas de tirailleurs ennemis.

Je constatai en inspectant ma ligne que les tranchées avaient été améliorées, mais je dus encore faire des observations aux Belges qui travaillaient le moins possible, par la faute des officiers qui s’en désintéressaient. Quant aux cadavres, les plus rapprochés avaient été tous enterrés et on ne souffrait pas encore de la présence des plus éloignés ; mais j’aperçus plusieurs cadavres d’animaux assez rapprochés et donnant déjà de l’odeur. Je fis désigner des corvées pour les enterrer à la tombée du jour.

J’allai ensuite causer avec le Comdt Jénot et l’un des officiers connaissant bien l’allemand nous lut certains des carnets trouvés sur les cadavres. Nous vîmes qu’une partie des troupes qui avaient attaqué étaient nouvellement formées. Plusieurs des hommes écrivaient qu’ils allaient attaquer avec la conviction de mourir inutilement.

Un officier d’E.M. de la division vint nous dire que le Général avait l’intention de venir passer une petite revue près de Pervyse et d’y décorer le Cne François. Mais la situation ne tarda pas à changer. Le général ne put venir et même dans la journée, les deux autres bataillons reçurent l’ordre de se rendre à la nuit à Oostkerke près de Dixmude en laissant sur place les territoriaux qui allaient reformer le bataillon versé dans le régiment ; quant à moi, j’étendais mon front vers le Nord et je devais attendre qu’un autre régiment de territoriaux vienne me relever, probablement dans la soirée du 3 novembre.

Je compris que mes suppositions au sujet de la situation étaient exactes et qu’on allait laisser le secteur en partie inondé à la garde des territoriaux et des troupes belges et qu’on allait employer la 42e division dans un autre secteur plus menacé. A la nuit, les changements de troupes eurent lieu et je plaçai mon bataillon des deux côtés du passage à niveau depuis le pont du chemin de fer sur l’Yser. Je laissai néanmoins une compagnie au Sud du bataillon belge voisin que je fis regrouper.

Pendant la nuit, je fis enterrer les cadavres d’animaux dont j’ai parlé.

Quant à moi, mon rhume augmentant, je ne pus reposer et je dus même me promener plusieurs fois pour arrêter les quintes.

3 novembre

La journée fut à peu près comme les précédentes. Les Allemands n’avaient certainement laissé que de faibles postes devant nous pour empêcher la traversée du canal de l’Yser et la bataille avait augmenté au Sud. L’artillerie boche faisait rage contre Dixmude où les fusiliers marins devaient avoir fort à faire et c’est sans doute pour cette raison que l’on ramenait notre division près de Dixmude.

L’artillerie allemande fut cependant un peu plus active sur mon front où je supposai que l’ennemi avait dû mettre une nouvelle batterie de 105 en position. La ferme du passage à niveau à dix mètres devant laquelle se trouvait mon poste de commandement fut plusieurs fois encore bombardée surtout lorsque les hommes s’y montraient pour une raison ou une autre. En effet, nous avions été avertis que des voitures belges viendraient chercher à cette ferme toutes les armes traînant sur le terrain ; j’avais donc fait réunir derrière la ferme toutes les armes boches en un tas et en un autre tas un certain nombre d’armes belges et françaises. Quelques hommes, surtout des belges venaient chercher dans ce tas d’armes ce qui pouvait leur convenir et je devais fréquemment envoyer mes agents de liaison pour chasser ces traînards. En outre, les fermes belges, même les petites, contenaient une telle provision de pommes de terre que l’on en trouvait encore dans la cave, malgré dix jours de combat en ce point, et des hommes se glissaient pour en chercher. Dans ces fermes, il y avait aussi une grande quantité de cochons et nous avions pu en manger pendant plusieurs jours. C’est même grâce à cette nourriture supplémentaire que j’avais pu donner à tous les hommes de mon bataillon un repas d’avance ce qui était fort important dans cette guerre. En effet, la viande pour le repas du soir ne pouvait nous être distribuée que vers 9 ou 10 heures du soir ce qui obligeait à manger vers minuit, tandis que grâce au repas d’avance que j’avais assuré, on pouvait garder la distribution de la nuit pour la manger aux deux repas du lendemain.

Au moment où j’envoyais à la ferme un de mes agents de liaison pour renvoyer encore les hommes qui s’y trouvaient, ce gradé, au lieu d’éviter, comme je le prescrivais, le chemin du passage à niveau très visible, passa sur ce chemin qui était en remblai. M’en apercevant, je lui criai : « descends donc en bas du talus » ; mais avant qu’il eût exécuté mon ordre, deux 105 fusants frappèrent près de la ferme, l’un de ces obus éclata sur le chemin à deux mètres du caporal et l’autre un peu plus loin. Le caporal tomba à terre, je le crus mort mais il se souleva et nous appela. Je le fis étendre à l’abri du talus et panser. Il était atteint au haut de la cuisse par un éclat qui avait dû faire de grands désastres ; le sang coulait à flots. Il ne mourût pas de suite comme je le craignais et les docteurs purent même l’évacuer mais je crois qu’il mourût peu de jours après.

J’avais pris toutes mes dispositions pour la relève de mon bataillon dans la soirée, ainsi que j’en avais été avisé, mais j’attendis en vain et dus prendre des dispositions nouvelles pour assurer les distributions pour le lendemain. Je rendis compte à mes chefs.

La nuit fut calme.

4 novembre Préparatifs de relève par les territoriaux, en réserve à Lampernisse

De bonne heure, je fus avisé que je ne tarderais pas à être relevé vers midi au plus tard par un régiment territorial qui devait déjà se trouver près d’Avecapelle et j’avais l’ordre de me rendre à Oostkerke.

[Dans la matinée, je vis arriver un lieutenant d’artillerie qui me demande où se trouvait une pièce d’artillerie boche abandonnée par l’ennemi non loin de la voie ferrée. Je répondis que je n’en avais aucune connaissance. Il m’affirma que le fait avait été signalé par le commandant Desbareau en quittant le secteur du passage à niveau de Pervyse. Je lui fis alors observer que ce secteur était à Pervyse même à un kilomètre plus au nord. Suivant les ordres du général de division, il me demanda une compagnie pour aller chercher cette pièce car il avait un avant-train attelé pour la ramener. Pour ne pas dégarnir un trop large espace, je lui donnai deux moitiés de compagnies et il se rendit à Pervyse. ]

Je pris de nouveau toutes mes dispositions en conséquence mais midi passa sans qu’aucun élément de relève ne fût aperçu. J’en rendis compte et j’envoyai en vain des agents de liaison vers Avecapelle pour trouver le régiment territorial.

Enfin, vers deux ou trois heures de l’après-midi, des officiers de territoriale vinrent à mon poste de commandement pour reconnaître mon emplacement. Ils me dirent que les ordres reçus par leur bataillon avaient été incomplets et que la veille ils avaient en vain cherché près de Pervyse mon bataillon. Je leur exposai que ma relève était urgente parce que je savais que je devais aller retrouver ma division qui se battait près de Dixmude et je leur demandai d’aller rapidement chercher leurs unités et de les amener avant le repas du soir.

J’avais en effet reçu l’ordre de ma division qui était partie à l’attaque au sud de Dixmude dans la direction de Woumen et de Clerken; l’ordre avait l’air de considérer le succès comme certain et j’avais hâte d’aller y contribuer.

Peu après, je reçus l’ordre de quitter mon emplacement vers dix heures du soir, même si je n’étais pas relevé, après avoir demandé aux troupes voisines d’étendre leurs fronts pour occuper le mien, et de me rendre pour la nuit à Lampernisse où je serai avec d’autres troupes en réserve de la division.Je pris d’abord mes dispositions en raison de l’arrivée imminente des territoriaux, pour prendre le repas du soir à Lampernisse en changeant les ordres que j’avais déjà donnés pour aller à Oostkerke. Puis les territoriaux n’arrivant toujours pas, je dus faire prendre un léger repas aux hommes, prévoyant que nous n’arriverions que très tard à Lampernisse.

Vers ce moment, j’entendis une assez vive fusillade et canonnade à l’Est de Pervyse et je supposai que la pièce, prétendue abandonnée par les Boches, n’était pas facile à enlever.

En effet, quelque temps après, les fractions que j’avais prêtées à l’artillerie revinrent me rejoindre et j’appris que lorsque mes hommes s’étaient avancés dans la direction d’une ferme près de laquelle avait sans doute été vue la pièce boche (peut-être momentanément abandonnée), ils avaient été reçus à coups de mitrailleuses et de canons mais qu’ayant pu se mettre à l’abri derrière des maisons à peu près détruites, ils n’avaient pas subi de pertes.

Les territoriaux n’arrivèrent qu’à la nuit pour me relever avec deux compagnies ayant un effectif supérieur à tout mon bataillon. Comme toujours la relève dura environ une heure. J’envoyai en avant un officier (Cne François) avec le campement et nous nous mîmes en route que vers neuf heures. La pluie commença malheureusement aussitôt et nous n’arrivâmes àLampernisse que vers dix heures et demie. J’y appris que le capitaine François avait trouvé le village complètement occupé, d’abord comme toujours par quelques fractions isolées de Belges et surtout par un bataillon du 162e dont il n’avait pu voir le chef. Le Capne François cherchait en conséquence un cantonnement dans les fermes environnantes.

Je fus irrité que le chef de bataillon du 162e ne se soit pas occupé de chercher des abris pour mon bataillon en resserrant au besoin le sien. Je me fis donc indiquer son logement ; c’était un capitaine à qui j’allai reprocher sa conduite dans la mauvaise chambre qu’il occupait. Il se leva pour s’occuper de notre logement mais ayant alors appris que le Cne François avait trouvé de quoi nous abriter, je fis dire au capitaine de ne pas se déranger mais de faire connaître par son poste la ferme où j’allais me rendre de façon à ce qu’on put me porter tous les ordres qui arriveraient puisque j’étais le plus élevé en grade.

Toujours sous la pluie, nous nous installâmes dans deux ou trois fermes; les officiers n’eurent aucun lit et nous nous couchâmes sur de la paille dans une seule pièce.

5 novembre

Nous dormîmes assez tranquillement quoique j’eusse à lire plusieurs ordres me faisant connaître que la 42e Division allait continuer ses attaques au Sud d’Ypres et que nous restions provisoirement à Lampernisse en réserve, prêts à prendre les armes au premier signal.

Je fis néanmoins nettoyer les hommes et l’équipement, le temps s’étant remis au beau.

Le train de combat du régiment se trouvant à Lampernisse, les officiers purent se changer. On en profita pour faire une toilette complète et je fis mettre des clous à mes chaussures.

Je fis aussi mettre la comptabilité aussi à jour que possible. Je sus dans la journée que l’église de Lampernisse était complètement occupée pour le logement des troupes ; c’était la première fois que je constatais un fait semblable. (Quelques semaines plus tard, j’apprenais que l’église avait été bombardée et que les victimes avaient été nombreuses).

A cette date, les obus n’arrivaient pas jusqu’à Lampernisse et nous passâmes notre première journée de Belgique à l’abri. Ce devait être la seule.

Prévoyant une alerte, je fis reposer tout le monde de bonne heure.

6 novembre A l’écluse de Het Sas au nord d’Ypres et tentatives d’attaques sur Bixschoote

En effet, vers une heure du matin, je reçus l’ordre de partir aussitôt par Fortem-Loo sur Zuydschoote où je devais me mettre vers sept heures à la disposition du Général commandant le Corps de Cavalerie[3].

J’alertai aussitôt mon bataillon et vers une heure et demie nous partîmes et cherchâmes péniblement notre route par l’obscurité. Personnellement je pus faire le chemin presque tout entier à cheval, ce qui ne m’était pas arrivé depuis le 24 octobre au matin.

Vers Reninghe, nous rentrâmes dans la zône battue par les projectiles. Nous arrivâmes à Zuydschoote au petit jour et je fis faire le café. Dans les premières maisons, je trouvai un bataillon du 162e et son chef me dit qu’il allait se diriger sur Het Sas d’après les ordres d’un général de cavalerie. Il croyait que je recevrais les mêmes ordres.

En effet, lorsque je cherchai le Général commt le Corps de Cavalerie, un officier d’E.M. me dit que j’étais mis à la disposition d’un général commandant une brigade[4] et me conduisit à son état-major. J’y appris que je devais en effet me diriger sur Het Sas, y prendre le commandement des deux bataillons et après leur avoir fait passer le canal à l’écluse de Boesinghe (qui est située à Het Sas et que j’appellerai écluse d’Het Sas pour éviter les confusions) y attendre les ordres du Général … commandant le secteur de Bixschoote.

[Les officiers de cavalerie me dirent que Zuydschoote était très-violemment canonné depuis plusieurs jours et que les E.M. eux-mêmes devaient en sortir. Je constatai d’ailleurs que l’intérieur du village était en effet en partie détruit. ]

J’allai donc donner au Cne François le commandement de mon bataillon (hélas ! il devait être blessé mortellement dans la journée). Puis j’ordonnai à mon train de combat et à mon médecin de prendre dans Zuydschoote le chemin qui conduit au moulin vers Elverdinghe et de s’établir dans une des fermes au Sud du moulin, car je tenais à ce que le poste de secours soit toujours en dehors du terrain battu normalement. Je les avertissais que le bataillon serait employé à l’Est de l’écluse d’Het Sas vers Bixschoote et de chercher à se mettre en liaison avec moi.

Je me dirigeai ensuite rapidement guidé par un cavalier, vers l’écluse d’Het Sas. Je trouvai le bataillon du 162e déployé entre la grand’route d’Ypres et le canal de l’Yser. Je fis appeler le capitaine commandant le bataillon et après avoir fait replacer la passerelle par le poste de dragons de l’écluse, j’allai reconnaître le terrain avec le capitaine du 162e. Je lui donnai l’ordre de placer son bataillon sur deux lignes défilées près des vergers entourant Het Sas et à gauche d’une direction que je lui fixai.

Puis je revins à l’écluse et fis appeler le capitaine François ; je lui prescrivis de placer son bataillon à droite de celui du 162e sur un secteur que je lui indiquai.

Pendant ce temps, j’envoyai mon dragon de liaison vers la ferme où devait se trouver le général sous les ordres duquel j’étais placé afin de savoir où le général désirait que je me rendisse de ma personne. Lorsque le dragon fût revenu m’indiquer l’emplacement désigné, je m’y rendis en appelant les deux capitaines commandant les bataillons.

Vers neuf heures, le général me fit appeler et me mit au courant de la situation. Je devais avec mes deux bataillons dépasser les tranchées occupées par les cavaliers face à Bixschoote et attaquer la lisière Sud du village aussitôt terminée une préparation énergique par l’artillerie. Il me demanda à quelle heure je pourrais être prêt ; je répondis que cela dépendait du terrain et des points d’où je pourrais partir à l’attaque, et que je ne serai fixé qu’après la reconnaissance. Mais il désirait décider de suite l’heure déjà fixée à dix heures par les ordres supérieurs. Les officiers de cavalerie ayant déclaré que les tranchées d’où je pourrais reconnaître le terrain et partir à l’attaque étaient à un quart d’heure de là, je calculai que je ne pourrais certainement pas être prêt avant onze heures.

Je me rendis rapidement vers la tranchée la plus avancée avec mes deux commandants de bataillon, conduits par un officier de cavalerie. Celui-ci chercha d’abord le colonel commandant le secteur puis me conduisit au poste de commandement de 1ère ligne. La tranchée se trouvait à une quinzaine de mètres, en avant d’un petit bois, espace qu’il fallait franchir le plus rapidement possible pour éviter les balles. La tranchée était fort étroite et peu profonde ; certains endroits étaient recouverts de branchage et il fallait littéralement ramper pour se glisser sous ces abris jusqu’au chef de la 1ère ligne qui me montra l’emplacement des tranchées allemandes assez peu visibles à l’Ouest du moulin situé au Sud de Bixschoote.

Ne pouvant faire la reconnaissance complète en raison de l’heure fixée pour l’attaque, je dus m’en rapporter aux officiers de cavalerie qui me disaient que la tranchée se prolongeait vers le Sud jusqu’à une corne de bois qu’ils me montrèrent.

Je décidai donc rapidement que mes deux bataillons gagneraient en longeant les bois, les tranchées, l’un (le 162e ) à gauche en passant un peu au Nord de l’endroit où je me trouvais par un boyau reliant la tranchée au bois, l’autre (le 94e) à droite en passant par la corne du bois situé plus au Sud : puis qu’à onze heures au moment où l’artillerie allongerait son tir, qu’ils se porteraient résolument à l’attaque par vague de deux compagnies dans chaque bataillon. Je recommandai aux deux capitaines de se hâter en raison de l’heure fixée.

Mais les distances étaient plus considérables que celles indiquées par les officiers de cavalerie et mes bataillons ne purent pas être en place à l’heure fixée, surtout celui du 94e car les renseignements donnés par les officiers de cavalerie étaient erronés et un vide de plusieurs centaines de mètres existait entre les deux angles de bois entre lesquels devait se placer ce bataillon.

Le tir de l’artillerie me parut assez bien réglé mais les Allemands ne montraient aucun fantassin et ce ne fut que lorsque notre artillerie se fût tue que je vis des tirailleurs garnir les tranchées de 1ère ligne (Ils se retiraient sans doute des tranchées protégées et revenaient par des boyaux de communication. Quant à nous, nous ignorions encore à peu près complètement l’usage de ces boyaux et nous n’avions toujours qu’une seule ligne de tranchée, généralement peu profonde).

J’avais rendu compte au général pendant le tir d’artillerie que mes bataillons ne seraient pas prêts pour l’attaque avant une ½ heure environ et je lui demandai de fixer une nouvelle heure après un nouveau tir d’artillerie.

J’allai ensuite de ma personne chercher le bataillon du 94e et rectifier les ordres en raison du terrain. Ce bataillon obligé de se porter à découvert sur plusieurs centaines de mètres dut prendre des formations très diluées et perdit néanmoins du monde. Le bataillon du 162e avait au contraire pu facilement se placer dans la tranchée sans pertes.

[Cependant j’avais pu me rendre compte en allant diriger le bataillon du 94e que le bataillon du 162e était assez mal commandé et avait peu d’entrain. Les fractions se trouvaient en désordre dans le bois qu’elles devaient traverser pour aller à leur tranchée et montraient peu de dispositions à avancer sous un bombardement cependant très peu actif. Je dus intervenir personnellement pour les faire marcher. Cela me donna peu d’espoir pour l’attaque ultérieure.]

L’heure nouvelle d’attaque fut fixée à midi et précédée d’un court tir d’artillerie.

J’avais prescrit au capitaine du 162e de faire aider par des cavaliers ses fantassins de façon à pouvoir franchir le talus et je lui avais ordonné de lancer ses deux premières compagnies à midi juste. Mais ce capitaine manquait certainement d’allant et un nombre très restreint d’hommes franchirent le talus là seulement où je pus me porter pour les forcer à marcher. Ils furent d’ailleurs accueillis par une fusillade intense et rejetés dans la tranchée.

Quant à la première ligne de mon bataillon, elle partit courageusement mais dut se coucher à quelques mètres, clouée au sol par l’intensité du feu. (D’ailleurs, les cavaliers qui devaient attaquer à ma gauche ne bougeaient pas).

Je me rendis compte que dans ces conditions, l’attaque était impossible ou du moins était destinée à être décimée sans aucun avantage. Néanmoins, pour obéir aux ordres donnés, je fis de grands efforts pour recommencer l’attaque. Je n’obtins rien du 162e ; quant au 94e des fractions gagnèrent au prix de fortes pertes vingt à quarante mètres en avant.

Je dus rendre compte au général que je ne pouvais pas progresser.

Un peu avant la tombée du jour de nouveaux ordres prescrivirent un nouvel effort et profitant de la diminution de lumière, je parvins à pousser la première ligne du 94e à une soixantaine de mètres plus loin jusqu’à une ligne de saules où je fis creuser de suite une tranchée.

A la nuit, je reçus l’ordre de m’établir sur les emplacements que j’occupais en relevant les cavaliers placés au sud de Bixschoote. Le bataillon du 162e releva donc la majorité des cavaliers : celui du 94e releva l’extrême droite et en outre tint la ligne de saules et prolongea cette ligne jusqu’aux territoriaux placés à ma droite.

Toute la nuit fut nécessaire pour ce travail. Mon poste de secours bien relié avec moi, m’envoya les brancardiers dès la tombée du jour et releva les nombreux blessés du 94e ; j’appris avec douleur que le Cne François, qui jusqu’ici dans les situations les plus terribles, avait été invulnérable avait été atteint dans le dos par un éclat de 105 fusant revenant en arrière et que malheureusement la colonne vertébrale était touchée et que les jambes ne fonctionnaient plus. C’était un officier absolument remarquable surtout en campagne. Je courus en vain en arrière pour essayer de lui serrer la main.

Je fis demander au général de me faire ravitailler en vivres et je donnai mes ordres pour le ravitaillement des munitions. Le général me fit savoir que dès que les fourgons à vivres seraient arrivés, un agent de liaison viendrait chercher les corvées, car on ignorait par où arriveraient ces fourgons puisque j’étais seul détaché de ma division. Dans la nuit, je reçus l’avis que les fourgons étaient près d’Het Sas et j’envoyai les corvées.

7 novembre

Le feu ennemi fut peu intense dans la nuit. Dès le matin j’avais appris que mes corvées n’avaient pas trouvé les fourgons, ceux-ci s’étant retirés parce que les obus tombaient à proximité.

J’en rendis compte aussitôt en avertissant que mes hommes auraient consommé les vivres qu’ils portaient vers midi et qu’il était urgent de me ravitailler.

Mon bataillon était assez sérieusement éprouvé surtout en cadres des 1e et 2e compagnies qui avaient attaqué la veille en 1ère ligne. Je dus donner le commandement de l’une d’elles à un adjudant nouvellement promu.

Dans la matinée, je dus encore aller à l’arrière pour régler certaines questions avec le Colonel commandantle secteur. Je me rendis avec le cavalier de liaison, malgré un bombardement assez actif qui nous mit fréquemment en danger, à la ferme où se trouvait la veille ce colonel ; mais il n’y était plus et je n’y trouvai qu’un ou deux cavaliers faisant partie de son poste de commandement et qui ignoraient cependant où se trouvait le Colonel. Quoiqu’ils parussent peu disposés à affronter les obus qui tombaient à proximité (plusieurs fois les éclats nous sifflèrent aux oreilles et certains obus tombèrent à l’endroit précis que nous venions de quitter ou que nous allions atteindre), je les forçai à venir avec moi chercher le Colonel. Nous allâmes en vain à plusieurs fermes. Je dus renoncer à trouver le Colonel etme débrouiller tout seul. Le commandement de mon sous-secteur était très difficile dans ces conditions : j’avais en effet sous mes ordres les deux bataillons du 94e et du 162e, une compagnie d’un autre régiment d’infanterie qui était en réserve et des fractions de cavaliers dont une section de mitrailleuses avait été laissée près de mon poste de commandement, mon bataillon n’ayant pas sa section.

La journée fut relativement calme quoique le feu des tirailleurs ennemis fût très précis surtout contre ma ligne avancée placée le long des saules. Je me rendis compte dans la journée combien les tranchées allemandes étaient bien faites ; non seulement aucun homme ne pouvait être vu tirant comme nous par-dessus les talus, mais les créneaux eux-mêmes par lesquels ils tiraient étaient invisibles et beaucoup d’eux étaient tracés obliquement, donnant des feux croisés avec d’autres portions tranchées

Cependant devant la section de mitrailleuses des cavaliers, on voyait par instants passer des Allemands presque à découvert, probablement pour des relèves. Cet endroit insuffisamment protégé devait se trouver près d’un ruisseau où il devait être très difficile de creuser. A chaque passage, les mitrailleuses tiraient et quelques Allemands paraissaient être touchés.

Notre artillerie canonnait énergiquement Bixschoote et détruisait partiellement le clocher où nous voyions des observateurs et certaines maisons des toits desquels des mitrailleuses nous fusillaient par instants. Lorsque notre artillerie cherchait à atteindre les tranchées boches, les projectiles éclataient trop tôt et frappaient nos tranchées. Je signalai le fait aux artilleurs qui répondirent que leur tir était bien réglé mais que certains projectiles touchaient les arbres placés derrière nous et éclataient par ce fait en arrière de nous.

C’était exact, mais pour éviter en partie cet inconvénient, je me rendis encore, malgré le bombardement ennemi vers l’arrière. Je me rendis compte qu’une batterie était si près du bois qu’il était impossible que les projectiles ne touchassent certains arbres et je demandai que la batterie fût un peu reculée, ce que j’obtins.

N’ayant pas de vivres pour la journée car mon cuisinier venu avec les fourgons était reparti avec eux, mon cycliste alla jusqu’à une des fermes en arrière et me prépara un repas ainsi qu’à mes agents de liaison car on trouvait des cochons et des pommes de terre dans ces fermes abandonnées.

Dans l’après-midi, je reçus un mot du Général de cavalerie m’avertissant que ma division arrivait et que les nouveaux ordres me seraient donnés par elle. Il me remerciait en me félicitant de la façon dont j’avais accompli ses ordres. Bientôt après, je fus avisé qu’à la nuit, mes fourgons à vivres seraient sur le chemin de Boesinghe à Bixschoote et je demandai un compte-rendu sur ce qui s’était passé la veille pour mon ravitaillement. Dès la tombée du jour, j’envoyai mes corvées et mes cuisiniers, avec l’ordre de faire la cuisine à proximité des distributions et d’apporter la soupe aussitôt qu’elle serait faite.

Avant même la nuit je reçus du Général de cavalerie l’avis que la 42e division n’arriverait que le lendemain et que je restais sous ses ordres jusqu’à nouvel ordre.

Je me contentai donc de faire relever la 2e compagnie qui avait le plus souffert par la compagnie de supplément que j’avais sous mes ordres. Le lieutenant Grégy qui la commandait m’avait demandé à reprendre le commandement de la 1ère compagnie qu’il connaissait mieux, y ayant servi toujours jusqu’au 18 octobre. Je lui demandai de conserver 24 heures le commandement de la 2e Cie pour la reformer pendant la journée qu’elle allait passer en réserve et je lui promis de lui rendre le lendemain soir le commandement de la 1ère compagnie.

