LES TRANCHEES DE L'ARGONNE

IIIe armée du général Sarrail

13 janvier 1915 Cantonnement à Le Châtelier près de Givry-en-Argonne

Après un nouvel arrêt dans cette gare nous sommes dirigés sur Givry-en-Argonne où nous débarquons vers neuf heures du matin. Nous cantonnons à deux kilomètres au Châtelier où nous sommes passablement installés. Le bruit court que le 15 janvier nous irons aux tranchées relever le 2ème corps qui n’en peut plus. Dans l’après-midi, je reçois le lieutenant Duchêne, le fils du général qui vient prendre le commandement de la 4e Cie. Il fait un temps sec.

14 janvier

J’apprends que c’est par l’ordre même du général que son fils a été affecté à mon bataillon et des camarades me disent que cela prouve l’estime que le général a pour moi, mais je réponds que cela prouve qu’il n’a pas l’intention de me faire passer bientôt Lt Colonel. La pluie recommence.

15 janvier

Notre repos est prolongé, la 84e brigade prenant le premier tour de tranchées. Nous apprenons que nous restons au 32e Corps d’armée et qu’à la place de la division marocaine restée en Belgique nous formons corps d’armée avec la 40e Division anciennement au 6e Corps comme nous.

Nous recevons des sous-lieutenants, anciens admissibles à Saint-Cyr[1] peu avant la mobilisation ; mon bataillon en reçoit cinq. Ils paraissent pleins d’ardeur et de bonne volonté. Ce sera une grande amélioration pour nos cadres.

16 janvier

Nous apprenons que le lendemain des autos nous conduiront à Florent, à 7 kms au N.E. de Ste Menehould où nous serons en réserve avant d’aller vers le 20 prendre les tranchées entre Bagatelle (N. de La Harazée) et le Four de Paris.

Le matin, j’ai à commander la parade de dégradation d’un soldat qui a commis un Refus d’Obéissance ; nous aurions pu lui faire donner un sursis, mais le capitaine Grégy estimant que cet homme pourrait bien tirer sur ses gradés ou officiers, nous l’envoyons aux Compagnies de Discipline. Le soir, je préside un Conseil de Guerre jugeant un soldat ayant menacé de tirer sur un officier. Nous sommes indulgents en raison du repentir et de la preuve que l’homme a agi dans un mouvement de colère.

A propos de Conseil de Guerre, il se passera dans les jours suivants un fait curieux. Le général Duchêne ayant au commencement du mois exprimé l’avis que nous avions manqué de fermeté en ne condamnant pas à mort un soldat coupable d’abandon de poste, un de nos Conseils de Guerre condamne à mort un soldat coupable du même crime. Mais au moment de signer l’ordre d’exécution, le Général n’en a pas le courage et décide que l’homme retournera aux tranchées et qu’il le graciera s’il s’y conduit bien. C’est ce qui se produit : il n’y a donc pas d’exécution. Néanmoins ces Conseils de Guerre de régiment faisant une prompte justice avaient une bonne influence et il est regrettable que nous ne les ayons pas eus au début de la campagne : cela nous aurait aidés à tenir nos hommes.

Le temps se gâte complètement, la boue est cependant moins grande qu’en Belgique.

[Pendant notre séjour à Le Châtelier, j’ai entendu parler d’une invention remarquable de mortier de tranchées fait avec une douille de 77 allemand. Il paraît que le résultat est excellent jusqu’à une certaine distance.]

17 janvier Cantonnement à Florent-en-Argonne

Dès le jour, nous partons pour Givry où nous devons monter en auto ; l’organisation pour la montée est lente. Ce sont de grands camions dans lesquels on place pour s’asseoir des planches perpendiculaires à la direction de marche ; on place dans chacun 28 à 32 hommes. Je monte dans une voiture de tourisme avec un des officiers dirigeant une section d’autos. La marche est très lente surtout à partir de Ste Menehould d’où nous passons par les Islettes puis le Claon. La montée sur Florent est pénible pour certains camions. Enfin la descente dans le village encombré amène un désordre assez grand. Malgré nos efforts les compagnies ne sont pas en bon ordre en traversant la place du pays et le général Duchesne nous en fait l’observation.

Le cantonnement est très serré, c’est à peine si les hommes peuvent être abrités. Dans le logement qui m’est affecté, on refuse de me loger sous-prétexte qu’un homme âgé y est malade et que la maison est consignée. Je vais au bureau de la Place où on me confirme que je dois loger dans cette maison avec mes médecins dans deux pièces indépendantes de celle de l’homme malade. On me trouve difficilement un lit à peine passable et nos médecins ne peuvent en avoir.

18 janvier

Le cantonnement a été laissé très-sale par les troupes précédentes et nous en prescrivons le nettoyage.

Nous apprenons que les chefs de bataillon devront dans l’après-midi aller faire la reconnaissance de leur secteur futur puis y retourner le lendemain ou surlendemain avec leurs officiers. Mais la reconnaissance est remise au lendemain matin. Le bruit court que cela est dû à ce qu’une unité passant à La Placardelle a été bombardée et a eu plusieurs tués et blessés. Le froid commence à être vif.

19 janvier Reconnaissance des tranchées près de la Harazée (nord du Four du Paris)

et retour à Florent

Nous partons donc à cinq heures du matin par la pluie et le terrain glissant ; ayant cramponné mon cheval, je reste à cheval pour ménager mes forces, mais en arrivant à La Harazée, on renvoie les chevaux à la Croix Gentin[2] à plus de cinq kilomètres de La Harazée et à trois ou quatre kilomètres seulement de Florent.

Lorsque le Lt Colonel[3] est arrivé, le Colonel[4] Deville commandant la 84e brigade et chargé du secteur entier[5] de la 42edivision nous réunit et nous donne quelques renseignements sur nos secteurs. Il nous avertit que le saillant de M. Th.[6] (où va aller le 3ème bataillon[7]) est serré de près par les Allemands et ne cache pas qu’il sera difficile d’y tenir : une mine y a éclaté la veille ou le matin. J’émets l’avis que si ce saillant n’est pas indispensable, il serait préférable de rectifier volontairement la ligne en l’établissant solidement et de préparer des (illisible : fouganes ?)pour y faire sauter les Boches lorsqu’ils y entreront. Le Colonel me répond que cette solution a été envisagée mais qu’on ne s’y est pas décidé. Nous apprenons que les noms des secteurs : Bagatelle, Saint Hubert, Marie-Thérèse, ont été conservés quoique les carrefours ou rendez-vous de chasse en question ne soient plus dans nos lignes, et que les tranchées actuelles de 1ère, de 2ème et de 3ème lignes s’appellent lignes 1f, 1k, 1n. J’en conclus que le 2ème Corps a dû perdre pas mal de terrain et qu’il ne devait pas les avouer, prétendant tenir toujours la ligne 1 même lorsqu’il avait reculé de bien des centaines de mètres dans ce fameux bois de la Gruerie.

Nous partons ensuite pour le secteur du Lt Colonel Claudon[8] par un assez joli sentier sous-bois, secteur en quelque sorte pavé par des petits rondins. Au poste de ce Lt Colonel, nouvelles explications, puis des guides nous conduisent chacun à notre futur sous-secteur. Le mien est à droite le long du ruisseau qui aboutit un peu au nord du Four de Paris ; j’atteinds bientôt la 2ème ligne de mes futures tranchées et j’y rencontre le chef de bataillon que je dois relever. C’est un nouveau commandant du 162e, sortant de l’Etat-Major et peu au courant de la guerre de tranchées et c’est lui qui m’adresse un certain nombre de questions au sujet de cette guerre. Il m’indique néanmoins les points où devront arriver mes diverses compagnies pour la relève et me confirme que le secteur est bien tranquille, qu’on n’y aperçoit même pas les tranchées adverses, enfin qu’elles sont sèches avec de bons abris pour la nuit. Ces renseignements me suffisent puisque je dois revenir visiter les tranchées avec mes officiers et ressentant déjà un peu de fatigue, je me contente d’aller voir le poste du chef de baton que celui-ci m’a dit médiocre. Je le trouve au contraire excellent en comparaison de ceux que j’ai déjà occupés.

Des hommes de liaison du 162e m’indiquent un chemin plus court pour retourner sur la route entre La Harazée et le Four de Paris et d’après leurs indications, je me dirige seul en marchant sur la crête entre un petit ravin situé plus au nord et le ruisseau dont j’ai déjà parlé. J’aboutis ainsi à mi-chemin environ entre La Harazée et le Four de Paris et après m’être renseigné auprès de tout jeunes officiers que je rencontre, je passe la Biesme sur une passerelle improvisée et par un petit sentier, je monte vers la Placardelle que je laisse à ma droite pour couper au plus court. Nos 75 placés à proximité tirent fréquemment et je m’arrange pour ne pas passer devant les pièces. Lorsque j’arrive au chemin de la Placardelle à la Croix Gentin, je suis très-fatigué et je ressens même une sorte d’épuisement que je n’ai jamais ressenti jusqu’ici. Peu après l’entrée dans les bois, je passe près d’abris à demi-enterrés où sont deux ou trois compagnies de chasseurs. Quoique à cette grande hauteur les abris sont plus ou moins inondés, je cause avec un capitaine qui commandait une compagnie de l’armée d’Afrique à Dixmude le 10 novembre et qui est rentré presque seul en franchissant le canal à la nage. Mon épuisement augmente rapidement et il me semble que je ne pourrai jamais arriver à la Croix Gentin. Ce n’est qu’à force d’énergie que j’y parviens et après être assez péniblement monté à cheval je m’y repose avec plaisir. J’arrive à Florent pour déjeuner.

L’après-midi, je réunis mes officiers pour leur expliquer l’emplacement de nos futures tranchées. De leur côté, ils me rendent compte de la courte reconnaissance que leur a fait faire le Colonel Escalon pour voir les tranchées de seconde ligne construites vers la cote 221 au nord-ouest de La Chalade pour interdire à l’ennemi le passage de la Biesme au cas où les premières positions seraient forcées.