Dans la soirée, j’appris par un mot de mon Aide Major que le Cne François quoique presque certainement blessé mortellement, avait pu être évacué. Je fis un compte-rendu pour qu’on lui envoyât le plus tôt possible sa Croix de la Légion d’Honneur qu’il reçut quelques jours avant de mourir.

Nous reçûmes dans la nuit nos vivres et la soupe. La nuit fut calme.

8 novembre

La journée fut à peu près comme la précédente : échange de coups de canon et de coups de fusil, travaux de tranchées assez actifs chez les Allemands.

Dans l’après-midi nous reçûmes de la 42e Division les ordres pour la relève : le bataillon du 162e devant aller retrouver sa brigade et être remplacé en grande partie par mon bataillon et en partie par le 2e baton du 94e qui devait venir à ma gauche ; le terrain gardé par ma droite et la compagnie de supplément qui m’avait été prêtée devait être occupé par le 8e baton de chasseurs dont la droite se mettrait en liaison avec les territoriaux près du Cabaret de Cortecker.

Dans la journée, je fis avertir mon ordonnance de m’envoyer une couverture et ma trousse de toilette et mon cuisinier qui s’était légèrement blessé à la jambe en tombant dans un fossé m’envoya le soir en même temps que ces objets, diverses provisions que je laissai pour le lendemain, mon dîner étant déjà préparé.

A la tombée du jour, eut lieu la relève, je fis placer la 2e Cie à la gauche en liaison avec le 2e bataillon, la 4e Cie au centre et à droite la 1ère Cie dont le lieutenant Grégy reprenait le commandement.

[Une section de mitrailleuses du 8e chasseurs vint relever la section de mitrailleuses des cavaliers qui était auprès de mon poste de commandement parce que le 94e ne disposait plus d’un nombre suffisant de mitrailleuses.]

Le commt Clavel du 8eChasseurs vint me trouver pour avoir quelques renseignements sur la position qu’il venait occuper. Je lui expliquai que son emplacement était le plus dangereux parce qu’il était presque pris d’enfilade par sa gauche et je lui recommandai d’être très prudent dans ses déplacements même la nuit parce que les balles y frappaient souvent dans l’obscurité. Je lui indiquai un boyau de communication que j’avais fait commencer entre la corne du bois à ma droite et le centre approximatif de son emplacement et je lui recommandai de la faire terminer dans la nuit parce que les hommes de communication risquaient trop sur ce terrain, enfin je le fis conduire à sa position par un de mes agents de liaison en lui recommandant à nouveau la prudence. Hélas, cela ne devait servir à rien puisque dans la nuit, j’appris qu’en allant voir ses compagnies en dehors des tranchées, il avait été frappé mortellement.

Nous avions été avertis dans la soirée qu’une attaque de nuit serait dirigée par le 3e bataillon du 94e et les deux compagnies de réserve du 2e et du 1er bataillon en partant des tranchées du 2e bataillon à ma gauche. Je donnai mes ordres en conséquence à ma 2e Cie pour participer à cette attaque.

9 novembre

Dans la nuit, je vis arriver dans ma tranchée le Commt de Parseval commandant le 3e Baton du 94e, qui me demanda où était le 2e Baton d’où il devait partir à l’attaque. Il me raconta qu’il arrivait à peine à son emplacement de réserve et qu’il ne pourrait même attaquer qu’après l’heure prescrite. Je m’étonnai qu’on ne lui ait pas fait reconnaître avant la nuit le terrain où il devait attaquer. Il me répondit qu’en effet cette précipitation était insensée et que de telles attaques ne pouvaient qu’échouer. Je lui donnai de vagues indications sur la situation de l’ennemi devant Bixschoote car je ne connaissais que ce qu’il y avait devant mon front et non pas ce qui était devant celui du 2e Baton et je ne lui cachai pas que le 2e bataillon ne pourrait lui donner que des renseignements peu précis puisqu’il n’était arrivé qu’à la nuit. Je lui donnai un guide et lui souhaitai bonne chance.

L’attaque ne provoqua qu’une bien courte fusillade de l’ennemi, ce qui me prouva qu’elle n’avait pu réussir ainsi qu’il était à prévoir.

Après cet échec, les troupes d’attaque retournèrent en réserve.

Avant le jour, je fis relever ma 1ère Cie par la 2e et je prescrivis au Lt Grégy de reconstituer soigneusement sa compagnie pendant qu’il serait en réserve.

Dans la matinée, nous reçûmes un ordre du nouveau Général de Division (Général Duchesne[5]) faisant connaître son mécontentement de l’échec de l’attaque de nuit et déclarant que les mêmes troupes qui avaient échoué cette nuit reprendraient l’attaque dans la journée et si elles ne réussissaient pas, la reprendraient encore la nuit suivante et ainsi jusqu’à l’enlèvement de Bixschoote. (C’était la continuation du procédé d’ordres impossibles à exécuter sans que le commandement qui donnait les ordres soit venu se rendre compte de la plus ou moins grande difficulté de l’exécution des ordres. Si le général ou quelques-uns de ses représentants étaient venus dans les tranchées au moment des attaques, ils se seraient probablement rendus compte de l’intensité terrible du feu ennemi qui rendait toute attaque presque impossible tant qu’une artillerie suffisante n’aurait pas détruit en partie les tranchées ou les moyens de défense ennemis et surtout les mitrailleuses. C’est ainsi que nos attaques devaient être régulièrement brisées par le feu ennemi jusqu’en février, environ, moment où les attaques furent enfin préparées soigneusement facilitées par un feu d’artillerie terrible, de sorte qu’elles commencèrent enfin à réussir sur certains points).

Dans cette journée, j’eus encore l’occasion de faire tirer sur les Boches qui étaient visibles au passage que j’ai indiqué devant mon poste de commandement. Je dus même presque me fâcher pour obtenir du commt de la section de mitrailleuses de chasseurs qu’il tirât sur ces hommes. Il prétendit que ce n’était pas le rôle des mitrailleuses de tirer ainsi quelques cartouches, ne comprenant pas que les mitrailleuses pointées à l’avance avaient beaucoup plus de chance que des tirailleurs d’atteindre des hommes paraissant à un endroit déterminé. J’avais d’ailleurs pu constater déjà et je pus le constater de nouveau plus tard que les Allemands employaient ainsi une partie de leurs mitrailleuses qui nous causaient de fréquentes pertes surtout parmi les porteurs d’ordres et autres isolés. Cependant le tir était déjà moins facile à l’endroit indiqué parce que les Boches souffrant de mon feu, avaient commencé à créer un parapet qui devait être terminé dans la nuit.

Dans la journée, je remarquai que les Allemands paraissaient s’être renforcés tant en artillerie qu’en infanterie et les obus commençaient à tomber à proximité de ma tranchée.

La reprise avait été fixée pour quatre heures de l’après-midi : de notre côté, trois compagnies du 3e baton devaient attaquer sur le front du 2e baton à ma gauche et la 3e sur le cabaret Cortecker à la droite du 8e Chasseurs ; sur le reste du front de la Division, une ou deux autres attaques avaient lieu plus à gauche. Quelques minutes seulement avant l’heure prescrite, je fus donc très étonné de voir arriver à mon poste le Cne Marzloff qui me dit que sa compagnie était chargée de l’attaque sur le Cabaret Cortecker ; je m’étonnai qu’il ne fût pas encore en place ; il me répondit qu’il avait été prévenu trop tard, que d’ailleurs il ne pouvait faire une attaque aussi isolée et il me demanda (à titre de camarade) si je croyais qu’il devait y aller. Je lui répondis qu’on devait toujours exécuter les ordres reçus, qu’évidemment à moins d’une situation invraisemblable son attaque ne servait à rien, mais qu’il devait au moins l’esquisser ; je lui indiquai le terrain par lequel sa compagnie risquait le moins d’être atteinte par les projectiles pour aller vers le Cabaret Cortecker et je lui conseillai de se hâter. (Ce conseil devait sans doute le sauver personnellement, car presque tout le reste du 3e baton devait être tué ou prisonnier le lendemain matin, tandis que placée plus à droite, sa compagnie fut celle qui souffrit le moins du régiment et lui-même ne fut que blessé légèrement).

L’attaque fut encore brisée dès que les hommes essayèrent de sortir des tranchées.

Le bataillon de Parseval ne fut pas replacé en réserve mais resta tout près de la ligne pour renouveler une attaque dans la nuit.

Cet emplacement des réserves à proximité de la 1ère ligne devait être la principale cause du désastre du lendemain matin. J’eus le soin de laisser ma compagnie de réserve plus en arrière pour pouvoir mieux servir. A partir de ce moment le bombardement de nos tranchées augmenta continuellement. Dès que le jour tombât (probablement pour que notre artillerie ne puisse les repérer) de gros minenwerfer nous lancèrent d’énormes bombes qui ébranlaient toutes nos tranchées ; à chaque coup il semblait que le parapet allait s’effondrer sur nous. En même temps, chaque bombe était accompagnée d’une vive fusillade à laquelle je ne pouvais empêcher mes hommes de répondre.

10 novembre

Dans ces conditions, il fut presque impossible de se reposer quelques instants. Dans la nuit, j’appris que le commt Jénot commandant le régiment et le secteur avait été blessé et que le commt Desbareau[6] lui succédait.

Au milieu de la nuit, le Cne du Fretay, commt la 4e Cie me fit avertir que les bombes avaient détruit une partie de sa tranchée et me demanda à retirer de cet endroit particulièrement battu les quelques hommes qui s’y trouvaient. Je l’y autorisai en lui prescrivant de bien verrouiller cet espace.

Plusieurs fois dans la nuit, des attaques allemandes furent tentées ou simulées sur mon front ; en effet je ne puis affirmer qu’elles fussent réelles car plusieurs fois je fis constater aux hommes qu’ils tiraient sans rien voir ; plusieurs me disaient : « mais, mon commandant, vous ne voyez donc pas ces hommes s’avançant dans les betteraves » et je leur répondais : « il n’y a absolument personne ; gardez votre calme et ne tirez que sur des hommes réels ».

Un peu avant le point du jour, une attaque fut cependant tentée sur mon front, mais arrêtée sauf sur la partie de tranchée presque détruite sur environ 25 à 30 mètres dans laquelle le Cne du Fretay avait eu le tort de ne pas replacer des hommes et dans laquelle quelques Boches se glissèrent. En raison des talus formés par les parties de parapets détruits, nous ne pouvions tirer sur ces boches. Je prescrivis donc à ma compagnie de réserve de s’approcher dans le bois derrière nous, puis de placer une section face à la partie de tranchée et de lancer enfin cette section à l’attaque. Dès que les Boches virent cette section, un certain nombre battit en retraite sans attendre l’attaque, mais tous sans exception furent abattus à quelques mètres. Puis ma section se lançât, l’adjudant en tête, et reprit facilement l’élément de tranchée où les Boches furent tués ; malheureusement, l’adjudant fut tué d’une balle à la tête.

Je fis alors retirer le reste de ma compagnie de réserve plus en arrière et appeler le Cne du Fretay pour organiser la répartition de la tranchée. Pendant ce temps, j’écrivis rapidement à l’autorité supérieure pour lui rendre compte de ce qui s’était passé. Mais pendant que j’écrivais, des cris retentirent à ma gauche et je me levai pour examiner la situation.

J’aperçus d’abord à la gauche de ma ligne des hommes (Français et Allemands) debout sur le parapet, un certain nombre levant les bras et j’entendis les cris : « Ne tirez pas ». Je crus d’abord que sur ce point également un groupe d’Allemands se rendait, mais au bout de quelques secondes, je me rendis compte que les Boches étaient armés et avançaient le long de nos tranchées en se faisant précédés de Français criant (sous la menace de mort) : « Ne tirez pas ». Puis j’aperçus en arrière de nos tranchées de gauche, complètement tournées, plusieurs colonnes d’Allemands qui allaient achever de nous envelopper une minute plus tard. Je réfléchis une seconde pour savoir si je pouvais résister en restant sur place ; je reconnus que toute défense était impossible, les tranchées étant prises d’enfilades et à revers. Les balles pleuvaient déjà ; quelques instants après, nous eussions dû ou nous rendre ou nous faire tuer sans aucune utilité et sans pouvoir vendre chèrement notre vie. J’estimai qu’il était préférable de reculer quelques centaines de mètres jusqu’au moment où je pourrais m’opposer au mouvement tournant. Je donnais à ceux qui étaient à portée de ma voix l’ordre de se replier, je fis porter l’ordre aux autres et envoyai avertir les Chasseurs à pied à ma droite. Je prescrivais au Cne du Fretay de rassembler ce qu’il pourrait en me les amenant et sans même rentrer dans mon abri pour prendre ma couverture, ma trousse de toilette et mes provisions, je courus vers ma compagnie de réserve, qui commençait son mouvement de repli, pour essayer d’arrêter les Boches en faisant face à gauche.

Sous un feu violent, je rejoignis bientôt le Lt Grégy et avec les deux sections qui lui restaient (car il en avait à tort jeté deux dans la tranchée au lieu d’une seule), nous fîmes face au mouvement débordant et fîmes ouvrir le feu ; mais le Lt Grégy et moi, nous nous rendîmes compte que nous avions affaire à des forces décuplées que nous ne pouvions arrêter ; nous reculâmes donc avec les quelques hommes que nous ramenait le Cne du Fretay et nous nous arrêtâmes une ou deux fois pour ralentir le mouvement ennemi. Mais bientôt nous n’eûmes plus qu’une trentaine d’hommes autour de nous, tant le feu ennemi était violent et nous dûmes reculer jusqu’au canal de l’Yser. Un peu avant, je trébuchai et tombai et le Cne du Fretay s’arrêtant me dit : « vous êtes touché, mon commandant ». Je me relevai en disant que non et nous repassâmes la passerelle de l’écluse de Het Sas que j’étais résolu à défendre même avec le peu d’hommes que j’avais. Je fis ouvrir la passerelle et après avoir fait placer mes hommes par le Cne du Fretay et le Lt Grégy et ouvrir le feu sur les Allemands qui ne cherchaient plus à nous suivre, je circulai pour me rendre compte de la situation. Je trouvai dans des abris sommaires près du Canal une compagnie de Chasseurs à pied de Réserve, qui se reposait encore sans se soucier du combat. Je les fis mettre en ligne pour prolonger mon front à gauche face à une péniche formant passerelle sur le canal, et je donnai ordre de ramener la péniche le long de notre rive. Je constatai ensuite qu’à notre droite et sur la rive Est du Canal, se trouvait une tranchée perpendiculaire au Canal et occupée par des Français. J’envoyai savoir quelles étaient ces troupes.

Puis rassuré par l’inviolabilité du Canal, je rendis compte de la situation au commandant du régiment (Comt Desbareau) et je me portai plus à l’arrière pour essayer de rassembler les hommes qui s’étaient repliés par d’autres passages de l’Yser.

[J’étais en effet convaincu qu’un certain nombre d’hommes au lieu de se retirer directement sur l’écluse d’Het Sas sous le feu violent de l’ennemi, avaient dû suivre les bois se dirigeant au Sud vers Boesinghe. En effet, il devait en revenir plus d’une centaine dans le courant des jours suivants.]

Sur la grand’route de Steenstraat à Boesinghe, je vis d’abord des officiers observateurs d’artillerie que je mis au courant de la situation puis je vis le Cne Segonne allant reprendre le commandement du 8e baton de Cheurs. Il m’apprit que la 84e brigade qui occupait les tranchées à notre gauche devant Bixschoote, avait également été enfoncée, tournée et obligée de se replier sur Steenstraat et plus au nord. Il se dirigeait sur Boesinghe vers lequel avaient dû se retirer les débris du 8e Chasseurs. Je lui demandai de me renvoyer les isolés du 94e qu’il pourrait rencontrer.

La ligne du canal et la grand’route furent alors soumises à un violent bombardement qui m’obligea à m’abriter dans un fossé de la route. Je vis alors que la ferme de la grand’route située à deux cents mètres à l’Est de l’écluse de Het Sas (à une centaine de mètres de moi) était l’objet d’un bombardement particulièrement intense. Cependant, les fermiers belges, inconscients probablement du danger qu’ils couraient, entreprirent d’enlever une partie de leurs objets ; ils attelèrent une voiture, la chargèrent, puis après s’être dirigés vers Boesinghe, revinrent chercher quelques objets oubliés sans doute, puis repartirent. Cependant les obus ne diminuaient pas et frappaient autour de la ferme à raison d’une dizaine par minute. Les obus éclataient sans cesse à quelques mètres des fermiers belges mais pas un seul éclat ne les atteignit, ce qui prouve le peu d’efficacité de l’artillerie allemande ; trois à cinq obus seulement frappèrent les bâtiments et un commencement d’incendie se déclara mais s’éteignit bientôt. (Je devais quelque temps après loger dans cette ferme).

Lorsque le bombardement diminua, je revins vers l’écluse d’Het Sas en échappant de peu à des obus [et je constatai même que deux balles passaient successivement à quelques centimètres de ma tête. Sentant que j’étais visé, je me couchai et me rendis compte qu’un patrouilleur allemand devait être cantonné dans une ferme de la rive Est à deux cents mètres environ. Je fis quelques bonds rapides en me défilant et je rejoignis l’écluse. Par le téléphone, je fis tirer quelques obus sur la ferme en question d’où le feu ennemi cessa pour toujours.] Je constatai à l’écluse que les Allemands s’étaient arrêtés à trois cents mètres environ du canal près de la lisière des bois et y creusaient des abris sous notre feu. Je me rendis alors auprès du commandant du régiment (Cdt Desbareau) placé sur le bord du Canal entre Het Sas et Steenstraat. Je lui expliquai ce qui s’était passé de mon côté, puis il me raconta ce qu’il savait : il était resté au début de la nuit près du bataillon de Parseval pour se rendre compte de l’attaque que devait renouveler certaines troupes de la Division, dont ce bataillon. L’attaque n’ayant pas eu lieu, il était revenu au milieu de la nuit à son poste de commandement sur le Canal et avait sans doute dû son salut à ce fait. Le matin, ils avaient subitement constaté que des Boches s’approchaient du Canal et réunissant les divers hommes se trouvant à proximité (cuisiniers, ordonnances, Travailleurs du génie), ils avaient garni la berge du Canal et arrêté l’ennemi par leur feu. Il savait en outre que le mouvement de repli de la 84e brigade avait précédé le nôtre et que le Colonel comt cette brigade avait demandé au Gal de Don le peu de réserves existant de sorte que nous n’avions pu disposer d’aucunes. Dans l’après-midi le comt de notre brigade (Cel de Bazelaire) nous chargea d’organiser la défense du canal entre Het Sas et un point situé à environ cent mètres de Steenstraat, avec nos débris, la compagnie de chasseurs de réserve et deux escadrons de cavalerie à pied.

Nous plaçâmes les escadrons de cavalerie près de Het Sas, puis les chasseurs à pied et enfin les débris du régiment près de la limite du secteur vers Steenstraat. Ces débris s’étaient augmentés dans la soirée de quelques éléments qui portaient les restes de mon bataillon à 75 hommes environ et les restes des deux autres à 70 environ. Je ne doutais d’ailleurs pas qu’un nombre au moins égal devait être égaré et nous revenir ; en outre aucun homme de la 11e Cie (Cie Marzloff) placée près du Cabaret Cortecker n’était revenu et à mon avis, cette compagnie, étant encore plus à droite que moi du point percé par les Boches, devait être moins éprouvée que moi.

Nous donnâmes le commandement de cette petite compagnie au Cne du Fretay, chaque peloton étant commandé par les Lts Grégy et Berthier et je restai avec le Cdt Desbareau pour m’occuper des questions générales.

Nous commençâmes à interroger les hommes des 2e et 3e bataillons sur la surprise, et ces hommes furent presque unanimes à déclarer que la gauche des 1ère et 2ème lignes (beaucoup trop rapprochées comme je l’ai déjà dit) avait été entourée en même temps, ce qui prouverait que la percée avait eu lieu plus à gauche dans la 84e brigade puisque les Boches avaient déjà pu gagner un certain terrain en arrière de la 1ère ligne. Les renseignements nous apprenaient aussi que le Comt de Parseval qui restait, paraît-il, debout entre les tranchées avait dû être gravement atteint et que le Cne Dieu, commt le 2e bataillon avait été atteint pendant qu’il essayait de se retirer vers l’arrière. La nuit fut assez calme.

11 novembre Dans les fermes autour du Moulin de Zuydschoote, organisation de

tranchées de seconde ligne et reconstitution des bataillons

La journée fut également peu agitée. Evidemment les Allemands organisaient le terrain conquis ou portaient leurs efforts sur d’autres points.

Nous apprîmes dans la journée que quelques fractions échappées au désastre, se trouvaient plus en arrière et nous rejoindraient dans la soirée.

J’étais désolé de la perte de la plus grande partie de notre pauvre régiment, surtout parce que ce régiment était alors parfaitement aguerri et capable de remplir toutes les missions possibles. Je prévoyais que les débris qui nous reviendraient ne nous permettraient pas pendant longtemps de reformer une troupe de valeur.

Dans l’après-midi, nous apprîmes que nous serions relevés dans la soirée et que nous viendrions dans des fermes voisines du Moulin pour nous reconstituer autant qu’il fût possible de le faire dans un terrain battu par l’artillerie.

A la tombée du jour, nous fûmes en effet relevés puis par une pluie battante, guidés au travers des petits canaux et l’Yperlée qui se trouvent entre le canal de l’Yser et la grand’route. Par suite de l’obscurité nous tombâmes presque tous plus ou moins dans l’un de ces canaux, puis par la voie du petit chemin de fer venant de Steenstraat, nous atteignîmes le Moulin de Zuydschoote, puis la ferme un peu au Sud où nous avions l’ordre de nous établir. Elle était en partie occupée par de l’artillerie et malgré notre petit nombre, l’installation était très difficile. Mais à peine nos hommes y étaient-ils installés que l’ordre nous parvint d’aller occuper une ferme au Nord Est du moulin.

Après voir trouvé difficilement dans l’obscurité une ferme non occupée, nous nous y installâmes pour la nuit.

Nous mîmes de la paille dans une chambre voisine de la cuisine et les trois officiers restants s’y étendirent.

12 novembre

La nuit fut calme quoique des obus tombassent aux abords du Moulin.

Dès le jour, nous mîmes nos hommes au travail pour construire des tranchées entre le Moulin et notre ferme, face à Zuydschoote (évidemment pour le cas où la ligne du canal eût été forcée au nord de Steenstraat.

J’allai avec le Ct Desbareau voir le commt de la brigade (Cel de Bazelaire) dont le poste était dans la ferme du Moulin. Il nous accueillit aimablement et ne nous cacha pas que le désastre du 10 ne l’avait qu’à moitié étonné en raison des attaques désordonnées qui nous avaient été ordonnées tandis qu’il était évident que nos forces en cette région ne nous permettaient que de nous tenir sur une défensive presque absolue, en raison du manque de réserves.

Il me sembla qu’il partageait mon opinion que beaucoup de ces échecs eussent pu être évités si des généraux, cherchant trop à se faire valoir, avaient cherché à se rendre compte de la situation réelle et y avaient conformé leurs ordres.

Nous apprîmes ce jour-là ou le lendemain que le 20e Corps arrivait pour attaquer à l’Est du Canal en partant des environs de Langemark et Boesinghe pour repousser les Allemands.

Quelques hommes seulement nous renforcèrent ce jour-là mais nous apprîmes qu’une importante fraction de la 11e Cie nous rejoindrait le lendemain. Nous créâmes d’abord deux compagnies commandées l’une par le Lt Grégy, l’autre par le Cne du Fretay et nous fîmes des nominations pour encadrer ces compagnies destinées à former l’embryon de deux futurs bataillons, lorsque des renforts nous arriveraient. Les restes de la 11e Cie avec quelques autres hommes, devaient sous les ordres du lt de réserve Berthier, former l’embryon d’un troisième bataillon. C’est à ce moment que mon ancien caporal clairon (qui d’ailleurs avait de nombreuses campagnes d’Afrique) passa adjudant.

En faisant une reconnaissance du terrain environnant, le Cdt Desbareau et moi, nous reconnûmes une ferme un peu plus au Nord, située sur le chemin de Zuydschoote à Boesinghe et qui répondait mieux à la désignation qui nous avait été faite dans la nuit dernière. Nous décidâmes de l’occuper le lendemain avec l’autorisation du colonel de Bazelaire.

Les efforts des Allemands paraissaient se porter sur Steenstraat qui fut écrasé d’obus de gros calibre ; le bombardement s’étendait par instants sur le terrain que nous occupions, mais sans nous causer de pertes et un ou deux obus seulement atteignirent des petits bâtiments de notre ferme.

13 novembre

La nuit fut assez calme.

Après être allés voir le Cel de Bazelaire, avoir obtenu l’autorisation d’occuper le soir l’autre ferme (que nous appelâmes ferme des paratonnerres) tandis que celle que nous occupions fut surnommée Ferme Rouge, et avoir reçu l’ordre d’étendre nos tranchées jusqu’à la ferme des paratonnerres, nous prîmes les dispositions suivantes : la Cie Grégy devait construire les tranchées entre le Moulin et la ferme Rouge, qu’elle occuperait la nuit, la Cie du Fretay devait faire les tranchées entre la ferme Rouge et le chemin de Zuydschoote à Boesinghe et les embryons de la Cie Berthier devaient organiser les abords de la ferme des paratonnerres ; ces deux Cies devaient cantonner le soir à cette ferme.

Dans la journée, nous pûmes établir le bilan des débris de notre régiment :

du 1erbaton, il restait 149 hommes dont 56 de la 1ère Cie (dont ½ Cie était restée en réserve), 47 de la 2e Cie (la plus à droite dans la tranchée), 17 de la 3e (la plus à gauche dans la tranchée), 29 de la 4e (Cie au centre du baton) ;

51 hommes du 2e baton (le plus à gauche du régiment : 9 de la 5e, 5 de la 6e, 28 de la 7e (en 2e ligne), 9 de la 8e ;

et 163 hommes du 3e baton qui était en seconde ligne et dont la 11e Cie était beaucoup à notre droite dont 35 de la 9e Cie, 43 de la 10e, 68 de la 11e et 17 de la 12e.

Au total, 363 hommes sur un total d’environ 1100 hommes.