Je vais ensuite voir le docteur du Roselle ; je lui explique l’épuisement inexplicable que j’ai ressenti dans la matinée. Le docteur m’examine sans rien trouver d’anormal ; il conclut que c’est peut-être l’effet du premier effort après un repos suivant de grandes fatigues et sans doute aussi un peu d’intoxication alimentaire. Il me conseille diverses choses en me disant que cet état de fatigue ne continuera probablement pas.

Je rentre chez moi non convaincu ; je sens que je dois avoir quelque chose de sérieux et j’écris à mon ami et docteur habituel à Paris que je suis comme un animal forcé, mais que je vais essayer de continuer mon service.

Pendant que j’écris dans la pièce où nous mangeons, où nous pouvons faire du feu et où couchent d’ailleurs les médecins, j’aperçois le mur qui s’ouvre et je vois la cuisse d’un cheval qui commence à pénétrer dans notre pièce. Je le pique un peu avec un morceau de bois et j’envoie prévenir dans l’écurie voisine pour que les chevaux soient attachés plus court. Je fais également avertir notre propriétaire. Le mur n’avait même pas la solidité d’une simple cloison de bois.

20 janvier

Le 3ème bataillon est parti déjà pour Marie-Thérèse.

Il est décidé que les officiers de compagnies des 1er et 2ème bataillons[9] n’iront pas reconnaître les tranchées et les ordres sont donnés pour que nous partions dans la nuit pour La Harazée. Nous continuons à organiser nos compagnies et à répartir entre elles un petit renfort qui arrive dans la soirée. Nous apprenons que nous n’irons aux tranchées que le 22 au matin.

21 janvier

Nous prenons toutes nos mesures pour partir dans la seconde moitié de la nuit, lorsque subitement vers cinq heures du soir nous recevons l’ordre d’être prêts à partir à six heures. Quoique supposant bien qu’il surviendra un contre-ordre, je ne doute pas que l’ennemi a dû attaquer l’une de nos tranchées, sans doute Marie-Thérèse. Le contre-ordre arrive en effet ; j’en conclus que l’ennemi a été repoussé.

22 janvier La Harazée, contre-attaque au saillant de Marie-Thérèse

Nous partons à trois heures du matin par la neige mais malgré le terrain glissant, je reste à cheval pour me ménager. Tout en nous dirigeant vers La Harazée, nous entendons des deux côtés de notre chemin à l’intérieur du bois des Hauts-Bâtis, d’assez nombreuses détonations de gros canons qui tirent de loin sur divers points repérés des lignes allemandes.

A La Placardelle, quoiqu’en pleine nuit et par surcroît de précautions, nous prenons de longues distances entre les sections, ce qui nous occasionne un très-grand allongement. Nous n’arrivons donc que vers huit heures à La Harazée et nous recevons l’ordre de faire prendre aux hommes leur repos le long de la route allant au Four de Paris. Je ne prends qu’un café pensant déjeuner à mon poste après la relève du 162e. Vers dix heures, nous montons par le petit sentier allant vers le poste du Lt Colonel du 162e ; toutes les branches des arbres sont blanches, c’est d’un effet superbe. Mais au moment où j’admire cet effet et avant même d’arriver au poste du Lt Colonel, j’apprends que les Boches ont enlevé une partie de Marie-Thérèse et des tranchées situées plus à gauche et qu’au lieu d’aller dans nos tranchées de droite, nous allons contre-attaquer. Je reconnais bien notre chance…

Au poste du Lt Colonel, j’apprends que le 2ème baton doit contre-attaquer à Marie-Thérèse et que je dois me porter au secteur plus à gauche où je recevrai des ordres. Puis quelques instants après, je reçois un nouvel ordre de n’envoyer que deux compagnies au secteur indiqué et de me porter en réserve avec les deux autres. Un troisième contre-ordre me dit d’aller de ma personne avec les deux compagnies qui se portent en avant. Un quatrième me dira d’y porter tout mon bataillon mais de ne mettre que deux compagnies à la disposition du secteur attaqué et de conserver les deux autres. Un cinquième contre-ordre me permettra de disposer des mes 4 compagnies.

J’arrive donc d’abord avec mes deux premières compagnies près du chef de baton du 162e, commandant le sous-secteur. Je trouve un officier peu à son affaire et ne pensant qu’à passer la main. Sans me mettre au courant de la situation du terrain, il s’empresse de me demander mon ancienneté et de me dire qu’étant plus ancien, je dois prendre le commandement. Je lui réponds que ce serait ridicule puisque je ne connais non seulement pas l’emplacement, mais même la direction des tranchées et que le bois ne permettant pas de voir à plus de 25 mètres, je perdrais inutilement mes unités. Enfin je lui dis que je n’ai que l’ordre de mettre deux compagnies à sa disposition et qu’il veuille bien me dire quels sont les points où il faut les diriger. Il se décide à me dire que ce sont ses deux ailes qu’il faut d’abord épauler pour éviter un mouvement tournant. Je donne donc à la 3ème Cie l’ordre de se porter à la gauche de la tranchée de 2ème ligne occupée par le baton du 162e, de s’y établir pour éviter tout mouvement tournant en essayant de se relier avec les unités voisines de gauche, puis d’envoyer des patrouilles pour reconnaître le terrain en avant. Je donne des ordres analogues à la 1ère Cie pour s’établir à droite. La 3ème Cie s’établit sans incidents ; la 1ère Cie lançant courageusement à l’assaut sa section de tête chasse de la tranchée de droite les Boches qui cherchaient à s’y glisser, et se relie avec les éléments des 2ème et 3ème bataillons dont on entend les clairons sonner la charge.

Pendant ce temps, mes deux dernières compagnies m’ont rejoint et je les range en colonne des deux côtés du sentier en attendant les événements. Le commandant du 162e me demande encore une patrouille d’hommes qu’un adjudant de son bataillon va diriger sur les tranchées perdues le matin afin de s’assurer que les Allemands les occupent réellement. La patrouille part, mais à peine a-t-elle fait une quinzaine de pas qu’elle est accueillie par une fusillade. Le bruit très particulier d’un certain nombre de coups de fusil dans un grand bois, bruit répété par de multiples échos donnant l’illusion que les coups de feu partent tout autour de vous, ce bruit affole mes hommes dont un certain nombre n’ont pas encore combattu, quelques-uns tournent le dos et sont aussitôt suivis par la presque totalité des deux compagnies, quelques gradés restant cependant en ne suivant les hommes que pour chercher à les ramener en avant. Etant en avant de ma troupe, je n’avais pu lui barrer le chemin mais furieux, je sors mon revolver, et je me précipite pour aller chercher mes hommes et les ramener tout en criant à ma section de mitrailleuses placée en arrière de ne pas laisser passer les fuyards. Ma liaison me suit mais lorsque mon cycliste, très brave soldat, passe auprès du Lt Duchêne qui est resté figé à sa place, celui-ci le saisit à la gorge et le menace de son révolver en criant : « Tas de fuyards, je vais vous brûler la cervelle ». Je suis donc obligé de m’approcher du lieutenant Duchêne et de lui faire lâcher prise en lui disant que cet homme loin de fuir, me suit pour aller chercher les fuyards et j’ajoute qu’il ferait mieux d’aller rattraper sa compagnie que de menacer un de mes hommes. Je cours alors à mes deux compagnies qui n’ont pu aller loin d’abord parce que la plupart des hommes sont loin d’être des lâches et ont dû se ressaisir à peu de distance, mais aussi parce que les fils de fer précédant une ligne de tranchées déjà construite, ne laissaient qu’un faible passage, tenu par une section de mitrailleuses dont le chef à mes cris, a menacé de faire ouvrir le feu. Je rassemble donc mes hommes, aidé de mes gradés et après leur avoir fait honte de leur fuite alors que personne n’était seulement atteint et leur avoir expliqué le phénomène des coups de feu dans un bois, je les préviens que soit moi, soit d’autres gradés seront derrière eux le révolver au poing pour tirer sans pitié celui qui serait encore pris de panique. Je ramène ensuite mes deux compagnies à leur point de départ et j’entends beaucoup d’hommes s’étonnant de leur moment de faiblesse par suite de ce phénomène d’acoustique.

Peu après, le Lt Colonel envoie au 162e l’ordre de reprendre les tranchées perdues en l’autorisant à se servir en partie de certaines de mes unités et de deux compagnies du 8e bataillon de Chasseurs qu’il lui envoie.

Le commandant du 162e me demande pendant qu’il tentera l’attaque d’envoyer une de mes compagnies épauler la droite et de tenir avec l’autre le centre des tranchées pendant qu’il attaquera avec son bataillon, une Cie 1/2 de Chasseurs et deux ou trois sections de ma 3ème Cie, placée à gauche. J’envoie donc la Cie du Lt Duchêne à droite, en lui recommandant de se lier avec le Lt Grégy de la 1ère Cie et de n’engager que les éléments de sa Cie qui seraient nécessaires, surtout en cas d’attaque ennemie, puis je vais placer au centre ma 2ème Cie commandée par le sous-lieutt Frath (mon ancien caporal clairon) que je dois toujours diriger un peu plus que les autres.

Après bien des hésitations, le commt du 162e se décide à esquisser l’attaque, mais dès les premiers coups de feu ennemis la ligne assaillante s’arrête ; seuls quelques hommes de ma 3ème Cie arrivent jusqu’à la tranchée ennemie en un point non défendu, mais rétrogradent ensuite avec toute la ligne.

Pendant ce temps et après l’échec de la tentative, je parcours ma ligne, en restant en dehors de la tranchée, bondée d’hommes par suite des dispositions fautives du commandant du 162e et à divers endroits mes hommes me supplient de me cacher en raison de la proximité de la tranchée ennemie. Vers la droite, je cherche en vain la Cie du Lt Duchêne.