Dans la division entière, les pertes sans être tout à fait aussi fortes qu’au régiment étaient néanmoins énormes par suite du grand nombre de prisonniers qui sont la conséquence de la guerre des tranchées : chaque fois que la ligne de tranchées est enfoncée sur un point, les unités voisines sont presque forcément enveloppées si une seconde ligne, pas trop rapprochée de la 1ère pour ne pas être enveloppée en même temps comme ce fut le cas pour les 2e et 3e batons, n’agit pas de suite pour repousser les assaillants qui ont forcé la ligne. Dans le cas actuel, en ce qui concerne le régiment, si le 3e baton, au lieu d’être à une centaine de mètres de la 1ère ligne, avait été à cinq cents mètres environ, il eût pu être dirigé sur les fractions allemandes qui avaient forcé la ligne près de notre gauche et qui commençaient à envelopper cette gauche ; le 3e baton aurait ainsi pu agir dans de bonnes conditions et probablement enrayer dès le début la progression ennemie au lieu d’être surpris, décimé ou prisonnier sans presque pouvoir combattre. Comme officiers, nous étions cinq, en comptant le capitaine Marzloff blessé, (dont 3 de mon bataillon) à avoir échappé sur une douzaine d’officiers placés dans les tranchées.

La situation des cadres officiers était encore plus défectueuse au 8e bataillon de chasseurs, car le commandant de la brigade dut nous demander un officier et le lieutenant Berthier fut envoyé.

Pendant cette journée, le général commtla Division(Duchêne) fit demander des propositions pour une croix de Chevalier et une médaille militaire. Le colonel commandant la brigade appuya vivement ma proposition pour la Croix, très étonné d’apprendre que je n’étais pas encore décoré après ce que j’avais fait depuis le début de la guerre. Pour la médaille militaire, nous proposâmes plusieurs des mes officiers dont l’adjudant Frath, mon ancien caporal clairon, que je proposai n°1 jugeant qu’il était difficile de le faire passer officier en raison de son peu d’instruction (il ignore totalement l’orthographe et beaucoup d’autres choses).

Dans l’après-midi, nous nous installâmes dans la ferme des paratonnerres et suivant l’ordre reçu du Général, nous la fîmes évacuer par les habitants. Nous nous occupâmes aussi de faire construire au centre de notre ligne un abri souterrain blindé pour nous-mêmes.

Le bombardement continuait très-violent sur Steenstraat et nos parages étaient arrosés de temps en temps, nos fermes étant écornées par moments.

Les officiers de la ferme s’étendirent sur de la paille dans une pièce parquetée, mais dans laquelle il manquait presque tous les carreaux et quoique les contrevents fussent fermés, nous eûmes assez froid.

La nuit fut calme. Il faut en effet remarquer que depuis que nous étions en Belgique, les Allemands ne tiraient plus pour ainsi dire la nuit, contrairement à leurs habitudes du début de la guerre, et que même dans la journée, ils tiraient aussi moins qu’au mois de septembre. J’estimai même qu’ils commençaient à tirer plutôt moins souvent que notre artillerie. Ce fait devait s’accentuer de plus en plus sur les points où je me suis trouvé.

14 novembre

Nous continuâmes à organiser la ligne qui nous avait été fixée, malgré un très mauvais temps.

A un moment de la journée, le bombardement ayant augmenté, nous dûmes nous mettre dans notre abri qui d’ailleurs ne pouvait nous garantir que des éclats de projectiles.

C’est, je crois, cet après-midi là qu’un de mes comts de Cie vint m’avertir que quelques instants auparavant un soldat d’infanterie n’ayant pas de numéro au col était venu parler à divers hommes de nos tranchées et leur avait raconté qu’il faisait partie du 20e Corps mais qu’il cherchait à manger dans les fermes environnantes. Je fis reprocher aux gradés qui l’avaient vu de ne pas me l’avoir amené et j’envoyai à sa recherche l’un des sergents les plus dégourdis (Contenceaux). Quelques instants plus tard, un officier d’artillerie vint me causer et me dit qu’on était très préoccupé de la présence dans nos lignes depuis plus de 24 heures d’un espion allemand déguisé en fantassin. Je lui répondis que si j’en avais été averti un peu plus tôt, je l’aurais fait arrêter car il venait de passer dans nos tranchées et s’était dirigé vers le Moulin. L’officier d’artillerie se montra très préoccupé de la situation et déclara que certainement l’espion s’était échappé et que le lendemain leurs différentes batteries seraient repérées et écrasées de marmites. Je lui répondis qu’il n’était pas facile de repasser nos lignes. D’ailleurs quelques instants après j’appris que mon sergent lancé à la poursuite de l’espion avait pu le faire arrêter par des artilleurs (Le lendemain, il était exécuté).

15 novembre

C’est dans cette nuit que la neige commençât à tomber. Le matin, nous fûmes trempés en allant voir nos tranchées et en cherchant des organisations pour que ces tranchées ne fussent pas inondées.

En attendant les renforts demandés et composés en partie de la classe 14, on fit relever par des soldats du Train des Equipages, tous nos hommes des Trains (conducteurs, etc…) qui vinrent dans le rang de nos compagnies avec presque tous les gradés des Trains. Cela nous donna une centaine d’hommes et porta notre effectif à 450 environ. Je remarquai dans la journée que le bombardement intense de Steenstraat diminuait et j’en conclus que les Allemands s’étaient rendus compte de l’impossibilité de forcer le passage du canal.

16 novembre

La journée fut à peu près semblable à la précédente. Vers le commencement de l’après-midi pendant que nous étions dans la pièce qui nous servait de salle à manger, un obus éclata sur notre bâtiment. Il avait percé le toit et était certainement entré dans le grenier, mais lorsqu’on voulut s’en assurer, l’odeur empêcha pendant assez longtemps de pénétrer ; un peu plus tard, nous pûmes constater que l’obus avait percé le toit et éclaté en frappant le mur du grenier juste au-dessus de notre pièce.

Depuis quelques jours, notre artillerie lourde augmentait un peu, quoique bien peu nombreuse encore. Des 105 étaient placés, je crois, entre notre ferme et Boesinghe et lorsqu’ils tiraient, les fenêtres de notre maison vibraient d’une façon violente.

Malgré le mauvais temps, nos hommes continuaient à travailler pendant le jour aux tranchées de seconde ligne ; il ne nous était permis de les ramener dans les fermes qu’à la nuit, ce qui rendait à peu près impossible l’entretien des effets et des armes et besoins de propreté corporelle des hommes.

Plus d’une fois, j’en parlai au Cel commt la brigade qui me répondit qu’on étudiait la question de faire trois tours de relève de façon à avoir un tiers des troupes plus en arrière pour les travaux de propreté, mais que les effectifs ne le permettaient pas encore. Personnellement, le Cel de Bazelaire était convaincu qu’il faudrait passer tout l’hiver sur les positions actuelles et par conséquent s’organiser pour faire des abris confortables.

Vers la fin de l’après-midi, pendant que nous étions, le Ct Desbareau et moi, dans la ferme, un Lt Colonel entra et nous dit qu’il venait prendre le commandement du régimentpar ordre du général de division. C’était le Lt Colonel de Saintenac[7] qui nous expliqua qu’il était depuis le début de la guerre chef d’Etat-Major des troupes de Belfort et qu’il n’avait pas encore vu le feu. Il avait une lettre de service pour prendre le commt du 162e mais lorsqu’il était arrivé auprès du Gal de Division, celui-ci lui avait dit de prendre le commandement du 94e parce que le 162e avait un Lt Colonel tandis que le 94e n’en avait pas. Puis il nous demanda de le mettre au courant de la situation de notre pauvre régiment. Il nous annonça que cette situation allait s’améliorer car un capitaine du régiment amenait un renfort de 500 hommes. Le Lt Colonel fut très-aimable d’ailleurs avec nous ; il comprit de suite que nous n’étions en rien responsables du désastre du 10 novembre et nous dit que d’ailleurs le Colonel commt la brigade nous appréciait beaucoup ; mais il ne nous cacha pas que le Gal de Division était furieux, qu’il était convaincu que la plupart de nos hommes disparus s’étaient rendus volontairement sans combattre et qu’il parlait de constituer un Conseil de Guerre pour juger par contumace les officiers disparus.

Nous dînâmes assez gaiement ; je causai avec le Lt Colonel de quelques camarades communs que nous avions eus dans l’Etat-Major.

Après le dîner, nous commençâmes à travailler sur la reconstitution des deux premiers bataillons, rendue possible par l’arrivée des renforts. Je demandai à conserver le premier bataillon que j’avais toujours commandé et il me l’accorda quoique le Ct Desbareau fut plus ancien (nous étions camarades de promotion et commandants du même jour mais Desbareau avait été capitaine quelques mois avant moi).

Au moment où nous allions faire apporter la paille pour nous coucher, le Cne Van Heems arriva dans un état d’abattement incroyable, disant que ses forces le trahissaient, qu’il n’en pouvait plus ; il pleurait et tremblait. J’en fus navré parce que j’aimais cet officier intelligent qui en temps de paix montrait beaucoup de ressort. Je pensai que, comme il le disait, il n’était pas complètement remis de sa blessure reçue le premier jour de combat (22 août). Je savais d’ailleurs que depuis ce jour désastreux, il était resté sous l’impression que nous étions irrémédiablement battus et que pendant la bataille de la Marne (ma famille l’avait alors rencontré à Chartres), il ne croyait pas que nous puissions battre les Allemands. Je pensais que pour les officiers qui avaient eu le malheur d’être blessés les premiers jours, l’impression de la supériorité écrasante des Allemands ne pouvait pas s’effacer…

Nous nous couchâmes bientôt ; le capitaine Van Heems se mit à côté de moi, après m’avoir raconté qu’il avait vu ma famille ces jours derniers et m’avoir donné divers objets que celle-ci l’avait chargé de me remettre. Toute la nuit, Van Heems fut agité d’un tremblement continu qui prouvait qu’il était souffrant.

17 novembre

Les renforts étaient cantonnés dans la ferme du Carrefour, situé à trois cents mètres environ au Sud du Moulin. Le Lt Colonel décida que le 2e bataillon y serait formé tandis que le mien disposerait de la ferme Rouge et de la ferme des paratonnerres avec la Cie d’anciens qui devait former le 3e Bon avec le prochain renfort. Notre renfort était composé pour deux tiers environ de la classe 1914 et pour un tiers environ de réservistes la plupart anciens blessés.

Je passai ma journée à organiser mon bataillon le mieux que je pus ; mais c’était très- difficile parce qu’il fallait éviter de montrer même de petits groupes en dehors des tranchées et dans ces conditions l’organisation était pénible. J’avais pour commts de Cie le Lt Grégy et le Cne Van Heems et deux adjudants que le Lt Colonel me fit proposer pour sous-lts suivant l’ordre des généraux. Nous fûmes ainsi en raison de notre pénurie de cadres pendant bien des mois obligés de faire nommer sous-lts des hommes qui n’avaient pas les qualités suffisantes.

[Dans le milieu de la journée, quelques obus frappèrent à proximité de la ferme et le lieutenant Colonel exprime le désir d’abandonner la ferme pour nous mettre dans un abri souterrain et il me demande mon avis. Je lui réponds que la ferme n’est certainement pas visée, que nous risquerons autant en dehors de la ferme et même davantage puisque nous y sommes protégés contre les éclats ; enfin qu’au point de vue physique, nous sommes beaucoup mieux dans la ferme. Il accepte d’y rester et le bombardement se calme.]

Avant le dîner, le docteur du Roselle que nous avions déjà présenté la veille au lieutenant Colonel revint et demanda au Lt Colonel de lui parler en particulier. Lorsque l’entretien fut fini et pendant que le docteur du Roselle examinait le Cne Van Heems, le lieutenant-colonel me dit que du Roselle venait de le mettre au courant de la brillante façon dont je m’étais conduit depuis le début de la campagne et que du Roselle avait également parlé de moi aux généraux après avoir défendu vivement le 94e que le général de division accusait de lâcheté pour l’affaire du 10. Le docteur du Roselle déclara que le Cne Van Heems ne pouvait pas encore reprendre du service, qu’il avait besoin d’au moins une huitaine de soins et il conclut à une hospitalisation à Dunkerque. Van Heems nous quitta donc après que je lui eus fait mes adieux en essayant de le remonter.

Lorsque du Roselle partit, je le remerciai affectueusement de ce qu’il avait fait pour moi ; il me répondit qu’il n’avait fait que son devoir puisque j’étais trop modeste pour dire à mes nouveaux chefs tout ce que j’avais fait depuis le début de la campagne.

Quelques instants après, le Lt Colonel reçut un mot du Colonel commandant la brigade lui disant de me proposer d’urgence pour Chevalier de la L.d’H. et pour Lt Colonel à titre définitif. Il le fit aussitôt avec des motifs très-flatteurs pour moi, faisant ressortir mon attaque du 6 septembre, ma blessure du même jour, le courage que j’avais montré en revenant directement au front 13 jours après, la façon dont j’avais commandé le régiment à l’attaque des 24 et 25 septembre, etc… Il ajouta pour ma proposition comme Lt Colonel qu’il regretterait vivement mon départ, car il avait déjà pu m’apprécier dans la réorganisation du régiment.

18 novembre

Dans la nuit, comme dans les précédentes, les canons français se font seuls entendre.Le froid augmente et pour la première fois, toutes les flaques d’eau sont gelées. Nous en sommes presque satisfaits d’abord parce qu’enfin nous n’avons plus les pieds dans la boue ; mais vers midi le dégel survient et la boue augmente encore.

Dès le matin, la Cie d’anciens (futur 3e baton) qui n’a pas incorporé d’anciens est envoyée près de l’écluse d’Het Sas pour y servir de réserve.

Nous continuons l’organisation de mon bataillon et l’amélioration des tranchées de 2e ligne.Notre abri sommaire de commandement a été détruit dans la nuit par des vaches et le terrain a été trop meuble pour pouvoir supporter un blindage. Nous en faisons commencer un autre appuyé à un hangar de la ferme rouge.

[Le Lt Colonel me met au courant de l’ordre reçu de faire construire des abris pour la troupe placée en réserve à la ferme à 200 m à l’Ouest d’Het Sas, et me charge d’aller choisir les emplacements et diriger le travail de la Cie d’anciens. J’y vais en enfonçant à certains endroits, jusqu’à mi-jambe et je trouve difficilement un emplacement favorable en raison de la présence de l’eau se trouvant partout à peu de profondeur.]

Dans la journée, les abords de notre ferme sont encore bombardés et un des bâtiments est légèrement atteint. Le Lt Colonel manifeste encore le désir de l’abandonner mais sur mon avis semblable à celui de la veille, il y reste.

Dans la soirée, nous apprenons que notre commt de brigade, le Colonel de Bazelaire, que nous estimions beaucoup, est nommé général. Nous lui adressons nos félicitations tout en regrettant son départ car il va recevoir le commandement d’une division. Peu après, arrive un mot du général de Bazelaire m’annonçant que je suis fait Chevalier de la Légion d’Honneur. Le Colonel et les officiers présents m’en félicitent vivement. Et quoique cela n’avance mon tour que de six semaines puisqu’étant au Tableau, je devais passer au plus tard le 1er janvier, je suis très heureux et fier d’être décoré pour faits de guerre au lieu de l’être à l’ancienneté.

C’est dans la même soirée que le Cne Niéger, blessé pour la seconde fois le 19 octobre revient de Dunkerque à peine guéri. J’avais fait, pendant l’absence de cet officier, établir une proposition pour commandant et j’avais en outre fait ces jours-ci son éloge au commandant de la brigade et au Lt Colonel et j’avais signalé le fait que cet officier était au Tableau en temps de paix pour Commandant et méritait doublement son 4e galon ; je l’avais même proposé au Lt Colonel pour le 3e baton du régiment qui devait être formé quelques jours plus tard avec le 2e renfort annoncé. Nous accueillîmes donc avec joie cet excellent officier qui nous dit qu’il venait de voir le Général de Bazelaire, que celui-ci allait recevoir le commandement de la Division Marocaine formant avec nous le 32e Corps d’armée et qu’en raison des connaissances particulières du capitaine Niéger (une dizaine d’années de Sahara) il lui avait proposé de lui donner un bataillon de tirailleurs. Nous causâmes assez longuement, très-heureux de nous retrouver.

[Il nous raconta que Dunkerque était fort animé et qu’une quantité d’officiers français, belges et surtout anglais s’y amusaient sans vergogne. Il nous raconta aussi combien il était difficile d’empêcher les médecins militaires de vous évacuer sur l’arrière. A chaque visite, le médecin-chef insistait pour qu’il se laisse évacuer et il avait dû se fâcher en répondant : « Je reste par devoir pour retourner le plus tôt possible au combat, mais ne croyez-pas que ce soit par plaisir car cette guerre est terrible ». L’un des jours suivants, il montrait d’ailleurs à ce médecin une circulaire militaire spécifiant que ne doivent être évacués sur l’intérieur que ceux devant être indisponibles plus de trois semaines.]

19 novembre

Dès le matin, deux de mes Cies laissant leurs recrues aux deux autres avaient été envoyées remplacer à la ferme située à 200m à l’Ouest d’Het Sas la Cie d’anciens, appelée en 1ère ligne.

J’accompagnai le Lt Colonel chez le Général de Bazelaire pour le féliciter d’autant plus que nous venions d’apprendre sa nomination comme Officier de la Légion d’Honneur. Il nous reçut très aimablement, me félicitant également et nous assura qu’il nous regretterait.

Dans la matinée, le Cne Niéger fut appelé auprès du Général de Division qui l’avertit qu’il allait lui donner le commandement du 16e Chasseurs à pieds dont le chef (Ct Chenèble, un de mes camarades de promotion) était dégommé. Le Cne Niéger fit part au Général de Division de l’offre qu’il avait reçue du Gal de Bazelaire, mais le Général de Division répondit que le Général de Corps d’armée ratifierait certainement sa nomination au 16e chasseurs.

J’avais justement appris en voyant chez le Gal de Bazelaire le commandant du 19e chasseurs[8], car le surlendemain de notre surprise du 10 novembre, le 16e Chasseurs avait été percé à son tour et que les 16e et 19e Chasseurs avaient souffert presque autant que nous-mêmes. C’est pour ce fait que le Comt Chenèble était relevé de son commandement.

Nous félicitâmes vivement le capitaine Niéger de ce beau commandement.

Je me porte de bonne heure vers mes deux compagnies de la ferme à l’Ouest d’Het Sas et j’y étudie aussi bien les emplacements d’abri que l’installation des compagnies dans la ferme. C’était justement la ferme que j’avais vue si violemment bombardée dans la matinée du 10 novembre et je fus étonné de la trouver si peu endommagée. Je devais m’y installer la nuit prochaine, d’après les ordres que j’avais reçus, et je fus très étonné d’y trouver le propriétaire de la ferme, car dans un secteur de deux kilomètres de profondeur environ, les Généraux avaient décidé l’évacuation complète des habitants pour éviter l’espionnage. Je le fis remarquer au fermier, mais celui-ci me répondit qu’il ne céderait qu’à la force, et les officiers de Cavalerie occupant actuellement la ferme me dirent que cet homme rendait de grands services pour varier la nourriture.

Je fis mon rapport en conséquence et les généraux ne forcèrent pas ce fermier à partir.

A ce propos, je dois faire remarquer que les propriétaires de la ferme des paratonnerres revenaient presque tous les jours, nous demandant parfois de payer les choses ou animaux que nous avions pris. Nous payions d’autant plus volontiers que nous n’avions pas l’occasion de dépenser nos bonis; mais ces allées et venues de civils étaient dangereuses pour l’espionnage et les généraux l’interdirent formellement. Nous expliquâmes donc la situation aux fermiers et je leur conseillai d’emporter tout ce qu’ils pourraient. Ils repartirent avec la plupart de leurs bêtes. Des ordres formels furent donnés pour placer des sentinelles et empêcher les civils de circuler. Seulement, je crois, le fermier à l’Ouest d’Het Sas resta.

Dans la journée, le général de Bazelaire fut envoyé à sa Division et en attendant le successeur (Cel Escalon[9]), le Lt Colonel de Saintenac le remplaça au Moulin. Par modification aux premiers ordres je dus avec tout mon bataillon, y compris les recrues, aller le lendemain matin occuper les tranchées entre Het Sas et Steenstraat. J’allai avant la nuit les reconnaître et je décidai de placer trois compagnies en 1ère ligne, en laissant une en réserve à la ferme à l’Ouest de Het Sas.

20 novembre Dans les tranchées de 1ère ligne entre Het Sas et Steenstraat

Plusieurs heures avant le lever du jour, je partis avec mes deux dernières compagnies et les recrues des deux autres pour aller chercher à la ferme à l’Ouest d’Het Sas les deux autres compagnies d’anciens. Nous eûmes beaucoup de mal à réunir les recrues fort peu disciplinées et paraissant vouloir en prendre à leur aise. Je leur dis quelques mots pour les stimuler.

Après avoir reconstitué les deux compagnies de la ferme à l’Ouest d’Het Sas, j’en laissai une à cette ferme et avec les trois autres, j’allai relever les tranchées entre Het Sas et Steenstraat. Cette opération fut lente et difficile, ainsi qu’il en est toujours, et les troupes relevées ne partirent qu’au lever du jour ; mais le brouillard habituel leur permit de se retirer sans pertes.

Je prescrivis aussitôt les améliorations à faire aux tranchées occupées en décidant que dans la journée on ferait celles qui pouvaient se faire à l’abri et que dans la nuit on ferait les autres. J’ordonnai de travailler particulièrement à la création d’un boyau de communication longeant les tranchées afin que l’on pût circuler sans danger en arrière pour porter les ordres, etc…

[J’organisai les cuisines à la ferme des paratonnerres et à la ferme à l’Ouest d’Het Sas

de façon à ce que la soupe fut apportée aux hommes le matin avant le jour et le soir à la tombée de la nuit.]

Je fis ensuite l’inspection de la façon dont les tranchées interdisaient le passage de vive force du canal et je reconnus qu’à plusieurs endroits l’ennemi aurait pu travailler pour créer une passerelle, sans que nos tranchées eussent d’action sur lui. J’ordonnai donc qu’à la nuit, plusieurs fractions travailleraient pour créer les ouvrages nécessaires en avant. La reconnaissance des points à organiser m’obligea à circuler en dehors des tranchées, malgré les demandes de mes officiers et de mes hommes de rester à l’abri.

Nos tranchées placées sur la rive Ouest étaient en partie protégées par les tranchées construites sur la rive Est presque perpendiculairement à cette rive par les zouaves qui de concert avec le 20e Corps avaient légèrement fait reculer les jours derniers l’adversaire. Cependant quelques tireurs Allemands ne perdaient pas de vue mes tranchées et quelques heures seulement après notre arrivée, une des recrues qui se tenait en dehors de la tranchée, malgré les ordres reçus, fut tuée raide.

Lorsque j’eus organisé ma ligne, j’allai me mettre en liaison de l’autre côté de l’écluse avec le commt du bataillon de zouaves, dont le poste de commandement était dans une cave tout près de l’écluse.

Mon poste de commandement était juste de l’autre côté du Canal dans une toute petite maison de torchis qui n’avait malheureusement pas de cave et était très-froide. Dans la pièce voisine de celle que j’occupais, était le poste téléphonique me reliant avec le Moulin (commandement de la brigade). Dans une maison voisine, était le poste téléphonique de l’artillerie.

Les tranchées allemandes sur la rive Est partaient d’un bois situé à 500 m environ du Canal (bois qui appartenait par moitié au 20e Corps) et allaient obliquement pour se relier en face de Steenstraat aux tranchées à peu près parallèles au canal et à 250 à 300 mètres de celui-ci.

Ma gauche se reliait à une soixantaine de mètres au Sud du pont de Steenstraat aux tranchées de la 84e brigade, dont la réserve d’aile droite était dans Lizerne, petit hameau sur l’Yperlée entre Steenstraat et Zuydschoote. C’est ce hameau de Lizerne qui était le plus fréquemment atteint par les marmites boches.

Sauf quelques marmites tombant à proximité de l’écluse, la journée fut assez calme.

21 novembre

Dans la seconde moitié de la nuit, par un froid violent, je fis une inspection détaillée des travaux ; j’eus à secouer plusieurs fractions et à prendre quelques changements pour faire accélérer le boyau longeant les tranchées à des points particulièrement dangereux à franchir.

Je prescrivis aussi de briser la glace du canal pour éviter une surprise.

Lorsque je rentrai à mon poste de commandement, je me sentis pris par le froid et j’eus peine à me réchauffer. J’eus bientôt des malaises divers et je dus m’étendre près du feu où d’ailleurs on faisait ma cuisine et celle de mes hommes de liaison.

Vers le milieu de la journée, quelques marmites tombant à proximité secouèrent notre maison et à un certain moment une marmite tombant juste sur l’autre berge du Canal ébranla tellement notre baraque que nous en sortîmes tous croyant qu’elle s’écroulait et qu’un projectile avait dû l’atteindre. Après avoir constaté qu’il n’y avait pas de dégâts sérieux, nous rentrâmes dans notre abri, tout en nous disant que le prochain gros noir nous écraserait peut-être.

[Nous commençons d’ailleurs à constater que beaucoup de gros obus n’éclatent pas et qu’un certain nombre sont des obus d’exercice en fonte. Nous en concluons que l’ennemi commence à être un peu à court de munitions d’autant plus que la canonnade a diminué d’intensité depuis un mois et s’est presque arrêtée la nuit, sauf pour notre artillerie qui tire régulièrement jour et nuit.]

Je me mis à la diète et de violentes crampes me tenaillant les cuisses, je pris en vain de l’aspirine.

Dans l’après-midi, je causai par le téléphone avec le Lt Colonel de Saintenac, commandant « provt » la brigade, et je lui fis part de mon état de santé, en lui disant qu’en raison du manque d’officiers j’allais essayer de conserver mon commandement. Le Lt Colonel me répondit de ne pas hésiter à me soigner puis il me dit que le général de division venait de lui raconter qu’il m’avait connu lieutenant à Soissons.

Mais les douleurs ne cessèrent pas et je ne puis pas fermer l’œil de la nuit.

22 novembre Soins près de Dunkerque

Le matin, je ne pus rien avaler et je constatai que l’indisposition s’aggravait et que je ne pouvais plus conserver mon commandement. Je téléphonai au Lt Colel de Saintenac qui me donna l’ordre de passer le commt au Lt Grégy et m’envoya un infirmier pour me conduire à l’infirmerie.