Vers trois heures, je reçois l’ordre de prendre le commandement de toutes les troupes du sous-secteur et d’attaquer pour reprendre les tranchées. J’examine donc la situation et après m’en être rendu compte je donne des ordres d’attaque très-énergiques à mon bataillon, aux restes du 162e et aux deux compagnies du 8e baton de chasseurs. Mais les commandants du 162e et du 8e Chasseurs font tous deux toutes leurs réserves me disant qu’après l’échec de leur première attaque, ils ne répondent pas complètement de leurs hommes et estiment même qu’un échec de l’attaque peut amener la perte des tranchées que nous occupons.

Je crois donc de mon devoir de rendre compte à mes supérieurs de cet état moral. Je vais au poste téléphonique et j’explique la situation me déclarant prêt à tenter l’attaque si l’ordre est maintenu mais sans pouvoir répondre des conséquences. Le Lt Colonel Claudon me répond qu’il va en rendre compte à La Harazée et qu’il me donnera réponse dans un moment. Peu de temps après je reçois l’ordre de ne pas attaquer puis d’occuper les tranchées actuelles avec mon seul bataillon, de tenir en réserve le 162e et de renvoyer au Lt Colonel Claudon les deux compagnies du 8e Chasseurs. Je donne les ordres nécessaires après avoir parcouru ma ligne de façon à la répartir entre mes compagnies et j’envoie plusieurs agents de liaison chercher la 4ème Cie qui n’a pas exécuté mes ordres et a dû se laisser entraîner trop à droite dans le bataillon voisin.

Pendant que ces ordres s’exécutent je reçois l’avis que le commandant Moisson[10] à la tête de deux compagnies de chasseurs va s’avancer par le ravin sec et tenter de prendre à revers les fractions allemandes qui nous font face en profitant de la situation suivante : le matin, les Allemands n’ont enfoncé que le secteur Marie-Thérèse et le secteur situé plus à gauche (le mien) sans entamer le secteur voisin (Blanlœil[11]) ; la soudure ne devant pas être encore exécutée complètement entre les Allemands qui me font face et qui occupent non seulement la première tranchée mais même la 2ème tranchée du secteur que je tiens et les Allemands faisant face à Blanlœil, il est probable que le commandant Moisson pourra par le ravin sec prendre à revers les Allemands qui me sont opposés. C’est en effet fort possible car d’après les renseignements qui m’ont été donnés par ma compagnie de droite (Darthos), les Allemands ne s’étendraient pas jusqu’aux pentes du ravin sec. J’ai l’ordre de me mettre en relations avec le commandant Moisson et de combiner une attaque simultanée avec la sienne.

Je cours donc de nouveau vers l’extrémité de ma tranchée de gauche à mi-pente du ravin sec et j’y rencontre justement le commandant Moisson qui vient d’arriver. «Ah ! me dit-il, si c’est vous Barbaroux cela marchera ». Je le mets donc au courant de ce que je sais ; nous convenons que notre effort portera sur la tranchée ennemie au sommet de la pente du ravin sec et qu’une salve de Moisson déclenchera mon attaque ; nous devrons l’un et l’autre attaquer à la baïonnette pour ne pas nous tirer réciproquement dessus. Lorsque je reviens à mon poste, j’apprends que l’on a trouvé ma 4ème compagnie mélangée au 2ème bataillon dans une tranchée complètement encombrée et que le Lt Duchêne a été blessé par une grenade en se portant avec un sous-officier et un homme dans la tranchée allemande voisine sans que le reste de sa compagnie ait su ce qu’il faisait. Cela me prouve que mon impression sur le lieutenant Duchêne était exacte : « ce n’est pas un vrai chef sachant faire agir les cent à deux cents hommes qu’il commande ; au lieu d’agir ainsi, il a placé tous ses hommes dans une position absurde et sans s’être préoccupé de se faire suivre par eux, il a attaqué seul avec beaucoup de courage d’ailleurs mais sans aucune utilité ».

Sa compagnie n’ayant servi à rien est maintenant sous les ordres d’un tout jeune sous-lieutenant (ancien admissible à Saint-Cyr) qui vient d’arriver et n’a jamais commandé ni vu le feu. Son action est donc nulle sur les hommes qui auraient besoin d’être tenus et remontés. Je place donc cette compagnie au centre de ma ligne laissant la 1ère (Grégy) à droite au saillant d’où il a chassé les Boches qui sont à quelques mètres derrière le talus de sacs à sable qu’ils ont rapidement placés pour se séparer de nous.

La nuit est venue lorsque je reçois l’ordre que mon bataillon ne devra pas quitter les tranchées qu’il occupe et que c’est le bataillon du 162e qui devra coopérer à l’attaque du commandant Moisson. J’en fais aussitôt porter l’avis à celui-ci, qui me répond qu’il est furieux parce qu’il comptait sur moi, mais non sur le commt du 162e et son régiment. Je m’en doutais un peu après ce que j’avais constaté mais j’en aurai la preuve absolue quelques instants plus tard parce que le commt du 162e viendra me dire que ses hommes ne seront certainement pas en état d’attaquer et que d’ailleurs il a perdu presque tous ses cadres et effectif parce qu’il ne lui reste qu’environ cent soixante douze hommes (si j’ai bonne mémoire). Il me racontera aussi comment a eu lieu l’attaque des Allemands venant de Marie-Thérèse par les tranchées et boyaux qu’ils avaient enlevés au 3ème bataillon du 94e. Ses hommes ont été démoralisés par la fuite du 94e et par les grenades que les Allemands jetaient sans qu’on puisse leur répondre.

J’apprendrai bientôt des officiers du 94e et du commandant Ducloux que les Boches ayant approché par de nombreuses têtes de sape ont en effet jeté dans sa tranchée force grenades qui tuaient ou étourdissaient les hommes sur au moins dix mètres de large, aussi les soldats indemnes ne pouvant riposter faute de grenades françaises perdaient contenance et fuyaient lorsque les Allemands sautaient dans les tranchées françaises.

Depuis le café du matin, je n’ai eu le temps de rien prendre et ce n’est que vers sept heures du soir que je puis dîner sommairement.

23 janvier

Vers minuit, j’apprends que l’attaque du commt Moisson n’aura lieu qu’un peu avant le jour et je puis enfin me reposer deux petites heures.

Je donne ensuite mes ordres pour que chacun se prépare aux événements, tout en faisant continuer dans la mesure des forces des hommes les travaux d’aménagement des tranchées, en particulier au saillant du Cne Grégy où nous créons une tranchée coupant ce saillant pour éviter les coups d’enfilade dans notre tranchée de droite.

Vers sept heures, je suis avisé que l’attaque du commandant Moisson n’aura pas lieu et que les restes du 162e ramenés dans la ligne serviront de réserve à mon bataillon dont le capitaine le plus ancien sera commandant de la tranchée de 1ère ligne.

Je vais de nouveau à ma 1ère ligne pour organiser le service et j’en donne le commandement à Darthos. Celui-ci me dit combien la 4ème Cie sous les ordres du nouveau sous-lieutenant est peu en main et sujette à toutes les émotions au moindre coup de feu retentissant dans l’obscurité.

Nous cherchons à calmer les nerfs de ces hommes insuffisamment encadrés. D’autre part, je cherche à faire faire des améliorations à notre simple tranchée de tir mais il faut laisser reposer les hommes très fatigués.

Dans l’après-midi, je suis avisé qu’une compagnie d’un des régiments de la 40e Division (161e je crois[12]) me renforcera pour tenter de reprendre les anciennes tranchées mais les ordres qui me sont donnés pour l’attaque prouvent que ce n’est qu’un timide essai.

En effet, l’attaque doit être ainsi menée : deux sections d’une de mes compagnies du centre doit attaquer de concert avec deux sections de la Cie du 161e et deux autres sections de ma Cie de droite doivent attaquer avec les deux autres sections du 161e dans une direction perpendiculaire. Cela ne pouvait aboutir. En effet, l’attaque de gauche, après avoir un peu progressé à la faveur du bois s’arrête dès que la fusillade est forte et quant à l’attaque de droite les hommes qui veulent franchir le parapet sont accueillis par une tel feu que les hommes se rejettent dans la tranchée (les environs de mon poste sont criblés de balles). Après un second essai, on renonce à l’attaque et la compagnie du 161e retourne en réserve.

J’ai pu causer quelques instants avec le commandant du bataillon du 161e, je lui dis que sa compagnie que j’ai vue (et dont le lieutt qui la commande est blessé) me semble composée d’hommes plus aguerris que les miens et je lui demande quelles ont été leurs pertes approximatives depuis le début. Je constate que leurs pertes sont très-inférieures aux nôtres, ce qui m’explique la différence d’allure des hommes. Cela me confirme dans mon opinion que notre belle 42e Division, qu’on pouvait avec justice considérer comme troupe d’élite jusqu’au 10 novembre, est loin d’être ce qu’elle était, je m’en aperçois d’ailleurs tous les jours et ce que je viens de voir de l’attitude de deux de mes compagnies et surtout de celle du 162e me confirme dans mon opinion.

Lorsque la nuit est déjà commencée, je reçois l’ordre de renvoyer en arrière le bataillon du 162e et de le remplacer, si possible, en réserve, par l’une de mes compagnies.

Je vais examiner la question avec le Cne Darthos et je reconnais la possibilité de ramener en réserve ma pauvre 4ème compagnie. Mais en raison de l’obscurité Darthos me demande de ne prescrire ce changement qu’au lever du jour et j’en obtiens l’autorisation.

A mon retour à mon poste de commandement, je trouve des officiers du génie qui viennent faire exécuter un raccordement de ma ligne avec celle de Blanlœil en franchissant le ravin sec. C’est très délicat, je leur donne mon avis à ce sujet et je les fais conduire au point où la tranchée de raccordement devra être commencée.