Après avoir mis complètement au courant de la situation le lieutenant Grégy, je me dirigeai avec l’infirmier vers l’infirmerie placée dans une ferme à mi-chemin de Zuydschoote et d’Elverdinghe. Les gros noirs m’accompagnèrent et je dus faire un détour pour les éviter, et j’eus à peine la force d’arriver jusqu’à l’infirmerie.

Je déclarai au docteur du Roselle que je croyais avoir une espèce de courbature fébrile. (J’avais une température de 39°). Il me dit que c’était encore une indisposition gastro-intestinale et qu’il me fallait pour purgation au moins une dizaine de jours de repos à Dunkerque. Il me dit en outre qu’il venait de voir le Lt Colonel de Saintenac, que celui-ci lui avait déclaré que j’étais le meilleur officier du régiment et qu’il s’arrangerait pour que cette indisposition ne nuisît pas à ma nouvelle proposition pour Lt Colonel (c’était la deuxième fois que je tombais malade aussitôt après cette proposition d’avancement).

Les médecins se mirent à table mais je ne pus rien absorber. Dans l’après-midi, un auto belge du service de santé vint me prendre ; le docteur du Roselle m’y plaça sur un brancard, enveloppé de paille pour éviter le refroidissement. Néanmoins, je souffris du froid pour aller jusqu’à l’ambulance du Lion Belge sur la route de Furnes près de Linde.

Les médecins de l’ambulance me reçurent très aimablement et me donnèrent un fauteuil près du feu en attendant le train sur route qui ne passait que vers huit heures ½ du soir. Lorsqu’ils se mirent à table, ils m’invitèrent mais ne pouvant supporter aucune nourriture, je refusai. Je remarquai que tous ces médecins étaient pour ainsi dire inutiles, puisque tous les malades étaient évacués sur l’arrière.

Vers neuf heures, je trouvai difficilement place dans le train sur route venant d’Ypres et j’y souffris encore beaucoup du froid. Nous arrivâmes vers onze heures à Furnes où nous montâmes dans un train sanitaire belge parfaitement organisé et fort bien chauffé.

[On nous offrit des boissons chaudes mais je ne puis les boire et je demandais un verre de lait froid que je pus boire.]

Mais le médecin nous déclara qu’il devait attendre jusque dans la matinée un autre train d’évacués avant de partir pour Dunkerque. Je me couchai sur un brancard assez confortable et j’y dormis ma meilleure nuit depuis un mois que j’étais en Belgique.

23 novembre

On attendit jusque vers dix heures l’autre train de blessés et nous n’arrivâmes en gare de Dunkerque que vers une heure de l’après-midi.

Là nous attendîmes assez longtemps le médecin militaire chargé de nous hospitaliser, en restant dans d’anciens halls de marchandises transformés en infirmerie de gare. Il y avait beaucoup de lits mais presque pas de malades et un personnel très réduit.

Enfin le médecin arriva et je remarquai qu’il envoyait tous les blessés et malades vers le bateau hôpital pour être transportés vers Cherbourg ou Brest, sans les examiner, alors qu’un certain nombre aurait certainement pu se guérir rapidement à Dunkerque ou aux environs et retourner au front sans passer par les dépôts, ce qui occasionnait une absence de plusieurs mois du front, alors que nous manquions d’hommes et surtout de cadres.

Lorsque le médecin m’interrogeât, ce fut pour me dire également : « Rendez-vous sur le bateau hôpital qui partira bientôt pour l’intérieur ». Mais je lui répondis que j’avais seulement besoin de quelques jours de repos, que je ne voulais pas m’éloigner du front de longues semaines et que je pensais y retourner à la fin de la semaine. Il me proposa alors de me faire hospitaliser à Rosendael, mais sachant que le commt Jénot était à Malo-les-Bains à l’hôpital anglais avec le Cne François qui n’était pas encore mort à la date du 16 ou 17 novembre, ainsi que nous l’avait dit le Cne Niéger, je demandai à être hospitalisé à Malo-les-Bains et je fus désigné pour l’Institut Villite. J’attendis l’automobile que je fis arrêter à des magasins pour acheter ce dont j’avais besoin, d’abord pour remplacer ma trousse de toilette laissée le 10 novembre dans ma tranchée de Bixschoote et pour pouvoir changer de linge puisque je n’avais rien pu emporter avec moi.

A l’institut Villite, je fus placé dans une chambre à deux lits où se trouvait déjà un lieutenant d’artillerie qu’on me dit être en complet délire, me promettant le plus tôt possible une autre chambre.

Je demandai de suite une purgation afin d’être remis le plus tôt possible ; lorsque le médecin vint, je lui dis que j’avais un embarras gastrique et il ne demanda pas à m’examiner. Cependant, certaines parties de ma peau prenaient une teinte foncée, à laquelle un médecin aurait pu deviner ma maladie ; car en réalité c’était un nouvel accès de la maladie qui devait m’arrêter deux mois et demi plus tard.

Mon voisin ne délirait pas, mais blessé à la tête, il avait une extrême difficulté à s’exprimer. C’était un lieutt d’artrie qui me raconta des choses intéressantes, qui me montrèrent même que c’était un excellent officier, fanatique de son métier et très-brave. Il me raconta en particulier le fait suivant : ayant été mis avec sa section à la disposition d’un général de cavalerie, celui-ci lui donna l’ordre de démolir une maison difficile à atteindre et au lieu de lui laisser le choix de son emplacement exact, lui donna l’ordre de se placer à un endroit en vue de l’infanterie ennemie. Le lieutt reconnaissant qu’à cet endroit il perdrait ses attelages et ses servants et qu’il n’aurait aucune chance supplémentaire au contraire, d’atteindre la maison, se plaça un peu plus en arrière dans une position défilée. Mais le général l’insulta presque en lui demandant s’il avait peur et lui intima l’ordre formel de porter au moins une pièce à l’endroit prescrit. Le lieutt obéit mais presque tous les chevaux furent atteints, des servants furent touchés et la maison ne fut pas abattue. Devant les pertes, le général autorisa le lieutenant à retourner à la pièce plus en arrière ; l’officier prit alors ses dispositions en conséquence et dès le premier coup la maison fut touchée et bientôt abattue.

24 novembre

Je vais à la salle à manger le soir et je constate que le menu est suffisant, quoique certains officiers se plaignent.

Je n’avertis pas par dépêche ma famille de ma présence à Malo parce que je pense être reparti à la fin de la semaine avant qu’elle n’ait pu parvenir jusqu’à moi, d’autant plus que je sais ma femme à Bar-le-Duc.

25 novembre

Je me trouve à peu près d’aplomb et je reprends le soir l’alimentation normale.

L’après-midi, je vais à l’hôpital anglais voir le Commt Jénot, qui m’apprend que mon cher capitaine François est mort le 18 novembre ; quelques jours auparavant, il avait reçu sa Croix de la Légion d’Honneur avec beaucoup de bonheur, et le 16 ou 17, il disait encore au Commt Jénot : « Je vais reprendre le dessus ; ils n’auront pas encore ma peau ». Et il lui parlait de ses deux fils. Hélas, il perdait connaissance peu après. L’armée perdait un officier de troupe hors ligne, officier de devoir absolu, attentif à tous les besoins de ses hommes (il trouvait toujours le moyen que ses hommes aient encore des sacs et des outils lorsque les autres compagnies n’en avaient presque plus ; à la première accalmie de combat, il faisait en effet ramasser sur le champ de bataille les équipements français ou allemands et il s’occupait de tous les détails), d’une santé de fer il n’était jamais à bout de forces, d’une modestie parfaite sachant qu’il n’était pas destiné aux hauts grades, il avait une confiance illimitée en moi et en ses chefs. Sa perte était navrante en outre pour ses deux fils, car il avait dû se séparer à l’amiable de sa femme presque folle, et ses enfants dont il s’occupait avec un dévouement inlassable, allaient retomber sous l’influence de leur mère…

Nous nous promenâmes dans Dunkerque avec Jénot, presque guéri de sa blessure à la tête. Il me raconta à ce sujet qu’étant assis dans une ferme face à un mur, il avait vu ce mur s’ouvrir sous un obus de 77 qui éclatant l’avait atteint légèrement sur le haut du crâne ; mais il constata qu’il n’y voyait plus et eut pendant assez longtemps l’angoisse de se croire aveugle ; heureusement ses yeux n’avaient été atteints que par la poussière produite par les débris du mur et lorsque ses yeux eurent été lavés, il put constater avec joie qu’ils étaient intacts. Il me dit aussi qu’on était parfaitement soigné à l’hôpital anglais, mais que la nourriture y était déplorable parce qu’on n’y donnait guère que des conserves et le soir un repas réduit (viande froide). Il fit le projet de s’arranger pour repartir avec moi sur le front, quoique le docteur semblât vouloir le conserver encore à l’hôpital.

25 ou 26 novembre

Je constatai l’animation de Dunkerque. En rentrant à pied à l’hôpital, je remarque une fatigue qui m’étonne. Je fus repris de diarrhées et dus rester à la chambre. Je fis connaissance de l’un des officiers de mon hôpital, un commt à titre provisoire qui me raconta l’action de son corps d’armée (9e) à l’Est d’Ypres en contact avec les Anglais qui avaient voulu battre de retraite lors des violentes attaques. C’est, je crois, à ce moment que j’appris que le général Foch avait dû venir stimuler le Mal French (en lui prouvant qu’il ne supportait pas un effort supérieur aux troupes françaises voisines qui ne reculaient cependant pas) pour obtenir enfin du Mal la promesse de tenir coûte que coûte. Je fis aussi connaissance d’un aumônier du 9e corps.

J’appris qu’au 9e corps, chaque fois qu’un officier était indisponible, un autre officier était nommé à sa place à titre provisoire, ce qui donnait un avancement considérable aux officiers des corps d’armée pratiquant ainsi, et ce qui causait une pléthore d’officiers puisque ceux qui étaient indisponibles peu de temps ne retrouvaient plus leurs unités. (Si j’avais été dans un de ces corps d’armée, j’aurais été Lt Colonel à titre provisoire le 21 septembre).

Je fais plus ample connaissance avec les camarades de l’hôpital et en particulier nous causons avec l’aumônier de l’inconvénient d’avoir placé les aumôniers au groupe des brancardiers de sorte que dans beaucoup de corps de troupe, on ne les voit jamais, comme ce fut le cas pour moi. Nous concluons à la nécessité de verser les aumôniers dans chacun des régiments, ce qui fut fait d’ailleurs au mois de janvier.

J’ai comme voisin de lit un lieut de cavalerie qui a reçu une multitude d’éclats à la figure ; sa femme qui était infirmière dans le centre de la France est venue le soigner et il attend son exeat pour être évacué sur l’intérieur. Il me raconte que son frère est dans l’Etat-Major du Général de Maud’huy ou un E. M. voisin et qu’il y a appris que sur le front de Belgique et du Nord de la France, nous avons résisté à des forces doubles des nôtres.

J’en suis assez fier lorsque je réfléchis que nous avons résisté dans des tranchées souvent à peine ébauchées. D’ailleurs, mon opinion est faite depuis la victoire de la Marne : du moment que à poitrine découverte nous avons battu cette armée supérieure en nombre et surexcitée par de magnifiques succès, cette armée ne peut plus rien de sérieux contre nous ; évidemment des surprises peuvent avoir lieu sur certains points grâce à une grande supériorité, comme cela nous est arrivé le 10 novembre ; mais la conséquence n’en est qu’une perte d’un kilomètre de terrain au maximum.

27 novembre

Les diarrhées n’ayant pas recommencé, je reprends peu à peu l’alimentation normale.

Je revois Jénot à qui j’annonce que je ne pourrai pas, à cause de cette rechute, repartir avant le lundi. Il me répond qu’il en est heureux car le docteur ne lui permet pas de partir avant cette date.

Nous faisons quelques courses pour achever de nous rééquiper ; nous achetons en particulier une salopette imperméable de couleur kaki qui me permettra de n’avoir jamais les jambes humides.

Je rencontre un des officiers du 8e Tal [10] que j’avais vu à Zuydcoote et qui m’exprime sa joie de me revoir sans nouvelle blessure ; je lui réponds qu’en effet j’en suis étonné moi-même au souvenir des dangers que j’ai courus.

Puis je rencontre le comt de territoriale du Chayla, mon ancien lieutenant de Soissons, nous sommes très heureux de nous retrouver et il m’invite à déjeuner pour le lendemain.

Le soir je continue à jouer au bridge avec les officiers de mon hôpital.

Nous causons avec un officier de goum marocain qui nous raconte quelques exploits de ses hommes dont il est difficile de contenir la cruauté lorsqu’ils atteignent les Boches.

28 novembre

Je déjeune avec du Chayla et quelques officiers de son régiment, dont son Lt Colonel. Ils me racontent que leur régiment a été décimé à St Quentin mais qu’actuellement il est employé en service de place de Dunkerque de sorte que les officiers n’ont plus aucun commandement.

Nous causons des officiers que nous avons connus autrefois ; il me rappelle que mon nouveau général de division (Gal Duchesne) a été officier d’Etat-Major à Compiègne lorsque nous étions à Soissons, qu’au début de la guerre il avait été chef d’Etat-Major du 20e corps où il avait laissé une réputation de dureté incroyable et où on l’accusait d’avoir été la cause qu’un régiment avait été décimé… Nous parlons du Gal Lanrezac, de sa haute valeur et de notre étonnement qu’il ait été mis à pied. Du Chayla me répond qu’il a entendu dire que ce n’était pas pour incapacité, mais parce qu’il ne voulait pas exécuter ponctuellement les ordres de Joffre pour la retraite, et qu’en outre il n’avait pas pu s’entendre avec le Mal French. Ces motifs ne m’étonnent pas à cause de son caractère entier.

Du Chayla m’apprend qu’il vient d’être décoré ; je dis que de mon côté je l’ai été le 18 novembre mais que je ne porte pas encore ma décoration parce que je n’ai pas encore pu être reconnu devant la troupe. Du Chayla et son Lieutt Colonel me répondent que cela ne doit pas m’empêcher de porter le ruban rouge et après le déjeuner nous allons acheter ce ruban.

Je rencontre aussi à Dunkerque mon beau-frère (Cne de Tale Pézieux), officier à un Etat-Major d’une Division Territoriale alors à Nieuport. Il me raconte qu’il n’a presque rien à faire à son Etat-Major, qu’on lui a offert de prendre un bataillon de territoriaux mais que la vie de tranchées ne lui plaît pas et qu’il désirerait être officier de liaison entre des grands Etats-Majors, ou bien alors employé à proximité de Paris pour s’occuper de ses affaires. Il me dit aussi qu’il a rapidement son courrier parce qu’il le fait adresser à Dunkerque et l’envoie chercher chaque jour par son auto particulier. Il m’offre aimablement cet auto pour retourner le lundi suivant au front et j’accepte avec plaisir car cela me permettra de retourner au feu en moins d’un jour au lieu de deux journées par les différents moyens de locomotion habituels (trains, convois, etc…).

Dans l’après-midi, je revois le comt Jénot et je l’avertis que je pourrai l’emmener en auto le surlendemain matin. Il accepte avec grand plaisir. La marche me fatigue moins que les jours précédents, mais je constate que mes forces reviennent difficilement. En rentrant à l’hôpital avant le dîner on me remet une dépêche arrivée vers midi et m’annonçant que ma femme et mes filles sont dans le train pour Dunkerque afin de venir me voir. Je demande à quelle heure elles peuvent arriver et il m’est répondu que ce ne peut être que dans la matinée du lendemain.

Le soir dans ma chambre je cherchais le moyen de placer le ruban rouge sur ma vareuse lorsque j’entends sonner à la porte voisine de ma fenêtre ; je regarde par la fenêtre et je reconnais ma femme et mes filles. Je fais donc ouvrir la porte et je cause quelques instants avec elles. Ma femme me raconte que dès que ma première lettre de Dunkerque lui est parvenue à Bar le Duc, elle est aussitôt partie, a voyagé la nuit du vendredi au samedi, a trouvé nos filles à la gare de l’Est et les a aussitôt emmenées à la gare du Nord où elles sont arrivées juste pour le train de Dunkerque. A Malo, elles ont pu trouver difficilement place dans un petit hôtel. Je leur dis que je ne leur avais pas dit de venir, pensant qu’elles arriveraient trop tard, car sans ma petite rechûte du jeudi, je serais retourné au front dès le samedi matin et elles seraient arrivées trop tard. Je montre à ma femme qu’au moment où elle arrivait, j’arrangeais un ruban rouge pour la mettre sur ma vareuse et je lui dis que ce sera donc elle qui le placera le lendemain, me décorant ainsi elle-même.

29 novembre

Avant d’aller retrouver ma famille, je vois le médecin de l’hôpital pour lui demander mon exeat pour le lendemain matin. Il me répond qu’en raison de mes diarrhées de jeudi, il ne peut pas m’autoriser à partir avant le mardi. Je suis obligé de me soumettre.

Dans la matinée, je vais donc téléphoner à mon beau-frère pour lui demander de ne m’envoyer son auto que le mardi matin, puis je préviens le commt Jénot que notre départ ne pourra avoir lieu que le mardi. Il me répond que cela lui convient car le docteur ne paraissait pas vouloir le laisser partir plus tôt.

Dans l’après-midi nous nous promenons malgré le grand vent sur la plage de Malo.

30 novembre

Je commence à souffrir d’une sorte de conjonctivite probablement provoquée par du sable de la plage.

Je cherche dans Dunkerque une petite caisse pour contenir les diverses choses que j’ai achetées et je trouve très difficilement un panier. Avant le dîner, je rencontre l’un de mes camarades de régiment, le commt Ducloux, blessé le 20 septembre et qui revient, quoique souffrant encore de la jambe, en amenant un nouveau renfort. Je lui dis à bientôt.

1er décembreEn auto de Dunkerque au Moulin de Zuydschoote, PC du régiment

J’accompagne ma famille à la gare où nous nous faisons de nouveaux adieux (quoique je lui dise, j’espère peu la revoir, connaissant les dangers multiples qui m’attendent). Je reviens à l’hôpital où m’attend l’automobile de mon beau-frère et je vais chercher le commt Jénot.

Nous passons à l’Etat-Major de la D.E.S.[11] pour connaître l’emplacement où se fait le ravitaillement de trains régimentaires, car c’est le seul renseignement qui peut nous faire retrouver notre corps, qui a pu changer de secteur. Nous apprenons que cet emplacement est entre Linde et Oostvleteren, comme à notre départ du front et nous en concluons qu’il est probable que notre régiment soit toujours dans le même secteur.

Nous passons donc par Furnes et quoiqu’il soit à peine dix heures, nous décidons d’y déjeuner pensant bien que nous ne pourrons déjeuner à un autre endroit. Furnes est presque rempli d’Etats-Majors et de services divers et beaucoup d’hôtels sont employés pour nourrir les officiers ; nous trouvons difficilement une auberge de la Place qui accepte de nous faire un beefsteak et des pommes de terre.

Nous visitons rapidement Furnes, jolie petite ville flamande dont la Place est vraiment curieuse. Nous allons voir les dégâts faits par un des rares projectiles qui ont frappé Furnes la semaine dernière. Ce n’est que les mois suivants que Furnes sera sérieusement bombardée.

Après avoir croisé quelques troupes et de multiples convois, nous apprenons entre Linde et Oostvleteren que notre train régimentaire est sur un chemin légèrement au nord d’Oostvleteren. Nous le trouvons en effet et y laissons les effets que nous ne pouvons emporter avec nous ; mon ordonnance me remet tout mon courrier et ma croix de la Légion d’Honneur que le Colonel avait voulu m’envoyer.

Apprenant que le régiment n’a pas changé de secteur mais qu’on ne peut passer par Elverdinghe trop souvent bombardé, et ne voulant pas faire endommager l’automobile de mon beau-frère, nous prenons à Woesten un petit chemin qui nous conduit jusqu’à l’infirmerie du régiment.

Nous y sommes aimablement reçus par les médecins et le docteur du Roselle, faisant porter nos équipements, nous accompagne jusqu’à la ferme du Carrefour à un kilomètre sud du Moulin de Zuydschoote, où nous nous présentons au Lt Colonel de Saintenac.

Celui-ci me reçoit donc d’une façon charmante et me donne l’hospitalité dans son abri pendant que le commt Jénot se case dans un autre.

Le Lt Colonel me met au courant de la situation du régiment qui a été renforcé en officiers : capitaines venant de régiments de réserve ayant fort peu souffert à l’Est de Nancy, un commandant (Frèrejean) venant d’un bataillon d’Afrique complètement détruit à Dixmude le 10 novembre.

Le Lt Colonel me demande mon avis sur l’affectation des bataillons puisque nous sommes quatre chefs de bataillon présents et que Ducloux va arriver dans un ou deux jours. Je lui réponds qu’il me semble impossible de ne pas rendre leurs bataillons aux titulaires du régiment qui font régulièrement partie du corps et qu’il n’y a qu’à remettre à la disposition du Gal de Division les chefs de bataillon qui ont été temporairement affectés au régiment (commandants Frèrejean et Jénot). Le Lt Colonel adopte ma solution, me rend immédiatement mon bataillon et fait adopter ces dispositions par le Colonel Escalon, nouveau commt de notre brigade.

Je suis alors présenté à ce colonel et nous dînons tous ensemble ; dans la conversation, j’apprends que le colonel Escalon est une de mes recrues de Saint-Cyr, qu’il s’est distingué à Madagascar et que dans cette guerre il a commandé le régiment qui s’est distingué à Souain.

Le colonel Escalon m’apprend que dans la nuit, mon bataillon ira aux tranchées d’Het Sas et que lui-même viendra visiter ces tranchées dans la matinée.

Le Lt Colonel de Saintenac me donne l’hospitalité dans son abri jusqu’à mon départ dans la nuit.

2 décembre Retour aux tranchées de Het Sas et commandement de la 1ère ligne de brigade avec le 19e BCP

Après avoir donné à mon bataillon mes ordres de départ, je le précède à l’écluse d’Het Sas où j’apprends que l’on a commencé à progresser en lançant une passerelle sur le canal entre Het Sas et Steenstraat et en plaçant sur la rive Est une tête de pont gardée par une compagnie. J’organise donc ma relève qui est assez longue en raison de la tête de pont ; puis aussitôt la relève effectuée, je vais au petit jour examiner ma ligne et en particulier la tête de pont que je ne connais pas encore.

Les tranchées de cette tête de pont sont encore très insuffisantes et certaines fractions de cette compagnie sont très exposées ; les réseaux de fil de fer sont à peine ébauchés, etc… Je donne mes ordres pour l’amélioration et j’étudie le placement d’une section de mitrailleuses pour flanquer la tête de pont.

Les cadres de mon bataillon sont très améliorés. J’ai dans chaque compagnie un officier de l’active comme commandant de compagnie et un sous-lieutt (ancien sous-officier ou caporal) dont mon ancien caporal clairon Frath qui a reçu la médaille militaire et est en outre passé officier.

Parmi nos commts de Cie, il y a le Cne Pézard, sur qui je compte peu en raison de sa conduite au début de la guerre. Je sais que depuis les quelques jours qu’il est revenu, il a essayé de se faire évacuer et il me déclare qu’il est très fatigué et pas encore remis de ses blessures.

Le colonel Escalon vient examiner mes tranchées et étudie avec un officier du génie la possibilité d’une progression vers un petit bois placé en avant de la droite de ma tête de pont et en avant du centre des tranchées des zouaves à l’Est de Het Sas.

Le colonel me donne l’ordre de prendre le commandement de la 1ère ligne de la brigade comprenant nos tranchées d’Het Sas et les tranchées de Steenstraat occupées actuellement par le 19e baton de chasseurs.

Je passe donc le commandement de mon bataillon au Cne Darthos venant d’un régiment de réserve qui avait peu souffert à l’Est de Nancy. C’est un capitaine ancien qui paraît sérieux.

Peu avant le moment où je dois aller à Steenstraat prendre mon poste de commandement, des rafales de gros noirs tombent à proximité entre Steenstraat et Lizerne.

Lorsque j’arrive près de mon nouveau poste, je constate que des hommes d’une compagnie de soutien viennent d’être enterrés par les gros obus ; on travaille à les déterrer et on constate que deux sont morts quoique n’ayant aucune blessure. J’étudie donc la situation près de Steenstraat avec le commt du 19e baton de chasseurs et constatant que les gros obus frappent presque toujours au moins à une centaine de mètres à l’Ouest du Canal, je fais rapprocher du canal la compagnie de soutien.

La situation près de Steenstraat est la suivante : à l’aile gauche deux compagnies sont sur la rive Ouest du Canal, une compagnie est en tête de pont à l’Est du pont et des passerelles de Steenstraat et une compagnie en soutien à l’Ouest du pont. Enfin une réserve de deux à trois compagnies est dans Lizerne à la disposition du commandant de notre brigade. Notre gauche est en liaison sur le canal avec la droite de la 84e brigade qui borde aussi le canal sauf à la maison du passeur où les Boches ont une petite tête de pont.

Nous avons ordre d’étudier la progression en avant de notre tête de pont et nous nous y portons avec le commt du 19e Chasseurs qui m’expose la situation et la difficulté de la progression en raison d’un espace d’une centaine de mètres au moins de profondeur presque inondé à l’Est de notre tête de pont. Il faudrait donc pousser d’un seul coup notre ligne de 200 mètres en avant pour se trouver sur un terrain où l’on puisse faire des tranchées, et c’est presque impossible parce que les Boches sont établis à environ 300 mètres de notre tête de pont (Il est même très probable qu’ils ne se sont pas avancés davantage en raison de l’état du terrain).

Dans la journée, nous sommes assez souvent canonnés mais surtout avec du 77, à peu près inefficace. Je donne mes ordres pour la nuit à toute la 1ère ligne ; je prescris (aussi bien pour aguerrir peu à peu les renforts que pour nous renseigner sur l’ennemi) que diverses patrouilles devront se porter jusqu’aux tranchées ennemies et devront essayer de faire des prisonniers ; j’indique les points que doivent tâter les patrouilles. Enfin j’organise les travaux à exécuter par le génie et par l’infanterie.

Je constate que nous commençons à savoir un peu mieux organiser nos tranchées et que l’autorité supérieure commence à nous donner un peu de matériel nécessaire. C’est la première fois que mes tranchées sont à peu près protégées par un réseau de fil de fer, etc…

3 décembre

La nuit est tranquille et je constate que mes patrouilles ont dû être trop prudentes puisque je n’ai même pas entendu de coups de feu. Les rapports de ces patrouilles me prouvent que je ne me suis pas trompé ; certaines d’entre elles ont cependant pu constater que les tranchées ennemies étaient sérieusement garnies.

Je fais un ordre à lire à tous les hommes expliquant la nécessité que les patrouilles soient plus hardies, prescrivant qu’elles ne doivent pas cesser d’avancer lorsqu’elles sont accueillies à coups de feu et que les pertes seules doivent les forcer à reculer. Je menace de faire casser les gradés trop mous, etc…

La journée est plus calme. Le général de division nous téléphone en me demandant de mes nouvelles, si je me rappelle de lui à Compiègne et me disant qu’il compte sur moi pour prendre l’ascendant sur l’ennemi.

Dans la soirée nous recevons des ordres prescrivant des reconnaissances de sections entières sur le pont de Steenstraat et des patrouilles énergiques sur le reste du front. Je donne mes ordres en conséquence et après une préparation par l’artillerie, les sections du 19e Chasseurs se portent en avant. Mais elles le font trop mollement et reculent aux premiers coups de fusil ; elles peuvent cependant constater que l’ennemi est en forces. Mes autres patrouilles quoique insuffisamment audacieuses font les mêmes constatations.

4 décembre

Après avoir fait mes comptes-rendus officiels, je fais un nouvel ordre exprimant mon mécontentement pour le manque de mordant des reconnaissances et des patrouilles ; je prescris de faire conduire les patrouilles par des sous-officiers et je déclare que si cela ne suffit pas, je les ferai conduire par des officiers.

Les généraux semblant vouloir continuer les opérations offensives, je rends compte que les hommes n’ont pas pu se reposer la nuit dernière et je demande une nuit de repos ; les colonels appuyant ma demande qui reçoit satisfaction.

Certains abris voisins du mien s’effondrent et doivent être refaits et soutenus par des boiseries. Nous sommes avertis que des troupes de Territoriale viendront nous renforcer le soir pour nous permettre de donner plus de repos à nos hommes.

J’organise la relève de façon à placer les territoriaux aux endroits les moins dangereux. Pour la nuit, je prescris les travaux à exécuter et les patrouilles à faire.

5 décembre Retour aux fermes

La pluie fait rage dans la nuit, mon abri est traversé et je puis peu dormir.

Le lendemain matin le Colonel Escalon vient à mon poste et avec le commandant du 19e Chasseurs, nous nous portons aux maisons à peu près détruites de Steenstraat où nous montons à un grenier pour examiner la possibilité d’une nouvelle progression. J’explique au Colonel que je ne la crois possible que commencée à droite de la tête de pont et suivie de proche en proche, mais que je crois l’ennemi trop fort pour que nous réussissions.

Il fait un temps épouvantable, les tranchées sont en partie inondées ; dans certaines d’entre elles on a de l’eau presque au genou et quant à moi j’évite de marcher dans ces tranchées. Le Colonel Escalon nous dit qu’il va continuer sa tournée sur Het Sas, je lui demande s’il désire que je l’accompagne, il me répond négativement en raison du temps exécrable.

Je reviens à mon poste en sautant par-dessus les tranchées pour ne pas trop me mouiller. Mais dans mon poste l’eau perce et tombe sur la table et la chaise ; je suis obligé d’interrompre mon travail et je dois manger sous les gouttes d’eau. Enfin la pluie cesse, le sol sèche et vers trois heures de l’après-midi je puis recommencer à écrire.

Le soir, je suis relevé par le commandant Desbareau ; malgré le danger des fréquents obus de gros calibre, je traverse Lizerne détruit et par la voie du chemin de fer sur route, je me rends au Moulin me présenter au Lt Colonel de Saintenac puis à mon poste souterrain à 100 mètres environ à l’Est du Moulin. J’y suis assez bien si ce n’est que la table est placée de l’autre côté de la porte, ce qui oblige à rester en permanence avec de la lumière.

6 décembre

Mes hommes qui ont passé la nuit dans les fermes Rouge et des Paratonnerres vont aux

tranchées qu’ils trouvent presque complètement inondées. Le beau temps permet de les assécher, mais je vais encore insister auprès de mes chefs pour qu’une partie des hommes puissent rester dans la journée dans les fermes afin de nettoyer leurs armes et leurs effets.

J’obtiens enfin satisfaction et suis chargé d’aller chercher des fermes permettant de desserrer les hommes. Je trouve difficilement en m’arrangeant avec l’artillerie, deux autres fermes de façon à ce que chacune de mes compagnies ait une ferme. Il est convenu avec mes chefs que chaque jour à tour de rôle la moitié de la compagnie restera dans la ferme pour les travaux de nettoyage pendant que l’autre moitié restera dans les tranchées en les améliorant. Ces visites de fermes m’ont beaucoup fatigué ; je pense que c’est le manque d’habitude de la marche, en réalité c’est la maladie qui commence à accentuer ses effets.

Au moment où je vais enfin commencer à me faire nettoyer de la boue de la veille, je suis appelé à la brigade pour l’enquête prescrite par le général de division sur la surprise du 10 novembre. Cette enquête a pour but de permettre au Général de faire passer en conseil de guerre par contumace les officiers prisonniers. Cette idée préconçue du général a été fortifiée par une lettre (passée, je crois, au cabinet noir) du capitaine Foucault annonçant qu’il est prisonnier avec plusieurs officiers de réserve et qu’ils ne sont pas blessés.

Je réponds donc aux questions du Colonel Escalon et je raconte tout ce que j’ai fait dans cette matinée du 10 novembre. Je n’ai d’ailleurs rien vu de ce qui se passait dans les autres bataillons.

Je ne rentre à mon poste que pour dîner et me coucher et je dois remettre au lendemain mon nettoyage.

7 décembre

La pluie recommence malheureusement dans la nuit et les tranchées sont de nouveau envahies par l’eau.

Je puis enfin me nettoyer de la boue du 5 et après avoir veillé au nettoyage de mes hommes, je mets à jour ma correspondance (réponse à des félicitations pour ma décoration).

Nous sommes bombardés de temps en temps et plusieurs obus me secouent dans mon abri.

J’apprends que notre repos est écourté et que je devrai aller dans la nuit aux tranchées des zouaves à l’Est de l’écluse d’Het Sas relever le 8e baton de Chasseurs.

8 décembre Dans les tranchées en 1ère ligne, puis relève

Dans la première partie de la nuit, mon abri a été percé par la pluie et cela m’a empêché de reposer convenablement.

A deux heures du matin, je me rends à Het Sas et je me mets au courant de la situation dans le poste de commandement, une cave touchant presque l’écluse. J’organise avec mon prédécesseur la relève des tranchées, puis aussitôt que cette relève est faite, je vais au petit jour reconnaître toute ma ligne. J’ai une compagnie en réserve bien installée dans des levées de terre formant tête de pont autour de Het Sas, une compagnie et demie assez bien installée entre le canal et le milieu de ma 1ère ligne et une compagnie et demie dans des tranchées en partie inondées ; les boyaux qui conduisent à ma dernière compagnie sont presque remplis d’eau ; j’y plonge ma canne et je constate qu’il y a au moins 1,20 m d’eau. Impossible donc d’y passer et je fais ma reconnaissance à découvert malgré le danger. Je conviens de tout avec mon commt de Cie car il est impossible d’envoyer des hommes de liaison en plein jour.

Je prescris les travaux à exécuter soit de jour, soit de nuit et je rentre dans ma cave où j’ai la chance d’être bien au sec.

Lorsque toutes mes dispositions sont prises pour la nuit et les jours suivants, un commandant du 20e Corps vient à mon poste m’annoncer qu’il va me relever. Je m’étonne de ne pas en être averti et je vais au téléphone demander des instructions à ma brigade qui me dit de me laisser relever et de venir avec mon bataillon à la ferme du Carrefour. J’apprends d’ailleurs qu’une partie de notre division et même de notre brigade est déjà partie pour se rapprocher d’Ypres.

Le commandant du 20e Corps me dit qu’il va avec son bataillon relever non seulement mon bataillon mais une partie de celui qui est à ma droite ; lorsque le jour baisse, je le fais conduire vers ce dernier bataillon. Avant de partir, il m’affirme que la relève sera terminée vers sept heures du soir ; je lui réponds qu’il ne pourra pas être prêt pour cette heure.

En effet, la relève ne commence que vers dix heures du soir malgré l’absence d’une des compagnies du bataillon de relève. Je donne mes ordres en conséquence. Je n’arrive à mon poste (petite maison où je couche sur un lit de paille) que vers minuit et demi.

9 décembre Au poste de l’Amiral Ronarch en vue de la relève par les fusiliers marins

Je m’occupe de faire nettoyer mes hommes dans leurs fermes et je prescris des revues où je fais constater aux officiers que le nettoyage est encore à compléter.

Lorsque je vais pouvoir me reposer, le lieutt adjoint au Lt Colonel vient me transmettre l’ordre d’aller avec lui au poste de commandement de l’Amiral Ronarch pour le mettre au courant de la situation car ce sont les fusiliers marins qui vont nous relever.

Quoique ce ne soit pas mon rôle puisque je ne suis que chef d’un bataillon et que je ne connais pas l’ensemble, j’obéis et nous nous dirigeons sur Woesten sans connaître exactement le poste de l’Amiral. Nous avons à franchir d’abord un terrain détrempé près du ruisseau qui va d’Elverdinghe à Zuydschoote et nous enfonçons à mi-jambe à plusieurs passages. Nous passons à l’infirmerie où le docteur du Roselle nous accompagne en nous disant qu’il connaît à peu près la situation du poste de l’Amiral (ancien poste de notre Général de Division). Nous n’arrivons qu’à la tombée du jour et je songe au désagrément de notre retour dans la boue près du ruisseau et au danger de nous y égarer car il faut passer à travers champs. Aussi je suis décidé à demander au chef d’Etat-Major de nous faire reconduire en auto.

L’Amiral est au téléphone et nous fait attendre un bon moment. Puis lorsqu’il arrive, il ne nous parle que du téléphone qu’il faut faire réparer et des appareils qu’il faut lui laisser car il en manque. Il nous demande des renseignements sur l’artillerie et lorsque je lui dis que je suis là pour lui donner des renseignements sur la situation des tranchées d’infanterie, il me répond que c’est l’affaire de son chef d’Etat-Major.

[En attendant l’arrivée de celui-ci, nous causons quelques instants avec l’Amiral qui nous apprend que l’Yser inférieur est laissé aux Belges et à des territoriaux français et il se demande si c’est très prudent.]

Le chef d’Etat-Major arrive enfin et m’écoute à peine en me disant qu’il est au courant. J’ai donc eu en vain cette corvée qui n’est pas finie hélas ! En effet, le chef d’Etat-Major nous donne bien un auto mais en nous disant qu’il n’est pas du tout sûr de son chauffeur. Je demande la marque de l’auto pour la conduire moi-même mais cette marque n’étant semblable à aucune des deux que j’ai conduites, je ne puis me risquer. Le chauffeur fait certainement exprès de prendre mal le passage de tous les trous et au bout de quelques centaines de mètres, il nous dit qu’il ne peut continuer. Impossible de le forcer puisqu’il n’est pas sous mes ordres et qu’il est trop tard pour retourner au poste de l’Amiral. Nous passons donc par Woesten où nous retrouvons le docteur du Roselle qui à l’hôpital anglais demande un auto pour aller jusqu’à son poste seulement. C’est la partie facile du chemin, cela ne nous avance pas ; mais le docteur du Roselle nous dit qu’il nous fera conduire par un infirmier qui connaît un chemin bien moins mauvais que celui que nous avons pris à l’aller. Nous attendons donc l’auto puis l’infirmier. Celui-ci nous fait prendre un peu plus à gauche que notre direction précédente, mais bientôt nous constatons que le passage est au moins aussi mauvais, nous enfonçons dans la boue et dans l’obscurité complète, notre guide nous déclare tout à coup qu’il est perdu. C’est peu drôle ! Mais nous obliquons à gauche et tout en pataugeant, nous arrivons enfin au ruisseau que nous suivons jusqu’au pont voisin de la ferme du Carrefour. Je vais rendre compte au Lt Colonel de ma mission et je reste à dîner avec lui.

Nous préparons les ordres pour le lendemain afin de porter le régiment à Poperinghe où nous pensons avoir un repos de quelques jours. Nous savons que le reste de la Division va prendre un secteur de tranchées au Sud-Est d’Ypres. C’est la continuation de notre glissement vers le Sud, probablement au fur et à mesure que le Commandement supérieur considère que le danger sur le bas Yser et l’Yperlée diminue.

Le lieutenant-colonel organise le départ avant le jour pour que nous arrivions à Poperinghe vers 7h1/2 à l’heure où les aéros ne peuvent pas encore observer. (Les prévisions devaient être régulièrement déjouées à cause de l’encombrement des routes).

Pendant que nous causons, le commt Desbareau, relevé par les fusiliers marins, arrive et rend compte de la relève au Lt Colel. Avant d’aller nous coucher, nous causons quelques instants de la durée possible de la guerre. Le Lt Colel dit qu’il ne voit pas comment elle pourra finir ; je déclare qu’elle ne peut finir que lorsque nous aurons repoussé les Allemands sur le Rhin. Desbareau s’écrie que la guerre ne peut durer davantage et que la paix est certainement proche. Je lui demande comment il peut dire une chose pareille et comment la paix pourrait se faire aussi longtemps que les Allemands seront sur notre territoire et celui des Belges. Il me répond qu’il existe d’autres raisons qui imposent la paix, que je ne sais sans doute pas ce que pensent les commerçants et industriels qui se ruinent actuellement et que la population française imposera la paix. Je riposte que je n’en crois pas un mot, que je suis convaincu que les commerçants ne pourront pas imposer la paix, si tant est qu’ils la veulent même honteuse, et que la France entière se décidera à continuer la guerre jusqu’au bout pour ne pas avoir à subir un nouveau choc, plus terrible peut-être, dans quelques années.

10 décembre A Ypres, en réserve à la Maison de la Bienfaisance

Je pars en tête vers cinq heures et nous nous dirigeons sur Elverdinghe, mais à l’entrée de cette petite ville, d’autres colonnes et surtout de l’artillerie nous coupent la route et nous restons plus d’une heure avant de pouvoir sortir du bourg. Puis nous sommes coup sur coup arrêtés de nombreuses fois.

La route, comme presque toutes les routes belges est pavée au centre et en terre sur les bas-côtés et ces bas-côtés sont devenus des fondrières d’où presque aucune voiture ne peut sortir ; nous voyons sur ces bas-côtés ou dans les fossés un certain nombre de voitures ou automobiles renversés et abandonnés, nous y voyons même l’un des fourgons du régiment, mais peu abîmé et gardé par un soldat qui attend qu’on vienne réparer le fourgon.

Nous n’arrivons qu’après onze heures à Poperinghe et nous nous installons péniblement dans des fermes sur la route de Cassel. Nous ne sommes installés que vers midi. Je me loge dans une toute petite ferme où en outre des fermiers et de plusieurs enfants, il y a une dizaine de réfugiés d’Ypres. Néanmoins, lorsque les fermiers apprennent que je n’ai pas eu de lit en Belgique depuis que j’ai commencé à combattre le 24 octobre, ils me donnent leur lit. Nous faisons commencer le nettoyage des hommes, bien convaincus que nous avons plusieurs jours de repos car nous sommes en réserve de l’armée du Gal d’Urbal[12].

[Nous incorporons un nouveau renfort qui porte nos compagnies à environ 130 hommes par compagnie.]

Le train du régiment est à Poperinghe et nous pouvons nous changer complètement. Je puis me déshabiller et me coucher, mais à peine suis-je au lit que l’on vient me communiquer un ordre que tout en laissant reposer les hommes, nous devons être prêts à prendre les armes au premier signal… Décidément, nous n’aurons jamais un jour de repos complet… Les compagnies étant suffisamment groupées, je ne fais réveiller personne, mais je ne dors guère que d’un œil.

11 décembre

Néanmoins, la nuit se passe tranquille et le matin je peux faire une toilette complète. Mais lorsque je la termine, je reçois l’ordre que le régiment doit se tenir prêt à partir et que les chefs de baton doivent se rendre chez le Lt Colel. Je donne donc mes ordres et je me rends chez le Lt Colel. Celui-ci nous communique les ordres : une attaque ennemie a repoussé des éléments du corps d’armée au sud d’Ypres et nous allons nous rendre à Ypres afin d’être prêts à participer aux attaques.

Nous attendons deux heures environ l’ordre de départ mais pendant ce temps l’officier d’approvisionnement fait faire des distributions et lorsque nous recevons l’ordre de départ, nous ne trouvons pas nos compagnies prêtes à partir. Mon bataillon étant le plus éloigné et réparti sur le plus grand espace, je ne puis partir que plus d’une demi-heure après les autres ; je laisse d’ailleurs une compagnie pour le service de place des Quartiers Généraux de Poperinghe.

D’ailleurs la route est absolument encombrée par des convois passant dans les deux sens et je suis obligé de mettre mes hommes par un pour pouvoir continuer la marche presque dans les rues de Poperinghe. Là nous pouvons nous reformer ; je laisse une compagnie à la mairie et nous continuons notre marche sur Ypres. Peu après Poperinghe, l’encombrement recommence et je suis obligé de mettre ma troupe par deux pour continuer la marche.

Nous arrivons à Vlamertynghe vers deux heures ½ et nous y avons deux heures d’arrêt pour y faire les deux repas de la journée.

Pendant que je mange avec mes officiers dans une petite maison, on vient m’avertir que le général de corps d’armée, le général Humbert[13], va passer la revue du régiment. Nous reformons les rangs et nous attendons, mais le général ne vient pas jusqu’à mon bataillon, et nous allons achever notre repas.

Je suis ensuite appelé chez le Lt Colonel[14] pour recevoir les ordres. Mon bataillon doit rester en réserve à Ypres avec le Lt Colonel dans une maison de correction appelée « Bienfaisance », le 2e baton doit aller dans le secteur de la 84e brigade, le 3e baton dans le secteur de la 83e brigade.

A la nuit complète, nous arrivons à proximité d’Ypres ; mon baton marchant le dernier un cycliste vient me dire que le colonel m’attend sur la première route à droite avant d’entrer à Ypres.

Lorsque mon bataillon arrive près de cette route, je le devance mais je cherche en vain le Lt Colonel et divers renseignements tendent à me faire supposer que lui et d’autres unités du régiment ont continué droit sur Ypres. J’essaie en vain de les rattraper et revenant en tête de mon bataillon, je me décide à me rendre directement à la Bienfaisance. Mais arrivé à Ypres, je suis fort embarrassé sur le chemin à prendre, je cherche un habitant pour m’y conduire. Avec peine, j’en trouve enfin un qui s’y offre volontairement ; par précaution, je le fais encadrer par deux soldats et nous marchons dans l’obscurité dans cette ville que nous savons avoir été férocement bombardée, nous traversons la Place célèbre en évitant des pierres et des trous, traces du bombardement. Là mon guide s’arrête un instant chez lui accompagné de mes deux soldats puis revient se mettre devant nous et nous continuons la marche. Quelques voitures militaires nous croisent ou nous dépassent en nous bousculant presque et je songe au désordre qu’entraînerait l’éclatement de quelques obus. Mais là aussi sans doute les Allemands ne bombardent plus la nuit, ce qui facilite singulièrement nos mouvements et nos ravitaillements ; seule l’artillerie alliée se fait entendre par instants.

Nous sortons d’Ypres par une porte qu’on me dit être celle de Menin et j’interroge d’autres personnes pour être certain que notre guide ne nous trompe pas. Nous prenons la route de Menin et à environ 500 mètres à droite, notre guide nous amène à la porte de Bienfaisance. Je le remercie vivement et le fais reconduire par un des mes agents de liaison pour qu’il n’ait pas d’ennuis, car les habitants ne doivent pas circuler la nuit.

Je trouve le Lt Colonel arrivé peu avant et nous examinons la façon dont nous pourrons organiser le cantonnement, ce qui est assez difficile, d’autant plus que l’on ne doit pas faire usage de lumières au 1er étage. Nous serrons beaucoup nos hommes d’autant plus que deux compagnies du 3e baton viennent s’y loger également par ordre du Gal de brigade. Les officiers s’installent dans des cellules où il y a des lits en fer sans literie, mais dont une partie des carreaux est cassée par suite des effets produits par l’éclatement des projectiles. Je m’installe avec le Lt Colonel dans une grande salle chauffée où se trouve le poste téléphonique nous reliant à la brigade.

12 décembre Zillebecke et les tranchées en 1ère ligne

Nous cherchons à nous organiser un peu mieux et à faire nettoyer tout l’établissement qui n’a presque pas souffert du bombardement, mais à quelques mètres d’un des murs se trouve un énorme trou de neuf à dix mètres de diamètre, produit certainement par l’un des plus gros projectiles allemands.

Je me fais présenter les nouveaux gradés et je prépare les propositions nécessaires pour compléter les ordres. Je constate à nouveau que presque tous mes gradés sont des anciens blessés du début de la guerre.

Le Lt Colonel me donne l’ordre d’aller à la brigade[15] prendre les ordres qui me concernent et me fait accompagner d’un agent de liaison qui puisse le conduire à la brigade dont nous ignorons encore l’emplacement exact. Je trouve difficilement cet emplacement en passant par un petit chemin affreux où j’enfonce plus haut que mes chaussures.

Le colonel Escalon me met au courant de la position des tranchées de la brigade et me dit que le lendemain j’irai reconnaître une partie de ces tranchées pour relever des bataillons qui les occupent.

Le Lt Colonel arrive à son tour et je retourne à Bienfaisance en enfonçant un peu moins dans la boue. Dans la journée, contre ordre, mon bataillon est mis à la disposition de la 14e[16]brigade qui n’a pas encore pu reprendre entièrement la tranchée prise à son arrière sur le secteur.

Nous apprenons que ce petit échec a été la cause de la relève mal comprise de l’artillerie ; notre artillerie insuffisamment orientée, n’a pas pu appuyer suffisamment nos troupes. On suppose donc que les Allemands prévenus de la relève par leurs espions, ont profité de ce moment critique pour enlever une tranchée entre le chemin de fer au sud de Zillebecke et la cote 60. (A la suite de ce fait, des mesures spéciales seront prescrites sur la relève de l’artillerie, l’ancienne artillerie restant en place avec la nouvelle jusqu’à ce que celle-ci fût complètement au courant).

Je reçois donc l’ordre de me porter à la tombée du jour à Zillebecke où je dois prendre les ordres du Colonel Dillemann[17], commt le 151e[18].

Laissant les cuisiniers et les corvées de distribution à qui je dus envoyer un guide aussitôt arrivé à destination, je me rends à Zillebecke, village à peu près détruit par les obus qui y tombent chaque jour à plusieurs reprises. Je fais cependant mettre mes hommes à l’abri dans quelques maisons et autant que possible dans des caves, fort rares d’ailleurs, et après m’être fait indiqué difficilement le poste du Colonel Dillemann, je vais me mettre à sa disposition.

Ce colonel que j’ai connu comme sous-chef d’Etat-Major du 6e Corps me reçoit très aimablement, m’invite à dîner et à coucher dans son poste et me dit que dans quelques heures mes hommes pourront se mettre à l’abri dans la Tuilerie qui sera laissée libre par le 16e baton de Chasseurs[19]. D’ailleurs peu après le chef de ce baton, le Cne Niéger, vient au poste du Colonel et nous causons, heureux de nous retrouver. Il me dit que les tranchées sont en partie inondées, et que toutes nos attaques qui d’ailleurs sont ralenties par la boue, se brisent sous le feu croisé des nombreuses artilleries allemandes. Il déclare qu’on nous demande des efforts exagérés, que son bataillon n’en peut plus et que lui-même est presque à bout, quoique ses nombreuses campagnes dans le Sahara l’aient entraîné. Il repart bientôt pour aller créer pendant la nuit une 2e ligne de tranchées, après m’avoir dit que la 1er ligne enfilée près de la cote 60 par les Allemands est à peu près intenable et que le baton du commt Desbareau[20] est fortement éprouvé. Il me plaint si je dois le relever le lendemain comme il est probable.

Avant de nous étendre dans la cave, le colonel Dillemann me racontece qu’il a fait au début de la campagne. Le général Sarrail[21] désirant avoir comme sous-chef d’EM un de ses nombreux protégés (et d’ailleurs le Lt Colonel Dillemann ayant des croyances et des idées qu’il avait en horreur) l’avait fait nommer Colonel à titre temporaire et lui avait donné un régiment. Il avait été blessé assez fortement dès le début et avait pris assez récemment, quoique imparfaitement guéri, le commandement du 151e.

Comme presque tous les colonels et même les commandants de brigade (d’ailleurs presque tous colonels), il trouvait que l’on nous épuisait par des efforts peu utiles. A la suite de l’échec du 10 novembre, les attaques ayant échoué pour reprendre la tranchée perdue et les troupes qui occupent les boyaux remplaçant cette tranchée, étant décimées par un tir d’enfilade, il avait demandé comme tous les commandants de ces troupes une légère rectification de la ligne pour éviter des pertes inutiles, mais les généraux, ne voulant pas le moindre recul, refusaient impitoyablement et prescrivaient sans cesse des attaques. Comme nous il craignait que l’épuisement de nos troupes n’amène un nouveau désastre comme celui du 10 novembre. (Je crois que cet entêtement des généraux était la conséquence du principe appliqué par le GQG de disgracier tous ceux ayant des échecs. Evidemment cela a le bon côté de donner des généraux ne voulant reculer à aucun prix, mais lorsqu’ils exagéraient comme les nôtres, cela pouvait amener un désastre).

Constamment dérangés par le téléphone, nous dormîmes peu.

13 décembre

Dans la matinée, je reçus l’ordre de relever le soir le commt Desbareau qui se plaignait

sans cesse par le téléphone que son bataillon était décimé, que plusieurs de ses commandants de Cie étaient à peu près fous et que la moindre attaque allemande percerait sans peine.