Je donne ensuite mes ordres pour l’amélioration des tranchées et pour le placement de quelques fils de fer là où la tranchée allemande n’est pas trop proche.

Le dégel est commencé.

24 janvier

Dans la nuit, je suis réveillé par la nouvelle que les cartouches n’entrent plus dans les fusils. Je pense tout d’abord que c’est à cause de la boue ; j’envoie quelques ustensiles pour nettoyer les fusils, mais j’apprends que la plupart des cartouches ne peuvent entrer. Je prescris donc que l’on trie les cartouches qui peuvent entrer ; je renouvelle mes ordres habituels de ne pas tirailler pour rien et je fais mettre la baïonnette pour être prêt à repousser une attaque.

Dès le matin, je me fais envoyer quelques-uns des paquets dont les cartouches n’entrent pas et je constate que ce sont des cartouches de mitrailleuses. Je téléphone le fait au lieutenant-colonel commandant le secteur, c’est maintenant le Lt Colonel de Saintenac qui constate alors que tout son approvisionnement ne comprend que des cartouches de mitrailleuses. La situation pourrait donc devenir grave en cas d’attaque ennemie. Heureusement celle-ci ne se produit pas et l’on peut faire venir de La Harazée quelques milliers de cartouches pour fusils que nous répartirons le mieux possible. Vers la fin de la journée, nos provisions seront à peu près suffisantes. Dès le matin, j’ai ramené en réserve la 4ème Cie ; je l’installe dans la ligne 1n et je cherche à remonter le moral des hommes et à donner un peu d’aplomb à mon jeune sous-lieutenant qui a les pieds un peu gelés, comme d’ailleurs un certain nombre d’hommes.

Nous recevons un mortier de tranchée du genre de celui dont j’ai entendu parler à Le Châtelier avec des bombes nommées bombes Cellerier. En raison du bois serré qui sépare mes tranchées de celles des Boches, je n’hésite pas à placer ce mortier au saillant Grégy de façon à pouvoir enfiler la tranchée allemande qui n’est séparée de la nôtre que par le barrage de sacs à terre, quoique nous ayons pu nous apercevoir que les Allemands ont comme nous, retiré leurs hommes quelques mètres en arrière. Nous avons aussi pu constater que ces Allemands travaillaient avec une ardeur bien plus grande que celle de nos hommes et lorsqu’une alerte se produisait nous admirions la rapidité avec laquelle ils quittaient leurs outils pour prendre leurs fusils et s’en servir et vice versa. Cela nous prouvait que nous avions affaire à des troupes d’élite et j’en rendis compte à mes chefs.

Le capitaine Grégy, très-adroit d’ailleurs, ne tarda pas à apprendre le maniement du mortier et bientôt les cris des Boches prouvèrent que les bombes étaient efficaces. Je reçus bientôt un second mortier que je plaçai au même endroit. Cependant l’emploi de la poudre et des amorces est délicat parce qu’il est très difficile de les tenir au sec et nous prenons des dispositions pour les sécher. Les Boches nous envoient aussi quelques grenades dont quelques-unes à mèche ; certaines de celles-ci n’éclatant pas tout de suite, nos hommes les renvoient aux Boches. Réciproquement les Boches nous rejettent des bombes non éclatées, mais en raison de la disposition de nos travaux au saillant, leurs grenades font un effet presque nul.

Dans la journée, nous constatons que le raccordement commencé avec Blanlœil est enfilé par le feu ennemi. Une de mes sentinelles y a été tuée et nous devons prendre de grandes précautions pour passer près du raccordement. Aussi lorsque des officiers du génie revinrent le soir à mon poste, je les mets au courant du défaut du raccordement et je leur demande surtout un bon barrage de fils de fer. Un des officiers du génie qui est dans le bois de la Gruerie depuis le début me raconte que le 2ème Corps n’a cessé de reculer pendant son séjour en Argonne, perdant environ une centaine de mètres par semaine ; aussi pour cacher ses reculs fréquents, il appelait ses tranchées 1a, 1b, 1c, etc…, ce qui lui permettait de dire que sauf quelques éléments il tenait toujours sa ligne n° 1.

La nuit est enfin tranquille et je peux reposer.

25 janvier

Le Cne Grégy continue à arroser la tranchée boche de bombes Cellerier, auxquelles répondent les cris des Allemands touchés. On entend aussi que les Allemands piochent à proximité de jour et de nuit. Certains croient même qu’ils cherchent à avancer à la sape contre notre saillant. Je crois plutôt qu’ils cherchent à créer plus en arrière un masque qui les protège suffisamment et qu’ils reculent leur tranchée pour se mettre à l’abri de nos bombes qui malheureusement peuvent à peine atteindre à quatre vingt mètres. Il arrive même qu’en forçant la charge pour atteindre plus loin, le mortier lui-même est emporté à quelques mètres par la poussée des gaz.

Dans la matinée j’étudie, d’après l’ordre que j’en ai reçu, la possibilité de créer une tranchée entre celle que j’occupe et la ligne 1n. J’ai quelque peine à m’y reconnaître sous bois pour ne pas obliquer mais après plusieurs reconnaissances, je conclus nettement contre la création d’une tranchée intermédiaire en raison de la proximité des deux tranchées existantes (à peine une centaine de mètres et parce que j’estime que si mes hommes étaient chassés de leur tranchée actuelle, ils ne pourraient pas s’arrêter dans la tranchée intermédiaire et que surtout cette tranchée intermédiaire serait d’un grand secours aux Boches pour l’attaque de la tranchée 1n solidement construite avec de grands réseaux de fils de fer et un large espace déboisé en avant (déboisement que j’estime même trop complet).

A propos de déboisement je lutte aussi contre le déboisement autour de mon poste de commandement auquel est adjoint le poste téléphonique, le poste de secours, un dépôt de munitions. En effet, nous nous chauffons tous avec du bois que nous coupons dans la forêt mais beaucoup d’hommes paresseux coupent le bois trop près de nos abris ce qui pourra bientôt en amener la découverte puis le bombardement (Peu après mon évacuation, j’apprendrai en effet que ces abris ont été détruits par le bombardement ennemi).

Mais pendant ces jours d’occupation, je constate que l’artillerie boche est encore moins active qu’en Belgique et que nous tirons près de quatre obus pour un obus allemand. J’en conclus que leur crise de munitions est encore plus forte que la nôtre et cela me donne l’espoir que le manque de munitions les obligera peut-être à reculer puis à cesser la guerre. Je me trompais sur ce second point ; leur crise de munitions était réelle mais ils ne devaient pas tarder à la dominer.

Dans l’après-midi, un capitaine de l’Etat-Major de la Division vient à mon poste de commandement et me dit qu’il est chargé d’examiner le point de raccordement avec Blanlœil. Je lui dis mon avis à ce sujet et je lui offre de l’y conduire quoique j’en revienne quelques instants auparavant. Il me répond qu’il ne veut pas abuser de moi et qu’il suffirait que je l’y fasse conduire, que d’ailleurs cet endroit est peut-être dangereux. Je ne lui cache pas qu’il y a quelque danger mais beaucoup moins qu’à d’autres endroits où j’ai dû aller et que je vais l’y conduire. Après lui avoir fait examiner ce qu’il désirait voir, je saute hors de la tranchée pour m’éloigner dans le bois au pas de course. Le capitaine me suit et lorsque nous sommes côte à côte, une balle siffle près de nos deux têtes ; le capitaine en laisse tomber ce qu’il portait à la main et en se cachant un peu, me dit : « En voilà une qui nous a manqués de peu » et voyant mon calme, il ajoute : « Vous ne trouvez pas ». Je lui réponds : « En effet mais j’en ai entendu tant d’autres passer aussi près que cela ne m’émeut guère ». L’émotion du capitaine d’état-major était compréhensible car jusqu’ici les généraux avaient eu le tort, comme je l’ai déjà dit, de ne pas envoyer leurs officiers pour se rendre compte de la situation des troupes de sorte que la plupart d’entre eux n’avaient encore entendu siffler que des balles lointaines. Plusieurs officiers d’Etat-Major allaient d’ailleurs payer de leur vie leur ignorance des précautions à prendre dans les tranchées et le capitaine même avec lequel je me trouvais devait le lendemain être tué en visitant les tranchées de Marie-Thérèse à ma droite.

Dans la soirée, je recevais du Lt Colonel de Saintenac un mot me disant qu’il serait très important que je fasse faire dans la nuit une petite opération bien réussie. J’en conclus que le Lt Colonel veut avoir une nouvelle occasion de me proposer pour Lt Colonel parce qu’il a appris que cette proposition pourrait enfin réussir. Je lui réponds que je crois deviner son intention mais que je suis décidé à ne jamais risquer inutilement la vie d’un homme pour mon avantage personnel, que je vais donc examiner si une opération pourrait être utile à l’intérêt général et que je lui en rendrais compte. Après avoir bien réfléchi, je conclus à l’utilité d’une reconnaissance sur les approches de notre saillant afin d’être certain que les Boches n’y préparent pas une sape ; j’estime d’ailleurs que l’effet de nos bombes a fait reculer la ligne ennemie et que cette reconnaissance ne présentera pas grand danger. Je convoque donc à mon poste les capitaines Darthos et Grégy et je leur fais part de mon projet en leur demandant leurs objections et s’ils voient autre chose de mieux à tenter. Ces deux capitaines ne peuvent que se rallier à mon idée et nous décidons de faire faire la reconnaissance par des volontaires afin de stimuler le moral de nos hommes.

Le capitaine Grégy choisit les meilleurs soldats parmi les volontaires qui se présentent.

26 janvier

Sur mon conseil, l’opération a lieu entre une heure et deux heures du matin, heure à laquelle la surveillance se ralentit généralement. Comme je l’espérais, l’opération réussit sans coup férir ; la reconnaissance constate que les Allemands ont reculé leur ligne de cinquante mètres environ et que plusieurs cadavres restent dans la tranchée évacuée ; ils détruisent partiellement le parapet le plus voisin de nous et rentrent sans incident dans nos lignes.