Mon bataillon est installé dans la Tuilerie, presque tous les hommes ayant pu trouver place dans les fours immenses, à l’abri de presque tous les gros projectiles. Mais les abords sont fort dangereux car les obus y éclatent presque chaque heure et tous ceux qui ont à sortir des fours, officiers, agents de liaison, hommes de corvée, risquent beaucoup. J’ai fait en conséquence faire la soupe à Bienfaisance et on l’apporte à mes hommes soir et matin.

Dans l’après-midi, je vais avec mes commandants de compagnies et chefs de section reconnaître l’emplacement du secteur entre la cote 60 et le chemin de fer. Après avoir causé avec Desbareau, je décide les compagnies qui relèveront les diverses compagnies du 2e bataillonet je prescris aux commandants des compagnies dont les tranchées peuvent être enfilées par le feu ennemi, d’examiner la possibilité de boucher la partie antérieure des tranchées par une sorte de coffre en bois rempli de terre que nous constituerions la nuit avec des planches.

Desbareau me raconte que son bataillon est décimé sans aucun profit militaire, que l’un de ses commandants de compagnie est à peu près fou, qu’un autre est couché dans le fond de la tranchée sans vouloir en bouger et sans rien écouter, etc… Je suppose qu’il craque un peu et après avoir examiné la situation, je décide que dans la nuit je rectifierai le tracé d’une des tranchées pour qu’elle ne soit plus enfilée et, comme je sais qu’on ne m’en accorderait pas l’autorisation, je décide de prendre cela sous ma responsabilité après m’être assuré que la situation militaire, loin d’en être compromise, serait améliorée. Nous revenons avant la nuit pour dîner et repartir ; comme en partant du poste du Colonel Dillemann j’avais remarqué que des balles tirées ou non sur nous avaient frappé dans les maisons près de nous, je passe un peu au nord de ces maisons mais je constate que des balles frappent encore le sol non loin de nous. Je ne crois pas que ces balles nous sont destinées mais le front autour d’Ypres faisant plus d’une demi-circonférence je crois que les balles tirées presque sans cesse à un secteur au sud, venaient mourir près de Zillebecke.

Je rentre au poste du Colonel Dillemann mais lorsque je le mets au courant de mes constatations, il me dit qu’un contre-ordre est arrivé et que mon bataillon ne relèvera pas le bataillon Desbareau. Il ne me cache pas qu’il suppose que j’aurai une mission plus périlleuse.

Nous causons de la situation et nous nous étonnons tous deux qu’aucun officier d’Etat-Major de Division ou de Corps d’armée n’ait encore été vu dans aucune de nos tranchées et nous sommes d’accord pour penser que s’ils y venaient, ils reconnaîtraient l’impossibilité de certaines des missions qui sont confiées aux troupes.

Dans la soirée nous recevons les ordres pour le lendemain. D’abord une sorte de proclamation très-belle de Joffre disant en substance que l’ennemi avait assez longtemps foulé le sol de la patrie et maintenant que nous avions réussi à l’arrêter, il était temps de le chasser de France, qu’en conséquence l’offensive générale serait reprise le lendemain.

En exécution de ces ordres, divers efforts devaient être faits le lendemain sur notre front et mon bataillon portant deux compies en 1ère ligne et deux compies en 2e dans le secteur de gauche de la 14e brigade (= 84e) à 500m au nord de la cote 60 devait avec ses deux compagnies de tête enlever les tranchées adverses en face d’elles. Je devais être en place avant le jour de façon à ce que les deux compies intéressées reconnaissent le terrain d’attaque pendant la préparation d’artillerie ; je devais donc quitter Zillebecke vers quatre heures du matin conduit par des guides envoyés par le secteur où je devais me rendre. Je prévins mon bataillon d’être sous les armes à la Tuilerie à quatre heures afin que je puisse mettre tous les hommes au courant de la situation.

[Connaissant le secteur et les défenses allemandes et surtout leurs nombreuses mitrailleuses, nous ne doutions pas de l’insuccès sur notre front, mais nous comprenions la nécessité d’attaquer énergiquement partout pour que l’ennemi ne puisse amener ses réserves en temps utile aux points qui seraient forcés, ce qui pourrait donner la victoire générale.]

14 décembre

Après quelques petites heures de repos, je me rendis à la Tuilerie où en pleine obscurité les commandants de compagnie avaient peine à rassembler leurs hommes. Les corvées de soupe n’avaient pas encore pu apporter la soupe. Je pris des dispositions pour les faire guider vers notre secteur.

Lorsque le bataillon fut rassemblé, je lui lus l’ordre du général Joffre et je lui dis que je comptais sur tous pour que le bataillon se distingue afin que l’ennemi soit chassé de France et de Belgique.

Nous partîmes à travers champs, guidés par les soldats du 162e[22] ; la nuit était complètement obscure, nous enfoncions dans la boue, et devions par endroits franchir des haies et des fossés. Le bataillon en file indienne avait un allongement immense et mettait un temps indéfini à franchir les obstacles ; pour que la queue ne se perdît pas il fallait s’arrêter tous les deux cents mètres au moins. En outre, on nous avait fait prendre des boucliers de tranchées fort lourds et les hommes qui les portaient restaient en arrière ; on avait même eu la prétention de nous faire traîner des boucliers sur roues pesant plusieurs centaines de kilos et impossibles à remuer de 10 cm dans les champs (folie des chefs ne connaissant pas le terrain) ; j’avais expliqué d’ailleurs au Colonel Dillemann l’impossibilité de les traîner. Nous avancions donc avec une lenteur inimaginable, peut-être ne faisions-nous pas plus d’un kilomètre utile à l’heure.

Puis tout à coup, nos guides déclarèrent ne plus savoir où ils se trouvaient. J’arrêtai le bataillon et j’envoyai mes deux guides en avant pour chercher à se reconnaître ; ils savaient qu’ils devaient passer près de deux maisons ; je leur dis de les chercher sans se troubler et conservant le contact avec eux par les hommes de communication, j’attendis en faisant serrer la queue de notre bataillon. Mes guides revinrent au bout de quelques minutes ayant retrouvé leur direction.

Nous arrivâmes enfin au poste du commt du secteur, le commt Jénot[23], qui nous donna des guides pour chaque compagnie. Ayant l’ordre de rester avec nos deux compagnies de réserve, je donnai mes instructions aux deux commts de Cie chargés de l’attaque, car le temps manquait pour me porter jusqu’aux tranchées de 1ère ligne et en revenir et je devais me hâter pour que tout mon bataillon fût en place avant le jour. Les boucliers n’arrivèrent même pas en temps utile, d’ailleurs ils étaient absolument inutilisables pour des hommes se portant à l’avant, c’étaient des boucliers de rempart à placer sur les parapets des tranchées.

Je n’étais pas sans inquiétudes sur la façon dont se comporteraient mes hommes car nous n’avions pas eu le temps d’amalgamer nos divers renforts depuis notre désastre du 10 novembre et les recrues de la classe 14 se montraient fort indisciplinées.

J’étais avec le commt Jénot dans une maison isolée et notre poste était relié par le téléphone avec les tranchées de 1ère ligne.

[Très-heureux de nous retrouver, le commandant Jénot et moi, nous causâmes quelques instants et Jénot ne me cacha pas qu’il trouvait une différence entre les deux régiments et qu’il regrettait vivement le 94e.]

La préparation d’artillerie fut assez énergique par les 75 mais nous savions par expérience que ces canons, merveilleux sur le personnel, étaient peu efficaces sur les tranchées et il était douteux que les nombreuses mitrailleuses fussent mises hors de service.

En effet, mes deux compagnies attaquèrent avec une belle audace et gagnèrent du terrain jusqu’à ce que les mitrailleuses croisassent leur feu sur elles, alors elles furent clouées au sol et malgré tous les efforts des gradés, les hommes ne pouvant avancer sous un tel feu, rampèrent pour revenir dans les tranchées de départ.

Les pertes étaient importantes pour la petite distance parcourue (une centaine de mètres en moyenne), le quart de mes deux compagnies était hors de combat et près de la moitié des gradés.

Je rendis compte de l’impossibilité de réussir et mes compagnies restèrent dans les tranchées jusque vers midi.

A ce moment, je reçus l’ordre de ramener mon bataillon en arrière puis de le conduire près du poste du commt Desbareau[24] où je recevrais de nouveaux ordres.

Le mouvement était difficile, mais nous réussîmes à l’exécuter sans pertes.

Au poste indiqué, je trouvai le lieutenant colonel de Saintenac[25] et le capitaine Niéger[26].

Le Lt Colel me dit que de concert avec le 16e baton de chasseurs, mon bataillon allait tenter une attaque sur les tranchées ennemies, le 16e attaquant en 1ère ligne, et moi en 2e. Le Cne Niéger, épuisé et souffrant encore du genou, donnait ses ordres, étendu dans le poste.

Je disposai mon bataillon pour l’attaque, puis le Lt Colel de Saintenac me demanda de placer une compie près de la tranchée du chemin de fer pour parer à un mouvement de l’ennemi sur notre droite, dans le cas où les tranchées du secteur à notre droite céderaient.

La préparation d’artie fut faible et nous nous portâmes à l’attaque. En raison des nombreux boyaux remplis de boue jusqu’à mi-cuisse et quelquefois davantage, l’ordre pour l’attaque ne pût être maintenu et je constatai que l’entassement de mes troupes était trop grand. Le feu ennemi rendait à peu près impossible la progression de la tête du 16e baton, les hommes pouvaient à peine s’arracher de la boue et étaient donc dans l’impossibilité d’aborder rapidement l’ennemi. Sur la plupart des points, il fallait pour atteindre nos tranchées de 1ère ligne, passer un à un dans des boyaux presque remplis de boue où des morts ou blessés gisaient. En un mot l’attaque aussi peu préparée était dans l’impossibilité de progresser. J’eus beau me porter en avant jusque dans les compies du 16e Chasseurs et essayer de les faire progresser plus vite, mon bataillon ne put pas seulement atteindre les tranchées de 1ère ligne et perdit inutilement du monde. Les compagnies de tête du 16e Chasseurs eurent le courage de se porter en avant à la sonnerie de la charge, mais furent rapidement rompues et rejetées dans nos tranchées.

[Ces attaques nous prouvèrent que les Allemands n’avaient pas occupé la tranchée qu’ils nous avaient prise quelques jours auparavant et qui était presque remplie de boue ; ils l’avaient rendue inoccupable et avaient créé une autre tranchée plus saine. C’était ce que nos chefs nous empêchaient de faire de notre côté.]

A la nuit, nous fûmes ramenés en arrière et je constatai que mon bataillon avait encore perdu des hommes et des cadres. Le Colel commandant la 14e brigade[27] me demanda par le téléphone si mon bataillon était en état de reprendre l’attaque le lendemain ; je répondis que j’exécuterai les ordres qui me seraient donnés mais qu’en raison de la désorganisation des cadres, j’estimais que mon bataillon avait besoin d’être reformé

Mon bataillon revint à la Tuilerie de Zillebecke et je retrouvai le colonel Dillemann qui me félicita d’avoir eu le courage de répondre que mon bataillon avait besoin d’un repos.

Cependant au début de la nuit, il me communiquait à regret l’ordre de retourner près du chemin de fer pour reprendre l’attaque toujours sous les ordres du Lt Colonel de Saintenac.

Malgré les demandes de tous les colonels chefs de secteur ou commandants de brigade, les généraux ordonnaient de reprendre l’attaque.

15 décembre

J’allai donc en pleine nuit chercher mon bataillon à la Tuilerie et l’amenai près du poste du Lt Colonel de Saintenac comme dans l’après-midi de la veille.

Dans la matinée, je reçus l’ordre de former mon bataillon en arrière du poste pour être prêt à attaquer. J’eus la malchance de perdre encore un officier pendant cette opération.

[A ce moment l’adjudant qui devait prendre le commandement d’une de nos compagnies par suite de la mise hors de combat des officiers, voulut en refuser le commandement. Pour le principe, je l’obligeai à le garder provisoirement sous menace de le traduire en Conseil de Guerre.]

Au moment où je portais en avant ma première compagnie, le Lt Colonel de Saintenac me fit parvenir l’ordre d’arrêter et de venir lui parler. Les généraux avaient enfin autorisé à ne faire que des attaques partielles pour maintenir seulement l’ennemi dans l’indécision.

J’organisai donc successivement des attaques de sections que je ne fis pas pousser à fond.

A la tombée du jour, nous revînmes encore aux mêmes emplacements que les jours précédents. Tous ces mouvements se faisaient plus ou moins sous les obus et nous devions avoir le flair et de la chance pour y échapper.

Au début de la nuit, le Colonel Dillemann reçut l’ordre d’attaque pour le lendemain et m’annonça que je devais y participer encore avec le 162e.

16 décembre Attaque du fortin de Zillebecke avec le 162e RI

Après avoir encore constaté la diminution de mes cadres et avoir dû donner le commandement de la 2e Cie au sous-lieutenant Frath (mon ancien caporal clairon), je refis encore le même chemin dans l’obscurité et plaçais mon bataillon dans des tranchées de 2e ligne en attendant l’heure fixée pour l’attaque qui devait être poussée à fond pour enlever le fortin allemand de la cote 60.

L’attaque devait être menée par six colonnes d’assaut de deux compagnies chacune : quatre colonnes formées par le 162e, deux par mon bataillon ; les quatre premières placées à droite devaient attaquer entre le chemin de fer et le sommet y compris du fortin, les deux miennes devaient attaquer le flanc gauche du fortin. La préparation d’artillerie devait être plus grande que les précédentes et une pièce ou une section de 65 devait être amenée tout près (en arrière de nos tranchées de 2e ligne pour mieux écraser le fortin).

La préparation fut en effet intense sur le fortin par le 75 mais aucun autre canon, je crois, n’agit pour l’aider ; en outre, le front battu était trop étroit à mon avis et n’était guère concentré que sur le fortin, négligeant les tranchées à droite et à gauche. Il est vrai que ces tranchées étaient peut-être trop rapprochées des nôtres pour pouvoir être battues par le 75 sans atteindre également les nôtres à cause de la tension de la trajectoire. Il aurait fallu des canons à tir courbe pour écraser ces tranchées au lieu de les laisser intactes. Quant aux canons de 65, la boue terrible de ce pays où les fantassins ont peine à marcher, les arrêta et ils ne purent participer à l’attaque.

L’heure fixée pour l’assaut fut successivement retardée de plusieurs heures pour permettre une plus grande préparation. Enfin, elle fut définitivement fixée à midi 40, je crois, heure à laquelle l’artillerie devait allonger son tir. Toutes les montres étaient bien réglées.

Nous avions pendant ce temps reconnu le terrain le moins défavorable pour nous porter sur le terrain à gauche du fortin, car les boyaux et les tranchées de 1ère ligne devaient gêner mes colonnes partant des tranchées de 2e ligne, tandis que les quatre autres devaient partir des tranchées de 1ère ligne. Aussi je décidai de faire partir mes colonnes trois ou quatre minutes avant la fin du tir d’artillerie, pensant qu’elles profiteraient ainsi de l’effet produit sur l’adversaire qui n’aurait peut-être pas le temps de tirer efficacement sur elles.

Mes prévisions furent justifiées ; mes deux colonnes partirent avec un ensemble et un entrain merveilleux qui me valurent les félicitations du Lt Colonel du 162e (Claudon[28]) dirigeant l’attaque et des officiers qui les virent. Elles purent ainsi franchir sans que l’ennemi tirât sur elles, l’espace qui les séparait de la 1ère ligne ; la droite de ma colonne de droite put même continuer jusque sur les pentes du fortin. Mais ma colonne de gauche (colonne extrême) fut arrêtée à sa sortie de la tranchée de 1ère ligne par le feu des tranchées ennemies à la gauche du fortin. Je marchais péniblement entre mes deux colonnes en traversant les boyaux où j’avais de la boue jusqu’à mi-cuisse et où j’avais à peine la force d’arracher mes pieds ; à un certain endroit, je trouvai un obstacle au fond de la tranchée et je me rendis compte que c’était un cadavre français ; je dus pour passer m’accrocher à lui et marcher dessus. Je me dirigeai vers ma colonne de gauche pour essayer de l’entraîner ; mais à ce moment l’ennemi avait relevé la tête et un feu d’enfer nous forçait à nous abriter un peu. A ce moment, le commandant de la colonne de droite (Cne Darthos) revint vers moi par le boyau et m’apprit que les troupes du 162e, qui devaient marcher à sa droite et attaquer le sommet du fortin, n’étaient pas sorties de leurs tranchées malgré ses efforts et me demanda de le signaler au Lt Colonel dirigeant l’attaque. J’envoyai donc le Cne Darthos essayer d’entraîner le reste de nos hommes et je revins mettre au courant le lieutenant colonel Claudon et lui montrer que mes hommes étaient cramponnés au talus gauche du fortin et qu’il fallait que le 162e attaquât à son tour pour que les miens ne fussent pas sacrifiés.

Le Lt Colonel Claudon donna aussitôt ses ordres par téléphone et m’assura que le 162e attaquait. Lorsque je voulus quitter le Lt Colonel Claudon pour retourner à l’attaque, il me demanda de rester auprès de lui, car il pouvait avoir besoin de moi.Mais il était trop tard pour attaquer et tous les efforts du 162e et de mes compagnies échouèrent à quelques mètres des tranchées.

Cela tenait évidemment à l’action des tranchées intactes à droite et à gauche du fortin et des nombreuses mitrailleuses qui s’y trouvaient.

Je sus un peu plus tard par trois de mes hommes qui s’étaient glissés dans le fortin que celui-ci était presque encombré des cadavres allemands et que lors de l’attaque les derniers défenseurs l’avaient abandonné en lançant des pétards et grenades qui avaient fait de nombreuses victimes. Mais aussitôt ils avaient aperçu partant des tranchées en arrière une très forte contre-attaque allemande qui avait réoccupé le fortin pendant que mes trois hommes se retiraient. Cela prouve que notre artillerie avait ou trop allongé son tir ou l’avait mal dirigé, car cette contre-attaque eût dû être anéantie par nos obus de 75.

En définitive, peut-être eussions-nous pu occuper le fortin si le 162e avait accompagné ma colonne de droite ; mais il est fort probable que les tranchées de droite et de gauche étant intactes, nous eussions été entourés au moins à la tombée du jour et chassés du fortin.

A mon avis, il résultait clairement de toutes nos attaques de ces trois jours que sans une préparation d’artillerie beaucoup plus intense et où une artillerie à tir courbe ferait sentir son action en détruisant à peu près les tranchées rapprochées et les nombreuses mitrailleuses flanquant la ligne, tous nos assauts devaient rester indéfiniment infructueux sauf quelque hasard heureux. D’ailleurs, ce fut probablement la conclusion du haut commandement puisque toutes nos attaques ultérieures (Vauquois, Beauséjour, Eparges, Arras, etc…) réussirent après une préparation d’artillerie fantastique…

A mon corps d’armée, on ne se rendit pas encore à l’évidence et plusieurs attaques furent encore tentées en vain (mais je n’y participai plus) pour attendre que le génie ne fut arrivé à miner le fortin qu’il prétendait pouvoir faire sauter. Pendant l’exécution de ces attaques, un officier du génie, paraissant bien connaître son métier, en outre très-brave et sachant exécuter des reconnaissances audacieuses, avait réussi à créer au fond de la voie ferrée un obstacle qui empêchait les mitrailleuses allemandes d’enfiler la voie ferrée. En outre, il créa à la place d’un boyau rempli de boue un autre boyau plus sain qui sauva certains de nos hommes car ceux-ci dès qu’ils étaient atteints restaient enlisés dans la boue et y mouraient. Le soir nos brancardiers devaient se mettre jusqu’à six pour arracher de la boue, ceux qui avaient survécu.

A la nuit, le Lt Colonel du 162e rendit compte que toutes ses troupes étaient épuisées, qu’une partie des officiers étaient tués et qu’il était impossible de continuer. Nous pûmes ramener en arrière les débris de nos unités. J’eus alors la douleur d’apprendre que le Lt Ethis de Corny qui avait entraîné la colonne de droite et que j’avais aperçu accroupi sur le talus du fort avait été tué ou blessé grièvement à son arrivée même en ce point probablement par un pétard ou grenade.

Je reçus l’ordre de retourner à Zillebecke et le Lt Colonel Claudon m’adressa à nouveau toutes ses félicitations et me promit de me signaler dans son compte-rendu officiel : « Jamais, me dit-il, il n’avait vu des troupes partir à l’assaut avec cet ensemble et cet entrain. »

Après avoir vivement félicité mon bataillon en le ramenant à la Tuilerie de Zillebecke et avoir prescrit d’établir les pertes le plus exactement possible, je me rendis au poste du Colonel Dillemann. Celui-ci me serra bien affectueusement la main en m’avouant qu’il ne croyait pas me revoir et en me félicitant sincèrement du courage et de la force d’âme que j’avais montrée, me dit-il, dans ces trois jours successifs de combat ; il avait chaque fois, m’affirma-t-il, admiré la façon dont j’avais accueilli et accompli des ordres vraiment bien durs pour moi. Je le remerciai vivement de ses compliments trop flatteurs

Le Colonel Deville commt la brigade[29] me félicita par téléphone et me promit d’appuyer ma nouvelle proposition pour Lt Colonel.

Je fus avisé que mon bataillon irait au repos le lendemain pour se refaire.

17 décembre

Après une nuit enfin presque complète, je conduisis, avant que le brouillard ne fût levé, mon bataillon près du poste du Lt Colonel de Saintenac à la ferme du passage à niveau sur la route de Menin.

Je répartis mes compagnies entre deux fermes et une propriété voisine et chacun s’occupa de se nettoyer. En défaisant mes chaussures, je trouvai deux bourrelets de boue d’un demi-centimètre d’épaisseur sur chaque chaussette dans ma guêtre et dans le haut de la chaussure. Il fallut plus d’un jour pour nettoyer ma capote couverte de boue jusqu’aux hanches.

Le relevé des pertes indiqua que j’avais perdu plus de la moitié de mes cadres et environ 40 % de mes hommes. Nous établîmes aussitôt des propositions pour combler les vides dans la mesure du possible et j’obtins du Lt Colonel la promesse d’un officier à ce moment à l’infirmerie et qui devait rentrer dans deux ou trois jours pour commander ma 4e compagnie n’ayant plus d’officier. Mon bataillon était de nouveau réduit à quatre officiers commandant de compie et l’effectif de chaque compagnie variait entre 85 et 70.

Des propositions de récompense furent établies et le Lt Colonel après m’avoir félicité au sujet de la brillante conduite de mon bataillon me proposa à nouveau pour Lt Colonel.

18 décembre

Après une bonne nuit sur un lit de paille, je continuai à m’occuper du nettoyage des hommes et de la reconstitution de mon bataillon.

La ferme que j’occupais sans être positivement bombardée était fréquemment menacée par des obus tombant à quelques mètres des bâtiments. Aussi le Lt Colonel ne permettait pas aux unités qui occupaient la ferme d’y rester en entier ; une partie était dans des tranchées voisines et les hommes qui occupaient la ferme ne devaient pas en bouger pour ne pas attirer le feu adverse. Mais en raison des corvées indispensables, il est nécessaire qu’il y ait quelque va et vient d’hommes et à la fin de l’après-midi deux ou trois hommes qui entraient dans la ferme furent atteints par un obus, deux furent tués.

La ferme était occupée par plusieurs belges, hommes et femmes dont deux jeunes hommes qui n’avaient pas l’air de s’ennuyer avec les jeunes femmes. Ce spectacle de jeunes hommes ne combattant pas pour la défense de leur pays me révoltait.

A la tombée du jour, le médecin chef du régiment, le docteur du Roselle, venait courageusement, quel que fût le danger, rendre compte au Colonel et prendre ses ordres. J’appris que son infirmerie était restée près de la Bienfaisance et qu’il avait ainsi été avisé que les instruments d’une musique complète de la maison de correction y étaient restés et qu’on pouvait les acheter pour reconstituer la musique du régiment dont les instruments avaient peu à peu été presque tous perdus. Le Colonel donna aussitôt l’ordre d’achat, et depuis ce moment le régiment fut presque le seul à avoir une vraie musique.

J’étais un peu souffrant de l’intestin mais cela n’eut pas de suites.

19 décembre Dans les tranchées en avant de la butte aux Anglais

Après une nuit calme, nous eûmes à incorporer un petit renfort qui me permit de porter l’effectif de mes compagnies à environ 80.

Le bombardement des abords de la ferme augmenta un peu dans la journée et plusieurs fois le Lt Colonel exprima l’avis qu’il serait prudent de se mettre dans la cave ; quoique je n’y fusse pas disposé, ne croyant pas à un vrai bombardement, un obus étant tombé dans la cour et un autre près du mur extérieur, nous accompagnâmes le Lt Colonel dans la cave. Mais les obus cessèrent de menacer d’aussi près la ferme et nous remontâmes bientôt dans la cuisine où nous travaillions.

J’appris que je relèverais dans la soirée le bataillon Ducloux[30] dans les tranchées en avant de la butte aux Anglais, c’est-à-dire dans le secteur de la 13e brigade (=83e) en contact avec le secteur de la 14e brigade (=84e).

A la nuit, nous partîmes ; nous traversâmes Zillebecke où nous prîmes divers objets pour améliorer les tranchées, planches, fascines, boucliers, etc… et nous prîmes à la sortie Sud-Est de Zillebecke une petite route conduisant à la Butte aux Anglais. A cette extrémité de Zillebecke de plus en plus en ruines, des balles ayant dépassé nos tranchées sifflaient fréquemment. Je fis abriter mes compagnies en attendant que tout mon bataillon pût serrer.

Je donnai le commt et un guide au Cne Darthos avec ordre d’attendre de nouveaux ordres à la Butte aux Anglais et pour gagner du temps, je devançai mon bataillon au poste du Ct Ducloux.

La pluie avait repris et lorsque après la Butte aux Anglais, nous quittâmes la route pour prendre un petit chemin sous bois, nous recommençâmes à enfoncer dans la boue, malgré les rondins pavant en partie le secteur. J’étais obligé de donner la main à mon guide pour ne pas tomber. Les balles ne sifflèrent un peu qu’à une petite partie du chemin et j’arrivai auprès du Ct Ducloux.

Celui-ci me mit au courant des compagnies à relever ; deux de ces compagnies dépendaient du poste du Comt Desbareau[31] à notre gauche et deux du poste où je me trouvais et où j’avais en outre deux compagnies du 19e Chasseurs[32] sous mes ordres.