Lorsque je suis avisé du résultat, je demande si la patrouille a rapporté des pattes d’épaule pour identifier le corps des morts mais le trop jeune sous-lieutenant qui commandait n’y a pas pensé.

Je fais un compte-rendu faisant ressortir le mérite des volontaires qui se sont offerts et j’en profite pour faire un vif éloge du capitaine Grégy à qui j’attribue le mérite du recul des Boches et j’ajoute que cet officier, en outre de son service, a toujours profité de son adresse au tir pour abattre presque chaque jour quelques Allemands.

J’estimais la reconnaissance de peu d’importance mais je reçois de vives félicitations de mes chefs et je suis avisé que Grégy sera proposé pour Chevalier de la Légion d’Honneur. Cela me fait grand plaisir et je lui fais annoncer la nouvelle.

Malheureusement notre succès allait avoir un revers de médaille. Les Boches furieux du bon travail de notre petit mortier de tranchée, amènent des minenwerfer et bientôt les bombes tombent autour de notre saillant, puis quelques-uns frappent dans la tranchée même. Les pertes ne sont pas très fortes mais l’effet moral est considérable parce que les hommes au voisinage de l’éclatement sont abrutis et quelques-uns deviennent fous, généralement pour quelques jours. Une mitrailleuse est endommagée et les autres mitrailleurs quittent l’emplacement choisi. Ainsi, leur chef étant évacué, le capitaine Grégy n’échappe à la mort que parce qu’entendant la bombe arriver, il se jette à terre à temps, sa capote est lacérée. Je suis obligé de chercher à calmer l’émotion des fractions exposées en leur faisant un peu changer d’emplacement et je me demande même si à ce moment nous aurions pu réussir à une attaque. Impossible d’ailleurs de riposter avec nos petits mortiers qui portent trois fois moins loin que les minenwerfer.

J’essaie de diriger le feu de l’artillerie sur les minenwerfer et j’y réussis à peu près au milieu de la journée ; les minenwerfer se taisent ; mais nous ne voulons plus nous servir des petits mortiers de crainte d’une riposte supérieure.

Lorsque l’on put ramener à mon poste de secours les blessés, généralement légers, nous eûmes un triste spectacle de folie d’un sous-lieutenant, un adjudant et un homme. L’un pleurait, l’autre chantait et le sous-lieutenant brandissant son révolver voulait aller à l’assaut. Mon jeune docteur Borhis, plein de sang-froid malgré le danger, réussit à calmer les fous et à les faire descendre sur La Harazée.

Dans la soirée, le Lt Colonel de Saintenac m’écrivit pour me demander de faire une nouvelle opération même de moindre importance. J’ordonnai donc qu’une patrouille de Grégy irait chercher des pattes d’épaule dans la tranchée évacuée par les Boches et qu’une patrouille de Darthos chercherait à s’approcher de la tranchée allemande soit pour faire prisonnier quelque guetteur, soit pour jeter un pétard de mélinite dans la tranchée[13].

27 janvier

Une patte d’épaule fut rapportée mais la patrouille de gauche quoique ayant atteint les fils de fer, n’osa pas allumer son pétard. Si elle avait eu une grenade explosant au choc, elle aurait sans doute pu tuer ou blesser quelques Boches.

Dans la matinée, je suis avisé que je serai relevé dans l’après-midi pour aller au repos à Florent. Mais peu après, j’apprends que des tentatives d’attaque vont être faites à droite et à gauche de mon secteur et le bruit court que nous serons peut-être maintenus en réserve dans de mauvais abris à La Harazée. Bientôt l’ordre arrive que nous irons cependant à Florent après avoir pris le repas du soir. Etant donné l’heure qui m’a été fixée pour la relève, je fais préparer le repas à La Harazée. Mais il y a du retard et je ne suis guère relevé qu’à la nuit ; en outre le Lt Colonel de Saintenac doit nous garder un certain temps en réserve près de son poste. Cela occasionnera d’ailleurs la mort d’un homme par une balle perdue. Enfin nous pouvons aller dîner à La Harazée et nous ne sommes prêts au départ que vers huit heures du soir. Le Lt Colonel m’ayant presque imposé le détour par Vienne-le-Château et Vienne-la-Ville, nous aurons pour plus de quatre heures de marche à l’allure où marchent nos hommes fatigués et chargés. Ne m’étant pas trouvé fatigué dans la tranchée, je me figure que je pourrai faire facilement la route, mais après la troisième heure, je souffre déjà beaucoup ; la dernière heure est un vrai martyr et si je n’étais pas le chef de la colonne, je me coucherais sur la route. Mais mes hommes marchant très-péniblement, je veux donner l’exemple et je les fais aller en bon ordre avec des pauses fréquentes à partir de Noirmont[14]. A la dernière, je ne m’asseois même pas car je sens que je ne pourrais pas me relever. J’ai en outre pour la première fois d’atroces douleurs aux cicatrices à la balle qui m’a traversé l’épaule.

28 janvier Entretien avec le général Duchêne à Florent

Enfin nous arrivons en bon ordre vers une heure du matin ; le cantonnement est préparé et les hommes de liaison conduisent les compagnies à leurs granges. Je ne puis plus marcher seul et le docteur Borhis doit me soutenir pour me conduire à mon logement. J’ai un lit médiocre mais complètement épuisé j’y dors d’un sommeil de plomb.

Vers sept heures, un homme de liaison du commandant du régiment entre dans la chambre pour me réveiller et m’annoncer que le village ayant reçu plusieurs obus il y a plus d’une demi-heure, il faut que mon bataillon se tienne prêt à partir. J’arrive à faire réveiller mes commandants de compagnie pour qu’ils fassent alerter leurs hommes. Pendant que je m’habille, je suis avisé que le village ne sera pas évacué. Je reprends donc ma toilette et peu après je suis appelé chez le général Duchesne.

Celui-ci me demande d’abord si c’est bien vrai que j’ai fait reculer les Boches de cinquante mètres. Je lui réponds que j’ai fait mesurer la distance aux pas mais que je ne puis rien affirmer à quelques mètres près. Il me demande de lui raconter franchement tout ce qui s’est passé et je ne lui cache rien, même pas la petite panique de deux de mes compagnies et j’en profite pour lui prouver que j’avais raison de ne pas répondre d’une façon absolue du moral de mes hommes. Mais je m’aperçois bientôt que le Général veut surtout faire ressortir la bravoure de son fils et de ceux qui l’ont accompagné et il me dit : « C’est ainsi que je veux que les officiers se lancent en avant de leurs hommes ». Je ne peux lui dire que ce n’est pas mon avis et que pour agir ainsi il faut être certain que l’unité suivra et que le premier devoir d’un chef c’est de faire marcher tous ses hommes et non d’attaquer avec deux ou trois. Le général a déjà pris des renseignements sur le soldat qui a accompagné son fils et il me demande de m’assurer de leur exactitude.

[Je constate ainsi que le Général est très monté contre le bataillon du 94e qui a été chassé de Marie-Thérèse et il me dit : « Oui, ce sont les prisonniers du 94e qui ont indiqué aux Boches la maison où j’habitais et qui a été bombardée la première ! » (Comme s’il était possible de viser une maison à une telle distance !). Je réponds au Général qu’il est impossible de tenir dans nos tranchées lorsque l’ennemi ayant pu s’en approcher y lance des grenades et sur ses dénégations, je lui réponds que ni moi ni lui-même n’y pourraient résister tant qu’on ne nous aura pas donné les grenades explosant au choc.]

Peu après, le général me fait annoncer qu’il va aller voir les 2e et 4e Compagnies pour leur reprocher leur petite panique et pour féliciter le soldat qui a accompagné son fils car l’adjudant est blessé.

Le général admoneste d’abord la 2e Cie et déclare que j’aurais dû arrêter les hommes à coups de révolver. Je réponds qu’étant en avant de mes compagnies, je n’ai pu les arrêter ainsi mais que je les ai ramenées en avant le révolver au poing et prêt à tirer. Enfin, le général leur dit que puisqu’ils ont bien tenu leurs tranchées, il compte qu’ils n’auront plus de défaillance. En allant vers la 4e Compagnie, il rencontre un homme débraillé et il le gifle au grand ébahissement des témoins ; après avoir admonesté la 4e Cie, il a fait amener le soldat qui a accompagné son fils et après l’avoir félicité, il l’embrasse en disant : « J’en ai giflé un et embrassé l’autre, çà fait la balance ».

Il ne songe pas que sur la plupart des hommes ces exagérations font plutôt mauvais effet.

Pendant que je suis encore avec le Général Duchesne, le général commt le génie de l’Armée passe en même temps que le lieutenant Grégy[15] et le général Duchesne s’empresse de lui dire : « Tenez, voilà des officiers qui réclament des engins nouveaux, parlez-leur donc ». Nous nous entretenons donc avec ce général et nous lui expliquons qu’une grenade explosant au choc nous est absolument indispensable sous peine de perdre toutes nos tranchées. Il nous répond que cette grenade est en fabrication et que même nous en aurons dans quelques jours.

Avant même l’heure du déjeuner, nous recevons l’ordre de manger rapidement la soupe pour être prêts à partir ; mais peu après nous avons le contre-ordre et nous passons la nuit à Florent.

29 janvier En réserve au carrefour de la Croix Gentin et nuit aux abris du 105e RT

Je puis donc me reposer. Dès le matin d’ailleurs nous sommes alertés ; les 2e et 3e bataillons reçoivent l’ordre d’aller soutenir la 40e Division enfoncée vers Bagatelle et mon bataillon doit être en réserve à la Croix Gentin. Je marche encore difficilement mais dès que je me suis un peu reposé, il me semble que les forces sont revenues.