J’envoyai mes instructions et des guides pour conduire deux compagnies au poste du Comt Desbareau et m’amener les deux autres.

M’étant mis au courant des particularités des tranchées de mon poste, tranchées en mauvais état d’ailleurs et tout entières sous bois, je pus, lorsque mes deux commandants de compie arrivèrent, leur donner mes instructions pour la relève qui se passa dans de bonnes conditions. Une demi-compagnie resta en réserve. Je prescrivis les travaux d’amélioration à faire la nuit, travaux considérables parce que l’on avait gagné un peu de terrain en avant lors des attaques du 14 au 15, sans aucune utilité d’ailleurs puisque cela ne faisait pas reculer les Boches et que nous y perdions du monde. Je pris aussi des mesures pour assurer la liaison à droite avec la 14e brigade (= 84e).

[Vers le centre de mon secteur, se trouvait en avant des tranchées un petit renflement de terrain qui était inoccupable le jour à cause du feu ennemi, mais que l’un ou l’autre adversaire pouvait occuper de nuit afin de gêner par son feu les travailleurs adverses. Je donnai ordre d’y porter une plus forte patrouille que la veille pour essayer de l’occuper. Mais l’ennemi nous y devançât avec une escouade entière.]

La nuit fut très pluvieuse et mon abri fait au flanc d’un petit mouvement de terrain fut percé par l’eau, ce qui me rendit le repos difficile.

20 décembre

Etant très fatigué, je ne pus faire l’inspection de mes tranchées, je dus me contenter de reconnaître du haut du petit mouvement de terrain leurs emplacements généraux et leurs chemins d’accès et je fis venir les commandants de compagnie pour décider avec eux des améliorations à exécuter.

Je pris note de leurs besoins en outils, fascines, planches, etc… et après m’être assuré des ressources existant à l’église de Zillebecke, je donnai mes ordres à ma compagnie de réserve pour aller y chercher le soir ce qui était nécessaire et j’en fis la répartition entre mes compagnies.

Je fis aussi couvrir mon abri de papier goudronné pour arrêter la pluie. Je partageais cet abri assez petit avec le poste téléphonique et je décidai de le faire agrandir afin de mettre le poste téléphonique à l’autre bout et de pouvoir placer un poêle. Je demandai au Lt Colonel des sapeurs pour ce travail ; il me les promit pour le lendemain.

[Pour me rendre maître la nuit de la petite bosse de terrain en avant des tranchées, j’y portai dès la baisse du jour une section entière, ce qui fit renoncer les Boches à nous en chasser. Nos travaux purent se faire tranquillement. Un nouveau renfort d’une vingtaine d’hommes par compagnie m’arriva. Je le fis rester tout entier avec ma réserve.]

Dans la soirée, se produisit sur mon front une vive fusillade, faisant croire à une attaque ennemie. Je pris immédiatement mes dispositions pour pouvoir me porter avec ma réserve sur le point qui serait menacé. Mais j’appris bientôt par le téléphone qu’une simple patrouille avait déclenché toute cette fusillade.

La nuit fut assez tranquille malgré de nombreux coups de fusil isolés.

21 décembre

Avant le lever du jour, le Colonel Escalon, commt la brigade[33], vint à mon poste, il me dit que malgré ce que j’avais fait, la 14e brigade (= 84e) se plaignait que la liaison ne fut pas assurée et qu’il allait s’en rendre compte sur place. Je lui expliquai ce que j’avais fait et je l’accompagnai aux tranchées où je lui expliquai aussi les ordres que j’avais donnés pour exécuter les tranchées envahies par l’eau. Il approuva les mesures que j’avais prises ; nous nous portâmes ensuite jusqu’à la section de mitrailleuses qui placée en arrière de la ligne flanquait le terrain entre les deux brigades. Pour satisfaire la 14e brigade (= 84e), il me prescrivit d’étendre ma droite plus loin que je n’en avais d’abord reçu l’ordre.

En nous rendant aux tranchées de droite, nous passâmes près d’une pièce de 75 embourbée que l’on avait cherché à amener à proximité des tranchées sans y réussir tant le terrain était boueux. Après le départ du Colonel Escalon, je donnai mes ordres pour étendre la droite et pour rectifier certains points de la ligne. Cela m’obligea à donner à mes compagnies leurs renforts tout en me réservant d’égaliser les effectifs ultérieurement.

Dans la journée, le capitaine Darthos[34], qui était à gauche de ma ligne, me rendit compte que des Boches étaient entrés en conversation avec ses hommes dans les conditions suivantes : l’un des Boches avait demandé s’il pouvait venir jusqu’auprès de notre tranchée pour donner des cigares ; nos hommes avaient accepté, le Boche était venu, avait demandé du pain en échange et avait aussi donné un morceau de leur pain K[35] que nos hommes trouvèrent affreux.

TROISIEME CAHIER

21 décembre (suite)

Le Boche raconta qu’ils en avaient tous assez de la guerre et qu’ils comptaient qu’elle finirait bientôt ; il déclara que sa compagnie ne tirait plus sur nos hommes lorsqu’ils sortaient des tranchées et que même à l’heure où les officiers venaient dans la tranchée et obligeaient à tirer, ils tiraient en l’air ainsi que nos hommes avaient dû s’en apercevoir (Et en effet les hommes de cette compagnie n’entendaient jamais siffler les balles). Il raconta enfin qu’il était alsacien ainsi que plusieurs de ses camarades et qu’il viendrait avec eux se rendre la nuit suivante.

Aussitôt que j’eus connaissance de ces faits, je pris les mesures suivantes : j’interdis formellement sous peine de Conseil de Guerre de communiquer avec aucun Boche et que tous ceux qui sortiraient de leurs tranchées devraient être tués s’ils ne se rendaient. En outre, supposant que l’annonce de la reddition des Alsaciens, pouvait être un piège, je prescrivis de veiller attentivement et de ne laisser approcher les déserteurs que un à un les mains hautes, si toutefois ils se présentaient et que tout groupe s’avançant devrait être impitoyablement fusillé.

En outre, supposant d’après certains indices que si le fait était connu de l’autorité supérieure, mes hommes et les gradés de la compagnie seraient punis sévèrement, je prescrivis au capitaine de faire le nécessaire pour que le fait restât secret et je n’en rendis compte au Lt Colonel que par une lettre particulière, en lui donnant mes motifs pour agir ainsi.

(A quelques jours de là, parut un ordre faisant connaître que des hommes d’un autre régiment avaient communiqué avec des Boches, qu’ils étaient traduits en Conseil de Guerre et que leurs chefs étaient blâmés ou punis. Le Lt Colonel m’approuva donc d’avoir tenu le fait secret).

Chaque jour, je remarquais que l’artillerie allemande était beaucoup moins active qu’autrefois et moins active que notre artillerie.

22 décembre A la tuilerie de Zillebecke

La nuit et la matinée furent assez calmes.

Dans la journée, je fis terminer l’amélioration de mon abri mais j’appris que je n’en profiterais pas parce que je serais relevé par le commt du 19e Chasseurs[36] dont les compagnies seraient en majorité dans le secteur ; mes compagnies resteraient en place pendant que j’irais à Zillebecke prendre le commandement du poste téléphonique pour relever le Lt Colonel de Saintenac.

A la tombée du jour, après avoir mis au courant le commandant du 19e Chasseurs, je revins rapidement aux fours à tuile de Zillebecke.

23 décembre

Il fait un temps affreux, vent violent et neige fondue. Je reçois l’ordre du commandant de la brigade de rassembler tout le matériel dispersé sur la route à l’église de Zillebecke. Je vais aussitôt me rendre compte du matériel ainsi disséminé afin de commander les corvées nécessaires parmi les compagnies stationnées dans la tuilerie. Pendant cette reconnaissance, les Allemands canonnent la route, je suis encadré par les obus, mais ceux-ci sont certainement plus que médiocres car les éclats ne passent pas près de moi.

Je commande les corvées et je vais de temps en temps surveiller le travail, la Tuilerie est à plusieurs reprises le but d’un bombardement assez intense mais bien peu efficace : cependant mon cycliste garçon très dévoué, est légèrement atteint à la jambe. Il peut se rendre cependant à l’infirmerie d’Ypres et sera sur pied trois ou quatre jours après.

24 décembre

Je reçois l’Ordre de la Division au sujet des combats du milieu du mois ; j’y vois avec peine que je ne suis pas proposé pour lieutt-colonel mais pour une citation à l’ordre de l’Armée. J’ai aussi le regret de constater que le capitaine Darthos n’est proposé pour aucune récompense.

Dans la matinée, nous apprenons aussi que la Division change de secteur et va se porter un peu plus au Sud ; mon bataillon doit être au repos à Ypres dans les casemates de la Porte de Lille.

Je fais préparer un punch pour mon poste comme réveillon.

25 décembre Repos à Ypres

Mes compagnies me rejoignent à la Tuilerie vers trois heures du matin ; nous allons reprendre nos corvées et nos cuisiniers près de la Bienfaisance et nous traversons Ypres en pleine nuit.

J’installe difficilement mes compagnies dans les casemates et je trouve un lit sans drap au couvent des Sœurs de Nazareth où j’établis ma liaison. Je suis dans un dortoir où pourrait tenir une quinzaine de lits ; il y a quatre fenêtres dont presque tous les carreaux sont cassés par l’éclatement des obus, mais il y a un poêle que je me propose de faire chauffer.

Vers six heures, je m’étends deux heures sur le lit et j’ai la chance pour ce Noël d’avoir une messe au couvent à neuf heures. Cette messe est assez impressionnante car on entend constamment le sifflement des obus qui vont éclater non loin des fossés entre les portes de Lille et de Menin où l’artillerie ennemie cherche nos batteries.

Après la messe je vais constater que mes hommes dorment à poings fermés et je me rends à l’infirmerie voir le docteur du Roselle qui me reçoit d’une façon charmante et m’invite à déjeuner. Nous allons ensemble visiter la ville qui est très-peu abîmée en dehors de la grand’place. Là même on peut encore bien se rendre compte de son architecture sauf en ce qui concerne les toits des grands édifices, toits qui sont tous brûlés. Les halles et la cathédrale sont très-réparables. Nous allons admirer un grand nombre de maisons curieuses ; du reste la plupart des maisons de la ville a le même cachet architectural, ce qui fait un très-joli ensemble. Je peux enfin voir de jour les fortifications avec ses larges fossés pleins d’eau, les arbres couverts de givre font très-bien.

Avant de déjeuner, je retourne à mes compagnies. Je constate que l’une d’elles s’est étendue en dehors des casemates, je rectifie la répartition et je donne mes ordres pour qu’une casemate encombrée de vieux débris soit débarrassée afin que les hommes soient moins serrés.

Je retourne déjeuner à l’infirmerie où un repas soigné me change de mon ordinaire modeste. Je vois dans le jardin de l’infirmerie un obus de 155 non éclaté : c’est un obus français que les Boches nous ont envoyé et qui n’a pas éclaté heureusement pour nos médecins et nos malades. J’admire la salle où l’on peut faire prendre des tubs à nos hommes.

Après avoir fait ma correspondance, je vais me promener sur les remparts et je constate que le bombardement des Allemands est assez faible et que la plupart de leurs projectiles n’éclate pas. J’ai envoyé acheter du coke à l’usine à gaz et je parviens à réchauffer ma grande salle. Je cause au capitaine Darthos de l’oubli de l’Ordre à son égard et je l’approuve d’aller en parler au Lt Colonel puis au Colonel commandant la brigade.

Après être allé revoir toutes mes compagnies, je rentre continuer ma correspondance puis dîner et me coucher afin de profiter de mon lit.

26 décembre

Je dors en effet d’un sommeil profond et je ne me lève que onze heures plus tard.

Après être allé m’assurer que tous les hommes se nettoyent et améliorent leurs casemates, je vais rendre une visite au Colonel Escalon, logé dans une ferme du hameau des Trois Rois, et je lui parle de l’oubli de l’Ordre de la Division en ce qui concerne le Cne Darthos. Le Colonel me parle de notre nouveau secteur qui n’est pas meilleur que le précédent et il me dit que je n’irai probablement que le surlendemain.

Dans la journée, la pluie recommence.

27 décembre

Dans la matinée, je fais un petit tour dans Ypres, sans m’éloigner de mon poste et je vais acheter des dentelles dans une maison particulière afin de les envoyer à ma femme et mes filles. Je me promène un peu avec du Roselle. Puis je reçois l’ordre de me rendre chez le Colonel Escalon afin de recevoir les ordres nécessaires pour aller relever aux tranchées le bataillon Ducloux[37]. Il me dit qu’il est inutile que j’aille reconnaître les tranchées et qu’un guide se trouvera à l’endroit où la route de Hollebecke coupe la voie ferrée. Il ne peut encore me fixer l’heure de la relève qui se fera probablement au milieu de la nuit mais je serai averti de l’heure par un ordre écrit.

En revenant, je vais par précaution reconnaître l’endroit où je devrai trouver mon guide, puis je rentre à Ypres et je convoque mes commandants de compagnie pour leur donner mes instructions en même temps que pour examiner la réorganisation des compagnies (nouveaux gradés) et les besoins divers.

Je prescris que tout le monde dormira de bonne heure après avoir pris les précautions nécessaires pour être prêts à la première alerte ; je conviens des points de rassemblement et de l’ordre de marche afin qu’il y ait le moins de temps perdu possible dans l’obscurité. Puis je dîne rapidement et me couche tôt afin de dormir un peu avant le départ.

A dix heures, je suis réveillé une première fois par un planton m’apportant l’ordre de partir à une certaine heure, puis à onze heures, je reçois un contre ordre et à minuit un nouvel ordre de partir à deux heures du matin. J’ai bien le soin de ne pas faire réveiller inutilement mes officiers.

28 décembre A nouveau dans les tranchées plus au sud vers Hollebecke

Vers une heure seulement je les fais prévenir que le départ sera à deux heures. Chacun fait ses préparatifs. Il pleut très fort et je vais étrenner un couvre képi en toile cirée que je viens de recevoir. Je laisse pour le docteur du Roselle certains paquets dont les effets chauds que ma femme m’a fait adresser pour mon bataillon de sa part et de celle de divers amis.

A 1h45, je suis à la porte de Lille où je constate que certaines compagnies ne sont pas au rendez-vous, je les fais hâter et sous une pluie violente, nous partons. Je guide la colonne après avoir mis en queue un officier pour ne pas laisser de traînards en arrière.

Au point de rendez-vous convenu, je ne trouve aucun guide, une baraque se trouvant auprès je fais chercher à l’intérieur où le guide aurait pu se mettre à l’abri et s’endormir, mais c’est en vain. Après quelques minutes d’attente, ne voyant rien venir, je décide de continuer sur la route d’Hollebecke jusqu’à un hameau où je sais que le Lt Colonel de Saintenac a son poste de commandement, quoique je sache qu’il y a un raccourci pour aller à mes tranchées. Je suis au moins certain de ne pas m’égarer pour me trouver peut-être au jour avec mon bataillon sous le canon ennemi ; au poste du Lt Colonel de Saintenac, il doit certainement y avoir plusieurs hommes de liaison connaissant mes tranchées puisque le Lt Colonel est chef de secteur.

Nous continuons à marcher sous la pluie et nous arrivons à un groupe de quelques maisons que je suppose être le poste du Lt Colonel. A force de chercher, un artilleur nous dit que le poste que nous voulons est plus loin. Lorsque j’aperçois de nouvelles maisons j’envoie en avant deux hommes chercher le poste du Lt Colonel. Nous le trouvons enfin. Je le mets au courant après nous être cordialement serré la main, d’autant plus qu’on ne sait jamais si on se reverra. Il fait chercher un guide mais ne peut en trouver, certains hommes ayant changé d’abri pour la nuit ; on met enfin la main sur un homme qui connaît le poste du commandant Desbareau[38], un peu au nord de celui où je vais. Là, nous devons trouver un homme de liaison connaissant le poste du Comt Ducloux.

Nous reprenons la marche, la boue devient plus forte, on enfonce au moins jusqu’à la cheville. A proximité du poste du Comt Desbareau, j’arrête mon bataillon pendant que notre guide va demander à ce commt un autre guide. L’attente dure quelques minutes, puis le nouveau guide nous mène dans une nouvelle direction où le sol devient de plus en plus mauvais pendant que la pluie redouble. Nous descendons dans un ravin profond et en remontons l’autre bord au moyen de marches creusées dans le sol et très glissantes. L’allongement du bataillon devient énorme et il faut marcher comme des tortues pour que le contact ne se perde pas ; j’envoie même mes agents de liaison s’assurer que leurs compagnies suivent. Nous marchons depuis quelque temps dans un bois de sapin et pendant que mes compagnies serrent, j’arrive enfin au poste du commandant Ducloux. Celui-ci est très étonné que je n’aie pas trouvé ses guides, puis il s’aperçoit que ceux-ci sont allés à l’autre passage à niveau plus voisin de Zillebecke.

Le commt Ducloux me met au courant des particularités de ses tranchées qui sont déplorables, les deux compagnies extrêmes sur trois compagnies en ligne étant dans des tranchées inondées. En revanche, une attaque ne paraît pas à redouter, le terrain entre nous et les tranchées ennemies étant presque impraticable par suite du fouillis formé par le bois détruit par les projectiles.

Nous organisons la relève le plus rapidement possible pour que le bataillon Ducloux puisse atteindre Ypres avant le jour, en raison de mon retard.

Lorsque Ducloux est parti, j’organise la relève de mes compagnies pour les six jours que je dois passer dans cet endroit (charmant nouvel an à prévoir) de façon à ce que mes compagnies passent chacune peu de temps dans les tranchées inondées. Puis je fais organiser par ma compagnie de réserve le plus de matériaux possible, en plus de ceux que je fais prendre au poste du colonel, pour surélever le sol des tranchées inondées (surtout des fascines).

Après un court repos, je déjeune, puis je vais faire la reconnaissance de mes tranchées. Certains boyaux de droite, par où je commence, ont plus de trente centimètres d’eau et je les franchis en marchant sur les avant-bras appuyés sur le sommet des boyaux. Certaines parties de mes tranchées sont à trente mètres de celles des Boches, dont le tir, les balles retournées, détruit de nombreux créneaux. Il faut prendre beaucoup de précaution pour éviter des pertes inutiles.

Le centre de mes tranchées est très-bon. Mais lorsque je vais vers la gauche, cela devient épouvantable, les tranchées franchissent un ravin profond tout en changeant de direction. Il semble à les suivre que l’on fait face presque aux précédentes mais les créneaux sont bien orientés pour éviter les accidents. Les tranchées sont tellement inondées que le courant de l’eau est assez fort ; il a fallu faire une sorte de pilotis, l’eau ayant une profondeur de près de 60 à 70 cm. Comme l’eau a monté, le parapet est trop bas et protège très insuffisamment et je donne des ordres pour le surélever tout en me rendant compte que le travail est difficile. A certains endroits je dois me baisser beaucoup pour ne pas être vu. J’arrive enfin à l’extrémité près d’un groupe de masures à peu près détruites dans lesquelles passe la tranchée ; c’est le point de liaison avec l’autre bataillon.

Je demande quel est l’état du boyau qui reconduit de là vers l’arrière ; on me dit qu’il est inondé et que si je ne veux pas me tremper, il faut retourner vers le centre de ma ligne d’où un boyau en bon état me ramènera à mon poste.

Je repasse donc dans les endroits dangereux et j’entends un de mes hommes me dire : « mais baissez-vous plus, mon commandant, voilà une balle qui a frôlé votre tête » et il me montre le trou dans le talus. Je lui réponds : « merci mon ami, mais il faut néanmoins que je fasse le nécessaire, tant pis si je suis tué, c’est notre sort commun ». Je rentre enfin à mon poste sans encombre. Ce poste est passable comme installation et bien à l’abri des projectiles, ainsi que les abris de la compagnie de réserve qui est placée à côté de moi. Je me promène un peu dans le bois avec le capitaine Darthos commandant cette compagnie et nous constatons que beaucoup de sapins sont troués d’une ou plusieurs balles, généralement assez haut parce que le terrain se relève encore un peu après mon poste avant de redescendre vers les tranchées.

29 décembre

Pendant la nuit, une tempête s’élève et nous entendons les sapins se casser de tous côtés. Le lendemain en effet nous constatons que presque tous les sapins atteints d’une balle sont cassés à la hauteur de cette balle. Je vais à mes tranchées constater les dégâts et donner les ordres nécessaires pour que ces dégâts soient réparés dans la nuit, car le jour on ne peut passer la tête au-dessus du parapet sans risquer la mort.

J’apprends que le Lt Colonel de Saintenac, trouvant que son hameau est trop bombardé, a changé de poste et est venu un peu en arrière de mon bois.

Au commencement de l’après-midi, je vais le voir et il m’apprend qu’il est fort probable que nous allons être relevés pour avoir un vrai repos. Je n’y crois qu’à moitié ; on nous l’a tant de fois annoncé et il y a plus de trois mois que nous sommes sous le canon sauf 24 heures vers le 10 décembre ! Je m’attends donc à une relève mais pour être dans un ou deux jours rappelés au combat.

En revenant à mon poste, je vois une ferme légèrement en arrière en flammes : des hommes d’un régiment voisin y ont imprudemment mis le feu et les Allemands s’empressent de bombarder cet emplacement. C’est regrettable car une partie de notre paille, etc… provenait de cette ferme où nous envoyions des corvées.

J’annonce au Cne Darthos que la relève est probable mais que si elle ne s’est pas confirmée avant huit heures du soir, il ira néanmoins relever à cette heure la compagnie de droite.

[Pendant ces diverses journées comme d’ailleurs depuis la reconstitution du régiment en novembre, j’ai d’assez grandes difficultés à maintenir la discipline et à hausser le moral des hommes qui, quoique courageux à l’heure du danger, cherchent à éviter les fatigues de la vie de tranchée, en particulier en se faisant porter malade pour aller à la visite à Ypres et même s’ils ne sont pas reconnus, à quitter la tranchée presque toute la journée. C’est même dangereux avec des effectifs aussi faibles que les nôtres et je suis obligé de donner des ordres très sévères. Je me propose même de demander un changement au sujet de la visite médicale.]

Vers neuf heures du soir, j’ai enfin le renseignement officiel que je serai relevé dans la nuit par un bataillon du 122e (16e corps) et que je devrai me rendre à une ferme située un peu au Sud de Vlamertynghe par de petits chemins qui seront, à mon avis, difficiles à trouver de nuit. J’y envoie aussitôt le comt de ma Cie de réserve avec mission de nous envoyer un guide, si possible, à l’embranchement de la grand’route.

Le bataillon du 122e n’arrive qu’après dix heures et je ne puis quitter le petit bois que vers minuit.

30 décembre Départ du front et arrivée à Vlamertynghe à l’ouest d’Ypres

Le Cne Darthos déclarant connaître un bon itinéraire pour aller rapidement à Ypres, je lui fais guider la colonne. Malheureusement quelques balles sifflent après avoir dépassé la crête et l’un de mes hommes est touché à la tête. Nous nous trouvons bientôt dans des passages boueux et difficiles avant de rejoindre enfin la voie ferrée que nous suivons jusque près de la gare d’Ypres ; nous prenons la route d’Ypres à Bailleul[39]. La marche est excessivement lente. Je comptais trouver un guide à l’embranchement du chemin que nous devions prendre à droite, car avec les sinuosités des petites routes belges à cause des canaux, il est à peu près impossible de s’y reconnaître, surtout la nuit. Mais je ne trouve personne et je dépasse bientôt le train de combat du régiment fort embarrassé sur la direction à suivre. Après quelque hésitation je m’engage enfin sur un chemin pavé aux tournants fort nombreux et je ne suis pas du tout certain d’être sur le bon, tout en étant convaincu que je suis à peu près dans la bonne direction. Enfin j’arrive vers cinq heures à la ferme qui m’était fixée, mais un de mes hommes de liaison, envoyé par mon capitaine de logement, m’apprend que nous devons continuer plus loin. A un hameau, je trouve enfin mon capitaine qui me dit que nous devons nous entasser dans deux granges où tous les hommes ne pourront tenir ; je suis obligé de laisser une compagnie dehors. Personnellement, je ne trouve un abri que dans une pièce déjà occupée par des territoriaux du service de santé. Je m’étends deux heures sur un peu de paille mais, étant donné le nombre de personnes occupant la pièce, je ne puis dormir un seul instant.

Vers neuf heures du matin, nous nous dirigeons sur Vlamertynghe.

Pendant que nous attendons d’entrer dans le village, le général du Corps d’armée, Humbert[40], est annoncé et s’arrête successivement devant chaque bataillon. Lorsqu’il arrive au mien, il me demande : « eh bien, commandant, êtes-vous satisfait du moral de votre bataillon ? ». Ne voulant pas farder la vérité, je lui réponds : « pas tout à fait, mon général, pour certaines circonstances… ». Alors, m’interrompant, le général déclare : « vous devriez avoir élevé le moral de votre troupe et en être satisfait. Cela dépend du chef. ». « Mais, mon général, mon bataillon s’est encore distingué à l’attaque du fortin, mais c’est la discipline de tous les jours que je n’ai pu encore lui inculquer en raison de la faiblesse des ordres ». « C’est assez, répond-il brusquement, présentez-moi vos officiers » et il passe devant le front. Je lui dis que je n’ai qu’un seul officier par compagnie dont deux bien nouveaux sous-lieutenants et l’un des premiers commandants de Cie que je lui présente est Frath, en lui disant que c’est mon caporal-clairon du début de la campagne. Le général ne peut réprimer un sursaut, il devient moins sec comprenant peut-être que je dois avoir quelque peine à commander dans ces conditions et il me quitte avec un mot moins dur.

Nous entrons enfin dans Vlamertynghe et nous avons encore à chercher des fermes pour y cantonner dans des conditions passables. Cela change des deux mois de tranchées. Je suis chez d’assez pauvres gens qui d’abord disaient qu’ils ne pouvaient me donner un lit, mais qui s’arrangent bientôt et deviennent aimables, l’homme qui y habite est d’ailleurs presque paralysé. Je parviens cependant à y être passablement.

Nous recevons pour nos hommes de nombreux colis envoyés par des œuvres diverses. Nos hommes paraissent ravis.