Nous restons la plus grande partie de la journée au Carrefour, nos hommes dissimulés sous bois ; mais peu avant la tombée du jour, je reçois l’ordre de faire reconnaître les abris du 105e Régiment Territorial à environ deux kilomètres plus loin sous bois le long de la route de Vienne-la-Ville. A la tombée du jour, je peux y emmener mon bataillon. Ce sont de petits abris de bois et de feuillage très bien organisés et largement espacés sous bois. On y est très-bien.

Nous sommes très bien accueillis par les officiers territoriaux et nous passons une nuit tranquille.

30 janvier Retour aux tranchées au nord de la Harazée :

ruisseaux de Fontaine Madame et Fontaine aux Charmes

Nous recevons l’ordre de partir pour la Harazée pendant que nous étions à table avec les officiers du 105e Tal vers midi. Je fais préparer les compagnies pendant que nous finissons de déjeuner et nous partons vers une heure par la route de Vienne-la-Ville.

Je marche un peu plus facilement mais je fais la plus grande partie de la route à cheval pour me ménager. Le paysage est très-joli ; à proximité du ruisseau des Marolines, nous voyons près de la route mais dans le bois des canons de 120 longs en batterie, tirant sur l’ennemi par-dessus le bois des Hauts Bâtis et d’autres hauteurs encore plus éloignées. Les canons sont à plus de cent mètres les uns des autres ; il est bien évident que ces canons ne risquent rien…

Entre Vienne-la-Ville et Vienne-le-Château nous croisons des fractions du 2e bataillon, peu en ordre et à de grandes distances les unes des autres ; elles reviennent de combattre une partie de la nuit pour soutenir la 40e Division. Je vois sur le siège d’un fourgon le commandant Desbareau se rendant à la Croix-Gentin pour reconnaître le campement. Je le rassure à ce sujet et lui dis que l’on y est parfaitement bien dans de petites huttes ; néanmoins il reste sur son fourgon, probablement pour se reposer. Il me dit que le combat a été très violent et que tous ses hommes de liaison ont été touchés mais que l’on n’a pu qu’arrêter les Allemands sans reprendre les tranchées perdues (j’apprendrai bientôt que Desbareau a exagéré un peu comme toujours).

A Vienne-le-Château, je renvoie les chevaux qui doivent revenir entre Ste Menehould et les Islettes et nous prenons quelques précautions pour franchir la dernière partie de la route qui est quelquefois battue par le feu ennemi. Je n’entends siffler que quelques balles passant à quelque distance. A La Harazée, je fais faire la soupe à mes compagnies et je me rends au château où je me présente au Colonel[16] Deville. Celui-ci me reçoit très aimablement et me dit qu’il va me confier un secteur bien délicat où j’aurai trois lignes et où il est impossible de se porter d’une ligne à l’autre dès qu’il fait jour, aussi appelle-t-on la 1ère ligne : « les Enfants Perdus ».

Cette 1ère ligne est en effet située sur les pentes nord du ruisseau de Fontaine-Madame et du ruisseau de la Fontaine aux Charmes un peu en amont du confluent avec le ruisseau de Fontaine-Madame. Les tranchées sont en bas des pentes et sont complètement dominées par les tranchées allemandes. Les Boches du haut des pentes où ils ont placé des mitrailleuses bien défilées commandent toute la vallée jusqu’à cinquante mètres en aval du confluent où est placée ma 3e ligne au sud du ravin sec, la 2e ligne est sur les éperons qui bordent les rives sud des ruisseaux en amont de leur confluent. Nos chefs maintiennent notre 1ère ligne dans cette position bizarre pour ne pas découvrir l’aile droite des tranchées de Blanlœil entre le ravin de Fontaine-Madame et le ravin sec. La position est d’autant plus risquée que les troupes de la 40e Don ayant reculé dans le secteur plus à l’Ouest, la gauche de ma ligne ne correspond avec ce secteur que par un boyau dirigé à peu près Nord-Sud. Un effort ennemi un peu sérieux nous prendrait facilement notre 1ère ligne.

Avant la nuit, nous nous dirigeons vers nos tranchées par le ravin. Je m’arrête avec mon baton au poste du Colonel Dillemann[17] à 1000 mètres environ au sud de mes tranchées de 1ère ligne. Ce colonel après m’avoir reçu très aimablement comme toujours, me donne quelques renseignements complémentaires sur mon secteur et me dit que ce secteur étant pour la première fois séparé de Blanlœil, je devrai partager avec un autre chef de baton mon poste de commandement. Il me dit que nous ne serons pas bien et me demande si au moins je connais l’autre chef de baton, Segonne du 162e. Je lui réponds que c’est un de mes amis, car nous avons été lieutenants ensemble à Soissons.

Suivant les ordres reçus, j’arrête mes compagnies deux cents mètres avant mon poste, à cause des balles ennemies et je vais trouver Segonne qui fait conduire mes compagnies à leurs emplacements et me met au courant des détails du secteur.

Je mets en 1ère ligne la Cie Frath à droite où elle doit rester les quatre jours, son emplacement étant peu menacé en ce moment, et la Cie Grégy à gauche afin de pouvoir la faire relever au bout de 48 heures par la Cie Darthos qui est placée à gauche du ravin, moitié en 2e ligne moitié en 3e ligne, enfin la 4e Cie toujours commandée par le jeune sous-lieutenant peu confirmé, à droite moitié en 2e, moitié en 3e ligne.

Je cause longuement avec Segonne, qui revient depuis peu de temps après avoir été blessé légèrement à la tête du 8e bataillon de chasseurs, qu’il a eu la tristesse de trouver commandé par un autre que lui.

La relève n’est terminée que très tard et nous nous étendons enfin sur le lit de paille, trop étroit pour deux personnes. En raison de ma fatigue, je renonce à aller examiner mes tranchées de 1ère et de 2e ligne, d’autant que ne pouvant y aller de jour, je n’y verrai pas grand-chose pour ne pas dire rien. D’ailleurs, Segonne est là qui connaît à peu près le secteur.

31 janvier

La nuit est tranquille, mais il m’est difficile de reposer en raison de l’étroitesse du lit de paille. Je puis au jour me rendre compte de la situation plus que bizarre de mon secteur ; toute la vallée où nous sommes jusqu’à ma troisième ligne et même un peu au delà est vue par certains points des tranchées dominantes ennemies et personne ne peut s’y mouvoir sans être visé par quelque tireur ennemi et entendre les balles siffler non loin de ses oreilles. Il est absolument impossible de se rendre à mes première et seconde lignes et même lorsque je vais visiter ma troisième ligne, j’entends quelques balles siffler à mes oreilles. Cette troisième ligne est d’ailleurs beaucoup trop étendue pour l’effectif qui l’occupe et ses créneaux sont assez mal disposés ; je suis obligé de secouer fortement certains gradés, surtout un adjudant de réserve de la 3e Cie pour faire améliorer la ligne. Lorsque je suis de retour à mon poste, je téléphone au Colonel Dillmann pour obtenir que le commandant qui doit relever Segonne ait un autre poste de commandement, ce qui m’est promis.

Malgré le danger, je me place à proximité de mon poste avec ma jumelle et je cherche à découvrir l’emplacement des tireurs ennemis qui rendent la vallée intenable. Je ne puis y parvenir et lorsque je veux faire cesser ce tir, je dois faire tirer le 75.

La journée se passe assez tranquillement. Dans l’après-midi nous recevons les instructions pour la relève du bataillon de Segonne et le soir cette relève a lieu. Les différents officiers viennent prendre les ordres de Segonne[18] et ce n’est que tard que je dis au revoir à ce brave Segonne et que je peux me reposer un peu.

1er février

A 4 heures, je reçois l’ordre de la brigade d’aller faire une ronde en 1ère ligne, ronde que je ne comptais faire qu’un peu plus tard pour profiter du petit jour afin de voir quelque peu, tandis qu’à cette heure je ne verrai à peu près rien.

Je vois d’abord avec le Cne Grégy ma compagnie de gauche à cheval sur le ravin dans une position affreusement désavantageuse ; la partie droite de cette compagnie occupe des tranchées qui s’élèvent très rapidement au flanc du coteau fort raide et j’éprouve une fatigue considérable à faire ce léger effort. Je passe à ma compagnie de droite, dont la tranchée est absolument isolée de tout ; elle est constamment dominée avec un champ de tir presque nul et elle est certainement à la merci de la moindre attaque. D’ailleurs elle n’a devant elle aucune fraction ennemie. C’est absolument bizarre.

Je redescends ensuite par un boyau incommode et je rentre à mon poste avec peine tant je suis fatigué, cette fatigue anormale me prouve que mes forces sont à bout et que je serai bientôt dans l’incapacité d’exercer mon commandement. J’en cherche en vain la cause.

En rentrant à mon poste, je dois faire mon compte-rendu puis m’occuper des comptes-rendus habituels de la nuit et il m’est impossible de compléter mon repos insuffisant.

Dans l’après-midi, je vais au poste du Colonel Dillmann toujours très aimable avec moi. Nous avons une longue conversation sur les différents officiers du secteur. Il me dit son opinion sur Moisson et son regret qu’on ne m’ait pas proposé avant celui-ci pour Lt Colonel d’autant que mon ancienneté aurait pu me permettre d’être nommé tandis que Moisson est trop jeune.

[C’est à ce moment, je crois, que j’apprends que dans l’attaque de la 40e Don, on vient d’acquérir la preuve que les Boches avaient fait des souterrains passant sous les 1ère et 2e lignes et débouchant derrière le poste du Chef de Baton. Un agent de liaison entre le Chef de Baton et le Colonel avait par hasard aperçu une tête sortant de terre et examinant les environs. L’agent s’étant caché avait aperçu sortir complètement de terre un officier boche et un soldat. Il les avait aussitôt abattus à coups de fusil et le reste avait fui par les souterrains. Cela m’expliquait la surprise précédente à la 40e Don et où un bataillon avait été fait prisonnier tout entier. Le Général Duchêne accusait naturellement le chef de bataillon et je lui avais dit que je supposais au contraire qu’un événement particulier avait dû se produire rendant impossible la résistance.]

Puis il me cause du Général Duchêne et de ses officiers d’Etat-Major et me dit que la vie est impossible avec eux ; le général n’a aucune considération pour personne et aucun souci du sang des soldats ; il ne pense qu’à éviter tout échec qui pourrait lui nuire ; pour me donner une idée de la grossièreté du Gal il me raconte qu’un jour étant très énervé et hésitant à prendre une décision, il avait appelé au téléphone un officier d’Etat-Major et n’osant donner un ordre, s’était contenté de dire : « c’est vous un tel, eh bien je vous emm… ». Dans ces conditions il ne peut avoir aucun officier chic, d’autant plus qu’il se sert d’eux comme d’espions et la situation est impossible pour les subordonnés qui ont toujours auprès d’eux cet officier d’E.M…. Que de saletés !...

[A mon retour à mon poste, je constate qu’un des hommes de corvée du bataillon voisin qui n’a pas attendu la nuit pour se rendre à Blanlœil et qui n’a pas su prendre de précautions pour franchir la zone dangereuse, a été tué sur le sentier à quelques pas au-delà de mon poste de commandement. Je donne l’ordre d’enlever le corps à la nuit.]

Dès la tombée de la nuit, je fais relever la compagnie Grégy par la compagnie Darthos.

2 février

La nuit est assez tranquille mais je songe que des Boches peuvent subitement paraître derrière moi au moins sur les flancs du ravin par un souterrain quelconque et cette pensée ne me réjouit pas.

Dans la matinée et dans l’après-midi, les abords de mon poste sont assez sérieusement bombardés ; la plupart des coups me semblent arriver par le ravin sec. Dans la matinée, je vais, malgré le danger des tireurs spéciaux ennemis, à ma troisième ligne dont les éléments ont changé dans la nuit et je leur explique la situation particulière de leur ligne et les précautions à observer.

Ne pouvant pas aller à mes tranchées avancées, je me rends par le ravin sec aux tranchées de Blanlœil (secteur voisin à ma droite) afin de me rendre compte de leur situation. Je monte par un boyau assez raide et j’atteinds bientôt l’emplacement des tireurs où un gradé me recommande de prendre beaucoup de précautions en raison de leur situation particulière et il me montre à quelques pas de moi un homme qui vient d’être tué quelques heures auparavant. Il m’explique que des tireurs invisibles placés probablement dans des arbres du bord opposé du ravin sec leur causent ces pertes. En outre, ils sont partout à qq. mètres des Allemands dont les tranchées sont enchevêtrées avec les leurs par suite des faits suivants : les deux anciennes tranchées de 1ère ligne allemande et française étaient plus avant et à peu près parallèles comme d’habitude, mais une attaque allemande précédente a enlevé la tranchée française sur une certaine longueur et n’a été arrêtée qu’à la tranchée française de 2e ligne ; les Français ayant raccordé cette ancienne tranchée de 2e ligne avec leur tranchée de 1ère ligne intacte à droite et à gauche, il en résulte que les tranchées françaises de Blanlœil enveloppent sur trois côtés d’un quadrilatère les tranchées allemandes mais ce n’est pas avantageux pour nous parce que les tranchées allemandes sont à une altitude un peu plus élevée que les tranchées françaises (peu de temps après mon évacuation vers fin février, on devait essayer de chasser les allemands de leurs tranchées de Blanlœil et de rétablir l’ancienne ligne, mais après avoir momentanément réussi, une contre-attaque allemande de forces supérieures devait nous rejeter dans nos tranchées actuelles. (C’est là que mon ami Segonne, excitant ses hommes en se découvrant au-dessus du parapet, devait être tué raide). Ce sont ces tranchées de Blanlœil qui sont si mal reliées avec ma tranchée de 1ère ligne de droite (les Enfants Perdus), mais mieux avec ma tranchée de 2e ligne.

Dans l’après-midi, je suis allé au poste du Lt Colonel de Saintenac qui avait relevé le Colonel Dillmann. Comme toujours, le Lt Colonel de Saintenac me reçoit au fond de son poste et n’en sort pas pour venir causer dehors avec moi comme l’avait fait le Colonel Dillmann. Toujours aimable, le Lt Colonel de Saintenac me dit où sont les divers bataillons du régiment et m’explique qu’il ne commande guère dans le secteur que des troupes qu’il ne connaît pas et lorsque je serai relevé, il ne commandera plus rien de son régiment (ce sont des inconvénients presque inévitables dans la guerre des tranchées, surtout lorsque l’on ne dispose que de troupes réduites pour tenir le secteur).

Lorsque je reviens à mon poste, le bombardement reprend violent et je dois m’abriter à diverses reprises pour attendre l’accalmie, souvent les obus éclatent à ma proximité et c’est un hasard si je ne suis pas atteint ; je m’arrête en particulier au premier ravin à droite où est établi le poste de commandement du remplaçant de Segonne ainsi que le poste de secours de mon bataillon sous le commandement d’un sous-officier. Dès que je me rends compte que le bombardement s’est éloigné, je reviens rapidement à mon poste de commandement.

Peu de temps après, je ressens une violente douleur dans le côté droit (genre intercostal) qui persiste malgré des comprimés d’aspirine et au bout de plus de deux heures, n’en pouvant plus, je demande au Lt Colonel de Saintenac de me faire envoyer un docteur afin d’essayer de conserver mon commandement. Avant que le docteur Birhis arrive, la douleur a cessé ; néanmoins il m’examine sans constater rien de particulier ; il se contente de badigeonner d’iode la partie qui a été douloureuse. J’espérais pouvoir me reposer cette nuit-là, mais c’est le contraire qui se produisit. A peine endormi, je fus appelé au téléphone par le Cne Darthos, préoccupé de l’action qu’il entendait sur la gauche à la 40e Don.

3 février

En effet la compagnie de droite de cette division fut obligée d’abandonner sa 1ère ligne, en liaison avec la nôtre et des fractions allemandes tentèrent de s’introduire dans la fraction Darthos ; son poste de liaison avec la 40e Don, au lieu de résister et de faire un barrage, se replia sur la Cie. Sans oser se précipiter à l’attaque, les Boches tirèrent d’enfilade sur les postes avancés et quoiqu’il y eût peu de pertes, Darthos replia ses postes avancés et me déclara par téléphone que la situation était intenable et qu’il demandait à ce que toute la 1ère ligne fût évacuée. Ne pouvant le calmer par téléphone et mes forces ne me permettant pas d’aller jusqu’à lui pour juger sur place, ce qui m’eut été difficile n’ayant vu les tranchées que la nuit, je mis au courant le Lt Colonel de Saintenac et lui demandai de prévenir le Général Deville. Celui-ci s’opposa formellement à tout recul, ce à quoi je m’attendais. Je communiquai cet ordre à Darthos et lui conseillai de pousser une fraction à gauche pour chasser les Boches, mais le téléphone marchait très-mal et s’arrêtait même par instants pendant plus d’un quart d’heure. J’envoyai des agents de liaison porter mes instructions à Darthos et dès que le téléphone marchait, je le réconfortais de mon mieux. J’avais naturellement prévenu ma seconde ligne et l’avais faite préparer à résister si les Boches repoussaient Darthos.

C’est ainsi que se passa toute la nuit, ce qui n’était pas fait pour augmenter mes forces…

La situation resta stationnaire à la Cie Darthos et dans la matinée j’appris par téléphone que nous serions relevés le soir et que nous irions cantonner à Florent. Cela me donna l’espoir de me reposer sérieusement et de reprendre quelques forces.

Le dégel s’était produit ce jour-là et la sale boue reparaissait. La relève fut naturellement dans un secteur semblable, longue et difficile : je mis au courant de la situation de la compagnie Darthos le chef de bataillon et le capitaine qui devait relever Darthos, tout en leur disant que je croyais cette situation un peu moins mauvaise que Darthos le disait.

Lorsque nous pûmes partir, nous marchâmes dans un véritable ruisseau de boue par suite du dégel (néanmoins cela était moins affreux qu’en Belgique). A La Harazée je vis le Dr du Roselle qui m’engagea à me reposer et à demander à passer dans le Service d’Etat-Major. Je dînai assez bien avec Birhis qui avait fait préparer le dîner puis j’attendis que toutes mes compagnies aient pu terminer leur repas. Ce ne fut qu’à neuf heures et demie que nous pûmes quitter La Harazée et, malgré le conseil du Lt Colonel de Saintenac de faire le grand tour par Vienne, sachant qu’il exagérait toujours les précautions, je décidai de passer par La Placardelle et Croix-Gentin.

Tout se passa bien malgré quelques obus peu éloignés. A la Croix-Gentin, je vis le Colonel Escalon qui me causa quelques instants en regardant passer mon bataillon et à l’une de mes réflexions sur les pertes, il me déclara : « Mais je suppose que vous ne doutez pas que nous y passerons tous, que pas un n’échappera ». Je répondis : « Ce n’est pas mon avis, nous serons tous blessés plusieurs fois mais nous ne mourrons certainement pas tous ». (Le Colonel Escalon devait tenir le même langage à plusieurs de mes camarades et, si ses prévisions furent fausses pour quelques-uns d’entre nous, elles furent justes pour lui qui fut tué dans l’attaque boche du 30 juin 1915).

4 février Relève et court repos à Florent

Nous arrivâmes à Florent à deux heures du matin et j’étais sensiblement moins épuisé que la dernière fois, quoique marchant péniblement et ayant par ma marche ralenti ma troupe (le contraire d’autrefois).