Dans l’après-midi, je vais jusqu’à la demeure du Lt Colonel. Je lui raconte mon dialogueavec le Général. Il me dit qu’il en a été exactement de même pour lui et qu’ayant répondu une phrase analogue à la mienne, le général a eu la cruauté de lui répondre : « ce sont les officiers qui n’ont pas assez de moral ». Nous estimons le Lt Colonel et moi qu’il était pourtant de notre devoir de ne pas dire que notre troupe a un moral à toute épreuve, lorsque nous sommes certains du contraire ; en agissant ainsi nous pouvions tromper notre chef et lui causer une douloureuse surprise si notre troupe ne donnait pas ce qu’il en attendait.

A mon avis, c’est le défaut du commandement dans cette guerre, c’est de ne pas vouloir proportionner les efforts demandés à l’état réel de la troupe et de lui demander des choses impossibles qui ne servaient qu’à baisser les effectifs et même le moral. Certainement que toutes les attaques intempestives que j’ai menées du 20 septembre au 30 décembre, en particulier près de la Pompelle, à Klosterhoeck, à Bixschoote, au Fortin, n’ont servi qu’à nous faire perdre le double d’hommes qu’il eût été nécessaire pour conserver nos tranchées et sans aucun profit, puisque toutes les attaques n’ont servi qu’à nous faire décimer sans le moindre profit et risquaient même, comme à Bixschoote, à nous faire enfoncer. Mon régiment a dû dans cette période perdre plus de 3000 hommes et il eût pu tenir solidement ses tranchées en perdant à peine mille hommes. Pour tout chef ayant été dans les tranchées, les attaques étaient vouées à l’échec tant que nous n’aurions pas beaucoup plus d’artillerie lourde, car malgré le feu de nos excellents 75, les tranchées, les défenses accessoires et les mitrailleuses restaient presque toutes intactes et le feu croisé des mitrailleuses arrêtait les plus braves.

[Des médecins aide-majors sont affectés à chaque bataillon. J’ai un aide-major ancien et un jeune médecin avec lui sortant du Val de Grâce et n’ayant pas encore passé sa thèse. Je le traite néanmoins comme un aide-major. Nous faisons popote tous les trois.]

Dans la soirée, nous apprîmes que nous marcherions le lendemain sur Cassel ; décidément nous allions bien avoir un petit repos.

31 décembre Retour en France : en marche vers Bavinchove au sud de Cassel[41]

Départ pénible en pleine obscurité vers six heures, comme toujours certaines compagnies n’arrivent au point initial que juste à l’heure ou un peu en retard et le Lt Colonel craignant toujours d’être en retard, s’impatiente. Il faut courir après les retardataires, mais nous partons cependant presque à l’heure et comme cette heure est toujours calculée un peu en avance, nous attendrons encore à Poperinghe pour prendre la gauche de la division. Je suis en tête du régiment.

Au milieu de Poperinghe, nous passons devant l’Etat-Major de la Division ; le chef d’Etat-Major me demande mon effectif et me dit que, en raison de l’urgence, une partie de mon régiment va être transportée en autobus. Je suppose que, comme d’habitude, c’est pour aller plus vite au combat et je lui demande si je dois arrêter mon bataillon, étant donné que je suis le bataillon de tête. Il me répond que puisqu’on n’a pas de place pour tout le régiment, il est préférable qu’il arrête la queue du régiment pour ne pas faire d’encombrement. Je continue donc la marche qui se fait avec une multitude d’à-coups ; à la sortie de Poperinghe il y a même un encombrement de voitures. (Je songe que c’est de là qu’il y a 20 jours j’ai marché vers Ypres pour les durs combats du milieu du mois).

Lorsque le jour se lève, je fais rectifier la tenue (enlever les passe-montagnes, cache-nez, etc…) ; puis je retourne en tête du bataillon. Peu après le Colonel Escalon commt la brigade me rejoint et me dit que des hommes du bataillon ont des cache-nez et des passe-montagnes et qu’il faut les faire enlever. Je lui réponds que je viens de passer moi-même, mais que nos cadres sont si faibles que dès que les officiers ont le dos tourné, les hommes indisciplinés remettent ces objets. Le colonel me parle ensuite de l’entrevue que j’ai eue la veille avec le général Humbertet me dit qu’il ne faut pas lui répondre que le moral de la troupe n’est pas parfait. Je lui demande s’il faut mentir et risquer ainsi d’amener des inconvénients graves : il me répond qu’à lui, colonel Escalon, je puis dire la vérité mais qu’au général de corps d’armée il faut, devant la troupe surtout, répondre que le moral est parfait……

Je laisse donc encore une fois mon bataillon passer devant moi et je fais des observations à tous les officiers et sous-officiers dont les hommes ont remis leurs passe-montagnes ou cache-nez. Lorsque je redépasse mon bataillon pour me porter en tête, je trouve encore quelques hommes à tenue incorrecte et je les secoue fortement ; l’un d’eux ayant un cache-nez me répond qu’il n’en a pas : furieux, j’empoigne le cache-nez et le tournant pour serrer le cou, je le tire brusquement en demandant à l’homme ce que c’est. L’homme me dit : « mais vous n’allez pas m’étrangler ! » « Vous le mériteriez » lui réponds-je, pour mentir effrontément et faire ainsi de l’indiscipline. Si je vous y reprends, gare à vous ». J’ai eu le soin dès la première fois de dire que j’avais l’ordre des généraux de faire enlever les cache-nez, etc…

Peu après nous croisons quelques compagnies d’un autre corps d’armée et je constate que presque tous les hommes ont leur cache-nez et passe-montagne, ce qui fait crier certains de mes hommes.

Entre Poperinghe et la frontière, les autobus portant les deux autres bataillons du régiment, moins une compagnie et demi environ, nous dépassent.

Bientôt nous apercevons les collines françaises qui nous reposent les yeux de l’éternelle plaine belge. Nous passons la frontière vers dix heures et nous sommes très heureux de rentrer dans notre chère France et de quitter ce coin de Belgique où nous avons tant souffert. Peut-être aurons-nous encore des affaires plus sanglantes, mais il est presque impossible que nous ayons autant de boue !

A l’entrée de Steenvoorde, premier village français, je fais jouer la musique et la population applaudit. Il est environ 10h et demie et étant donné la lenteur de la marche, je me doute que je ne pourrai atteindre Cassel avant une heure et j’envoie un mot au Colonel Escalon pour lui demander où je dois faire la grand’halte que je ne puis guère retarder. Le Colonel me répond que la Division défile devant le Général près de Cassel et qu’il est préférable que je ne m’arrête pas avant.

En raison du froid, j’avais fait la marche à pied, mais je commence à ressentir une fatigue un peu anormale et je monte à cheval vers ce moment. Peu après, un nouvel arrêt de la colonne nous retarde encore et après avoir longé mon bataillon et parlé à mes officiers, je me rends compte que les hommes ne peuvent aller plus loin. Je décide donc de faire la grand’halte malgré le désir du Colonel commandant la brigade, dès que je trouverai de l’eau et si possible un abri contre le vent et j’envoie un cycliste avertir le Colonel Escalon. A mi-chemin environ entre Steenvoorde et Cassel, je vois quelques maisons placées sur un léger mouvement de terrain qui peut nous protéger du vent. Je trotte jusque là et je trouve un emplacement favorable. J’y fais donc faire la grand’halte et j’envoie un mot au Colonel Escalon pour l’en avertir (Un peu après, je recevrai un mot du colonel m’autorisant à faire la grand’halte)

Mes officiers et moi nous installons dans une maison et nous déjeunons de bel appétit.

Vers deux heures, je repars après avoir appris que nous cantonnons au-delà de Cassel à Bavinchove. Avant d’entrer dans cette ville, je tourne donc à gauche et j’arrive à Bavinchove lorsque le jour commence à baisser. Le capitaine de jour m’indique approximativement les fermes assez éloignées où certaines de mes compagnies doivent cantonner et je les dirige en conséquence. Pendant qu’on me cherche un logement je vais m’assurer que mes compagnies trouvent leurs fermes, mais je les trouve sur la route parce que les hommes de liaison ont trouvé les fermes occupées. Après avoir fait évacuer l’une des fermes par de la cavalerie, je trotte jusqu’à la ferme la plus éloignée et je la trouve occupée par le 8e Chasseurs. Je vais chercher le capitaine de jour et nous retournons parlementer avec le commt du 8e Chasseurs. Ce n’est qu’après avoir visité bien des fermes que nous parvenons à cantonner convenablement ma dernière compagnie.

Je ne rentre que très-tard à mon logement et j’y apprends que lendemain 1er janvier, je serai enfin décoré devant deux bataillons du régiment.

Je m’empresse d’apprendre la bonne nouvelle à ma famille en l’avertissant que nous sommes enfin au repos. Puis j’organise un grand déjeuner pour le lendemain où j’invite les officiers supérieurs et mes officiers, et en outre quelques verres de champagne pour tous les officiers avant le déjeuner.

1er janvier 1915 Repos à Bavinchove : décoration de la Légion d’Honneur

Après une bonne nuit, nous nous préparons pour la revue ; j’essaie de ne pas mettre de capote afin d’être décoré en vareuse, mais le froid trop vif m’oblige à mettre ma capote avant la revue. Je ressens une joie profonde à recevoir la Croix de la Légion d’Honneur pour des faits de guerre[42]. Le Lt Colonel me fait Chevalier aux applaudissements de l’assistance en me disant un mot affectueux. Le soir, il écrit à ma femme qu’il a eu la joie de me décorer après avoir admiré mon calme invraisemblable sous le feu.

Après la revue, le Lt Colonel s’excuse de ne pouvoir venir déjeuner avec moi parce qu’il n’a pu refuser l’invitation du Colonel commandant la Brigade.

Au moment où nous prenons le champagne avant le déjeuner, j’ai la joie de voir arriver le capitaine Marzloff qui nous amène un renfort, revenant après la guérison de sa seconde blessure. Je l’invite à déjeuner.

Le déjeuner est joyeux ; mes camarades me félicitent chaudement en me disant que j’ai bien gagné cette Croix et que le 5e galon que je devrais avoir déjà ne tardera pas à venir.

Tous les hommes ayant reçu de l’Administration de quoi faire un repas succulent (rôti, confitures, oranges, vin rouge et Champagne), je leur envoie un cigare pour chacun d’eux et fais donner du champagne et des londrès[43]aux sous-officiers et à ma liaison.

Enfin, j’envoie à ma femme une dépêche lui souhaitant la bonne année et lui annonçant ma décoration.

Dans l’après-midi, nous apprenons que nous nous embarquerons à la fin de la nuit et nous allons reconnaître la gare.

Mais dans la nuit nous sommes avisés qu’un accident survenu sur la voie ferrée nous oblige à nous embarquer à Hazebrouck[44].

2 janvier Transfert et cantonnement à Berny-sur-Noye au sud d’Amiens

Nous partons un peu avant le lever du jour et nous arrivons à Hazebrouck vers dix heures. Pendant la route j’ai rencontré un commandant de groupe de notre régiment qui me dit : « Ah ! Je n’ai pas eu le plaisir de vous rencontrer autour d’Ypres, mais par exemple j’ai entendu parler de vous. On ne parle guère que des prouesses de votre bataillon ! » Je le remercie en lui disant que cela ne me vaudrait pas encore mon 5e galon.

Je devance la Colonne et vais à la gare où le Colonel me fait dire qu’un autre bataillon du régiment va s’embarquer avant le mien. La pluie tombant assez fort, je cherche et trouve un abri dans de grands bâtiments inachevés. Entre dix heures 1/2 et onze heures, je fais demander au Lt Colonel l’autorisation de faire manger les hommes. Le Lt Colonel refuse et je dois agir énergiquement pour que des sous-officiers ou des hommes ne sortent des bâtiments pour aller dans des cafés. Vers onze heures1/4, j’insiste auprès du Lt Colonel pour laisser manger les hommes et j’ai gain de cause. Nous déjeunons rapidement dans une auberge et vers midi nous recevons l’ordre d’entrer en gare pour nous embarquer après un retard de plus de deux heures. Nous embarquons rapidement et vers deux heures de l’après-midi nous partons pour Amiens avec la croyance que nous débarquerons à Montdidier. Par Saint-Omer, nous nous dirigeons lentement sur Calais ; vers 4 heures, nous ne sommes encore qu’entre Calais et Boulogne. A Etaples, nous avons un long arrêt, l’un de nos wagons de chevaux chauffant. J’obtiens avec peine la promesse que les chevaux changés de wagon viendront par le dernier train du régiment.

3 janvier

Nous sommes à Longueau vers minuit et nous y buvons un café, donné paraît-il aux frais des jeunes filles d’Amiens. Le commissaire militaire me timbre mon billet pour Ailly-sur-Noye et me dit que nous cantonnerons à Ailly et Jumel.

A Boves, long arrêt, le train précédent n’ayant pas fini de débarquer à Ailly. Nous arrivons enfin vers une heure du matin ; à la gare d’Ailly, j’apprends que nous ne cantonnons pas à Ailly mais à Berny-sur-Noye avec le 2ème bataillon du régiment qui a préparé notre cantonnement, le 3ème bataillon cantonnant à Jumel avec E.M. Vers 3 heures nous nous installons à Berny dans des conditions passables.

Après une petite nuit, nous vérifions les cantonnements et nous faisons nettoyer les hommes et les armes.

Je vais voir le Colonel. Le bruit court que nous allons être incessamment rapprochés du front du Santerre. Je vais voir des cousins de ma femme à Ailly.

Dans l’après-midi, nous apprenons que nous resterons dans nos cantonnements pendant plusieurs jours et nous organisons des douches pour les deux bataillons de Berny. Je télégraphie à ma femme de venir chez nos cousins d’Ailly.

4 janvier

C’est, je crois, dans cette matinée que trouvant à Berny le Lt Colonel et le docteur du Roselle, je leur parle des inconvénients considérables résultant de l’obligation de laisser les carroteurs aller passer la visite à l’infirmerie souvent très loin. Je leur raconte que grâce à ce prétexte il m’a manqué une centaine d’hommes certains jours, en particulier lors des attaques du fortin et aux dernières tranchées près d’Ypres où j’ai dû empêcher certains hommes d’aller à la visite pour ne pas trop dégarnir les tranchées. Je ne pouvais pas porter les hommes absents de leur poste puisqu’ils prétendaient (mot peu lisible) être à la visite et le temps me manquait le plus souvent de faire des enquêtes. Tous ces inconvénients disparaîtraient en ayant un médecin et un poste de secours près du chef de bataillon. Ce médecin passerait une rapide visite et n’enverrait vers l’infirmerie que les hommes réellement souffrants. J’ajoute d’ailleurs que j’ai pu constater que certains autres corps de troupe procédaient ainsi et que je croyais indispensable de le faire également. Il fut convenu qu’on essayerait le système que je proposais.

Je vais l’après-midi voir ma femme chez les Mareschal. Elle m’annonce que mes filles viendront le lendemain avec mon beau-père.

Nous organisons des exercices à partir du lendemain pour remettre les hommes à la manœuvre, les assouplir et les discipliner et surtout pour améliorer les cadres à peu près nuls.

5 janvier

Je cherche à me rendre compte du nombre d’hommes ayant fait la campagne depuis le début et des déchets déjà produits dans la classe 1914, qui nous a rejoints vers le 15 novembre. Je constate qu’il ne me reste qu’une vingtaine d’hommes ayant fait les cinq mois de campagne sans absence et qu’il ne nous reste plus que 2/5 de la classe 14 après six semaines de présence : sur les 3/5 manquant, il y a environ 2/5 tués ou blessés et 1/5 d’évacués pour raisons de santé. C’est un déchet effrayant. Il est facile de comprendre après cela que nous ne puissions pas trouver de cadres sérieux.

Dans l’après-midi, le Colonel Escalon vient faire une tournée ; je lui communique mon projet d’exercice surtout pour chercher à dresser mes cadres et il l’approuve. Il m’invite à déjeuner pour le lendemain. Je revois mes filles et mon beau-père.

C’est vers le 6 ou le 7 qu’est dite à Jumel par l’aumônier de la Division une messe pour les morts de notre régiment. L’église est trop petite pour contenir les soldats qui voudraient y entrer.

C’est vers cette date que nous nous rendons compte que nos soldats sont essoufflés après une petite course : les médecins déclarent que cela pourrait prouver un surmenage complet des cadres et les mesures sont prises pour faire examiner nos soldats. Mais ce n’était rien de grave et peu à peu nos hommes courent normalement dans les bonds de progression.

Je vais à cheval chez le Colonel Escalon ; il loge à Remiencourt ou Guyancourt dans un château, mais il n’a pas voulu être au château même et se trouve dans les communs ; c’est vraiment trop simple et son déjeuner est trop frugal ; nos repas ordinaires sont mieux sans comparaison. Le manque de gaieté de ce colonel si jeune me frappe aussi. Le commandant du 19e Chasseurs déjeune également chez le Colonel. En revenant au Moulin d’Ailly où est ma famille, je galope avec plaisir en constatant que je suis bien en selle. Cependant, je constate aussi combien il m’est difficile de monter sur mon cheval ainsi que de monter par le marche-pied d’une voiture à deux roues. Je me demande pourquoi j’éprouve cette difficulté qui ne diminue pas pendant nos dix jours de repos. Je souffre aussi un peu de l’estomac et de l’intestin et je dois suivre un régime.

Vers le 8, j’ai la visite d’un de mes frères et de ma sœur ; ils ne pensent rester que très peu de temps. Comme les autres parents, ils me trouvent moins fatigué qu’ils ne le craignaient. Je leur dis qu’en effet la vie au grand air est excellente et que la vie de tranchées n’est pas fatigante, mais que cependant mes forces ont décru et que mes hommes s’en aperçoivent. Ainsi mon cycliste a dit à mes hôtes : « Ah ! Le commandant est encore bien mais si vous l’aviez connu avant la guerre ! Il a été blessé, il a été malade et tout cela l’a beaucoup fatigué ».

Vers le 8 ou 9, le général Duchesne vient visiter le cantonnement ; lorsqu’il arrive dans mon secteur, il est avec le commandant Desbareau ; il entre dans mon logement où nous restons tous les trois et j’entends la curieuse conversation suivante : le commandant Desbareau remet la conversation sur l’affaire du 10 novembre en disant : « Je vous assure, mon général, que vous n’avez pas été bien renseigné et que ce n’est pas mon bataillon qui a été percé mais l’autre situé plus à gauche et il n’y a rien à reprocher à mes officiers en particulier, le capitaine Foucault. » Le général lui répond : « Je maintiens que c’est la gauche de votre bataillon qui a été percée et que le Cne Foucault n’a pas voulu essayer de combattre ou de s’échapper sous le feu ; il est sorti de sa tranchée, a fait quelques dizaines de pas, puis après avoir hésité en se grattant la tête, il est rentré se mettre dans sa tranchée où il s’est laissé prendre ». Desbareau très-excité parle avec une grande volubilité accumulant des affirmations : « Mais je vous affirme, mon général, que le capitaine Foucault était un très brave officier, que mon bataillon était superbe ; j’ai fait avec lui au château de Dixmude une attaque à découvert comme personne n’en fait plus dans cette guerre et d’ailleurs le commandant Barbaroux peut vous dire aussi comment mes officiers se sont comportés avant mon arrivée » etc… Enfin dans l’ardeur de la discussion, le commandant Desbareau fait une phrase pour dire que malgré mon courage, j’ai dû me retirer aussi le 10 novembre. Alors, le général lui répond : « Mais le commandant Barbaroux n’est nullement en cause, personne n’a rien à lui reprocher, je l’ai fait chevalier de la Légion d’Honneur et je l’ai proposé pour une citation à l’Ordre de l’Armée en attendant mieux » et se tournant vers moi il me dit en touchant ma croix : Hein ! Cela fait plaisir d’avoir cela sur la poitrine ! ». Mais le commandant Desbareau continue à discuter la valeur de son bataillon et le général clôt ce sujet en lui disant en souriant malicieusement : « Vous dites que je ne suis pas bien renseigné, mais croyez-vous que, lorsque j’ai causé dans une journée avec quelques Desbareau, je n’ai pas appris beaucoup de choses. Mais parlons d’autre chose. Comment vont nos bataillons ? » Je ne lui cache pas que cela ne va pas tout à fait au gré de mes désirs en raison de la pénurie de cadres dignes de ce nom et lui dénombrant ce qui me reste de combattants depuis le début et le déchet de la classe 14, je lui affirme que la plupart de mes sous-officiers ne sont pas dignes de faire de vrais caporaux et que j’aurai absolument besoin de deux vrais commandants de compagnie. Le général veut bien reconnaître ces difficultés et il passe dans les cantonnements de mes diverses compagnies en causant à divers hommes et gradés. A l’adjudant Sancier qui n’était que caporal il y a six semaines, il demande : « Mais où vous arrêterez-vous ? » « Quand je porterai votre képi, mon général » « Eh ! bien ! Vous en avez un aplomb ! » Et se tournant vers moi à quelques pas plus loin, il me dit : « il me plaît ce type là ! »

Vers le 10, je reçois une lettre du Colonel Deville[45] m’invitant à déjeuner pour le 12 ou 13 et me disant « qu’il m’avait admiré ainsi que mon bataillon pendant les attaques successives des 14, 15 et 16 décembre ».

Ce jour-là, le Colonel Escalon revient visiter Berny et me dit qu’il a trouvé que mon bataillon a complètement changé d’allure en ces quelques jours et qu’il m’en félicite.

Le 11, notre embarquement est annoncé pour la soirée. Je vais dire un nouvel adieu à ma famille. Mais le départ est retardé jusqu’au lendemain dans la matinée.

12 janvier Le départ pour l’Argonne

Nous nous rendons à la gare vers huit heures, mais le train précédent a au moins deux heures de retard. Aussi le commissaire militaire me demande de vouloir bien hâter l’embarquement de mon bataillon et de certains éléments restants du 8e Chasseurs. Je l’assure qu’il peut s’en rapporter à moi si les wagons ne font pas défaut. En effet, à mon grand étonnement le retard est presque rattrapé. Pendant l’embarquement du matériel, je vais retrouver mes docteurs qui déjeunent dans une maison et juste avant de sauter dans le train, j’embrasse ma famille qui va reprendre le train civil qui nous suivra. On parle de notre destination soit pour l’Alsace, soit pour l’Argonne, mais cette dernière destination est presque certaine. Décidément nous serons toujours dans les plus mauvais endroits…

A Creil, nous passons sur un pont en bois, non loin du pont en pierre qu’on répare. Nous sommes au (illisible : Caudyou Canly ?) à 4h ½ après une marche assez rapide. Mais alors la marche est désespérément lente par les embranchements conduisant vers la ligne de l’Est. A Pantin il nous est distribué un très bon café. Après un très long arrêt nous ne quittons Noisy-le-Sec qu’après sept heures, avec Vitry-le-François comme première direction. Après avoir un peu dormi je descends vers 4h du matin à Vitry-le-François où nous prenons un café et où l’on me dit que nous allons à Révigny.


[1] Pierre Alexis Ronarc’h (1865-1940) ; commande la brigade de fusiliers marins.

[2] Prend le commandement du 16e corps d’armée.

[3] Il s’agit probablement du général Allenou commandant la 5e division de cavalerie (source JMO).

[4] Le général de Cornulière (selon le JMO de la 5e brigade de cavalerie légère, de son vrai nom de Cornulier-Lucinière).

[5] Denis Auguste Duchêne (1862-1950) Saint-Cyr promotion d’Egypte 1881.

[6] Maurice Adrien Boulet-Desbareau (1867-1946) Saint-Cyr promotion de Tombouctou 1887.

[7] Joseph de Falentin de Saintenac (1864-1935) – Saint-Cyr promotion de Madagascar 1883.

[8] Le commandant Ducornez depuis le 13 septembre ; il conservera ce commandement jusqu’au 30 septembre 1919.

[9] Jules Escallon (1867-1915) Saint-Cyr promotion du Grand Triomphe 1888. Il va commander la 83e brigade. Il sera tué le 1er juillet 1915 à La Harazée (Argonne).

[10] Tal : Territoriale : les Territoriaux étaient des soldats plus âgés, de 39 à 49 ans, considérés comme moins aptes au combat. On les surnommait « les pépères ».

[11] Direction des Etapes et des Services.

[12] Victor d’Urbal (1858-1943) commande le détachement d’Armée de Belgique, devenu la VIIIe armée.

[13] Commande le 32e CA.

[14] de Saintenac commande le 94e RI.

[15] 83e brigade d’infanterie.

[16] 84e brigade d’infanterie. Erreur dans le manuscrit, les 13e et 14e brigades relèvent de la 7e DI alors engagée en Picardie.

[17] Edouard Dillemann (1862-1948) Saint-Cyr promotion des Pavillons Noirs 1882- plus tard général de division.

[18] Régiment appartenant à la 84e brigade.

[19] Idem.

[20] Le commandant Boulet-Desbareau est à la tête du 2e bataillon du 94e RI envoyé la veille dans le secteur de la 84e brigade.

[21] Commande depuis le 30 août la IIIe armée. Il deviendra commandant en chef des Armées d’Orient en 1916.

[22] Régiment appartenant à la 84e brigade.

[23] Commande alors le 3e bataillon du 162e RI.

[24] Chef du 2e bataillon du 94e RI.

[25] Commande le 94e RI.

[26] Commande le 16e BCP.

[27] Colonel Deville commandant la 84e Brigade.

[28] Joseph, Pierre, Henri Claudon (1864-1935) Saint-Cyr promotion de Madagascar 1883, deviendra général de brigade.

[29] 84e brigade.

[30] 3e bataillon du 94e RI.

[31] 2e bataillon du 94e RI.

[32] Le 19e BCP appartient à la 83e brigade.

[33] 83e brigade.

[34] Un de ses commandants de compagnie.

[35] Kriegsbrot : le pain de guerre allemand.

[36] Ducornez.

[37] 3e bataillon du 94e RI.

[38] 2ème bataillon du 94e RI.

[39] Une dizaine de kilomètres entre Hollebecke et Vlamertynghe d’après le parcours indiqué.

[40] Commande le 32e CA.

[41]31 kilomètres au départ de Vlamertynghe.

[42] Promu Chevalier par arrêté du 20 novembre 1914 et nommé Officier par arrêté du 16 juin 1920.

[43] Cigares havanais.

[44]12 kilomètres au sud-est de Bavinchove.

[45] Promu général de brigade le 19 décembre 1914 (Archives Nationales/LH).