J’étais un peu mieux logé que la dernière fois et j’eus un sommeil tellement profond que le lendemain matin, mes gradés, désirant certains ordres, entrèrent plusieurs fois dans ma chambre mais n’osèrent pas me réveiller, sachant quel était mon état de fatigue. Ils durent pourtant se décider à m’appeler très-fort pour que je parvinsse à ouvrir les yeux. Je donnai donc les ordres nécessaires puis me levai. Je ne sentais pas trop la fatigue mais j’avais dans les genoux une lourdeur tout à fait inusitée.

La journée se passa à des nettoyages.

5 février Déjeuner avec le général Duchêne à la Croix-Gentin,

et revue au campement du 105e RT

Dès le matin, nous reçûmes l’ordre de nous porter à la Croix-Gentin, mais, sauf incidents particuliers, nous ne devions retourner aux tranchées que le lendemain. C’était un bien court repos. Je marchais toujours avec peine.

Au campement du 105e Territorial, nous fûmes parfaitement accueillis mais à peine étions-nous à table que le Général Duchêne me fit appeler et un auto m’amena à la Croix Gentin. Le général voulait me causer du soldat qui avait suivi son fils jusqu’à la tranchée boche le 22 janvier et me demander si je ne le croyais pas le plus méritant du bataillon pour recevoir la médaille militaire (J’avais la veille proposé trois hommes de troupe dont un sous-officier, et deux soldats dont celui en question). J’acquiesçai donc au désir du général et il fut convenu qu’une revue de mon bataillon aurait lieu l’après-midi pour remettre cette médaille. Le général m’invita à déjeuner avec lui. Pendant cette conversation et quelques moments de marche avec le Colonel Escalon, je ressentais particulièrement ma fatigue et à certains signes, je me rendais compte que j’étais complètement épuisé et qu’il me fallait me faire évacuer pour me reposer assez longuement. Le général revint bientôt causer avec moi et me dit qu’il avait appris que j’avais appelé le médecin à mon poste de commandement l’avant veille et me demanda comment j’allais. Je lui avouai donc que mes forces me trahissaient et que j’allais justement lui demander à être évacué. Le général s’écria : « Mais c’est impossible, j’ai besoin de vous pour tenir de temps en temps les postes importants, d’ailleurs vous n’avez pas mauvaise mine, etc… ». Je déclarai au Général que je ne pouvais plus remplir mon métier consciencieusement, que j’étais obligé de lui avouer que j’avais peine à atteindre mon poste de commandement et que là je ne pouvais plus, comme je le devais, me rendre jusqu’à mes tranchées avancées pour examiner la situation, donner mes ordres et surveiller le service. « Cela m’est égal, reprit le Général, mais il reste votre influence morale, je sais que vous tiendrez jusqu’à la dernière extrémité et cela me suffit. Allons, j’ai absolument besoin de vous pour prendre demain soir le secteur Marie-Thérèse mais je pourrai vous faire relever dès le lendemain pour que vous puissiez incorporer vos renforts qui arrivent. Vous vous reposerez ensuite un peu et vous me resterez ». « Je veux bien essayer, mon général, d’aller à Marie-Thérèse, mais je crains que mes forces ne me trahissent bientôt ».

Au déjeuner, peu agréable avec les façons brutales du général avec ses officiers d’ E.M., le général me dit tout à coup : « Eh bien, Barbaroux, vous devez être content d’avoir obtenu une citation à l’Armée pour l’affaire du fortin de la cote 60 ». « Mais, mon général, j’ai au contraire eu le chagrin de voir que je n’avais pas obtenu cette citation ». « Mais ce n’est pas possible ». « Si, mon général, Ethis de Corny, justement cité d’ailleurs, est le seul de mon bataillon qui ait obtenu la Citation à l’Armée ». « Est-ce donc vrai ? » dit le général en se retournant vers son Etat-Major. « Oui, mon général » répondirent-ils. « Eh bien c’est injuste » conclut le général. Puis à propos des dernières pertes en officiers, le général me dit : « Quant à vous Barbaroux, après toutes les affaires où vous êtes passé, vous pouvez vous considérer comme invulnérable ». « Oh non, mon général, personne ne l’est, j’ai déjà été blessé à la Marne et je le serai encore certainement ; ceux qui ont tâté de la vraie pluie de projectiles et surtout du feu des mitrailleuses savent qu’on n’y échappe pas toujours ».

[Du Roselle arrive à ce moment et je lui raconte ma conversation avec le Général. Il me dit alors : « C’est faux que vous ayez bonne mine et je vous engage à vous reposer et à demander l’Etat-Major. Vous avez fait plus que votre devoir ici et vous pouvez vous retirer la tête haute ».]

Après le déjeuner, un auto me ramène au campement afin de préparer la revue. Je donne les ordres nécessaires et lorsque le bataillon est formé pour l’heure indiquée, nous attendons longtemps sans voir arriver le général. Enfin, arrive le Colonel Escalon qui nous avise qu’il va remplacer le Général. Le colonel Escalon en profite pour faire un discours où il appuie sur le fait que les soldats peuvent être récompensés au même titre que leurs chefs et où il ajoute que dans cette guerre terrible, personne ne doit se faire porter malade parce qu’il est fatigué (Je me demande si cela me vise, mais je ne le crois pas car le Colonel Escalon deux heures auparavant m’avait dit de me reposer si je me sentais à bout).

A la fin de la revue, je vais jusqu’à une source voisine où je sais que les hommes se sont lavés dans la journée. J’y constate une quantité considérable de linge sale, que les hommes ont jeté, certainement à cause de la vermine. C’est un gaspillage fou que l’on devrait supprimer par la création d’un service de désinfection se chargeant du linge sale.

[Au moment où le jour commence à tomber, le Général Duchêne arrive subitement au campement et me demande de le conduire aux diverses compagnies ; il entre dans diverses huttes en feuillages, parle tantôt brusquement, tantôt aimablement aux hommes et se trouve tout à coup à la hutte du soldat médaillé tout à l’heure. Il lui demande s’il est content, etc. Puis l’obscurité augmentant il s’en va en disant : « voilà comme on parle aux hommes, vous ne savez le faire ni les uns ni les autres. Puis au poste de secours, il s’emporte parce que Birhis évacue des pieds gelés. Birhis lui répond froidement et lorsque le général me dit : « il est donc fou ce docteur », je lui réponds qu’au contraire j’apprécie fort ses services et son caractère et que s’il évacue des hommes, c’est certainement dans l’intérêt bien compris de l’armée.]

6 févrierRetour aux tranchées à la Harazée dans le secteur Marie-Thérèse

Après une nuit calme, je m’occupe de divers détails d’administration du bataillon, pensant ne repartir que l’après-midi pour La Harazée. Mais vers huit heures, je reçois brusquement l’ordre de partir à neuf heures. Après m’être rendu compte que mes quatre compagnies n’auront pu terminer la soupe qu’un peu avant dix heures, je demande et obtiens une heure de répit. Nous mangeons nous-mêmes rapidement et après avoir dit au revoir aux officiers du 105e Tal, nous partons pour La Harazée par Vienne-la-Ville et Vienne-le-Château. Pendant que mon bataillon se rassemble pour le départ, passe l’auto du Général Humbert. A mon étonnement, celui-ci en descend et vient me dire quelques mots aimables ; j’en conclus qu’il commence à être renseigné sur mon compte.

Je fais la route à cheval, mais à peine avons-nous marché quelques minutes que l’auto du Gal Duchêne nous dépasse, mais il s’arrête à ma hauteur, m’appelle à sa portière et me dit de monter avec lui pour aller jusqu’à La Harazée. Je passe le commandement à Darthos et en descendant de cheval, je prescris à mon ordonnance de se trouver le lendemain à 7 heures du soir à La Harazée car je prévois que je n’aurai pas la force de faire la route à pied. Aussitôt monté en auto, le général Duchêne me demande de mes nouvelles et me dit qu’il va m’éviter la fatigue de la route jusqu’à La Harazée. Je le remercie en lui disant que je me sens épuisé après avoir marché un quart d’heure environ. En causant de choses et d’autres, nous arrivons promptement à La Harazée.

Pendant que le Général Duchêne cause avec le Colonel[19] Deville, je vais causer avec divers officiers et j’apprends qu’un certain nombre de 75 viennent d’exploser subitement sans que les causes en soient déterminées ; les avis varient mais les officiers les plus capables pensent que c’est la faute des munitions et que l’on pourra probablement y remédier. Néanmoins, la situation est inquiétante et pourrait amener un désastre. Je demande si les servants des diverses pièces ont été tués et si les artilleurs osent ensuite se remettre sur les pièces. On me répond que peu de servants ont été tués, mais qu’après l’explosion tous les servants de la batterie n’osaient d’abord pas reprendre leurs places et s’éloignaient avant le départ du coup, le tireur faisant partir ce coup avec une ficelle, mais après quelques coups sans nouvel accident, les servants revenaient s’asseoir sur les sellettes des canons et servaient avec le même sang-froid qu’auparavant.

Le Colonel Deville m’invite à déjeuner à midi, j’accepte quoiqu’ayant légèrement mangé à 9 heures, mais je fais honneur au déjeuner. Le Colonel D. me dit qu’il m’a demandé pour tenir Marie-Thérèse car les divers commandants qu’il pourrait y placer en confiance sont au repos, mais que sachant que je n’ai eu qu’à peine deux jours de repos, il me fera relever dès le lendemain soir. A ce repas assiste mon ami Segonne et la conversation tombe sur les nominations à titre temporaire. Segonne demande s’il est vrai que le temps passé à titre temporaire ne compte pas comme ancienneté dans le grade ; je lui réponds que c’est évident sinon il n’y aurait pas de différence avec la nomination à titre définitif. Segonne déclare que s’il l’avait su, il aurait accepté la décoration plutôt que le grade. On lui fait observer qu’en revanche la nomination assure la solde du grade à titre temporaire et en cas de mort ou de blessure entraînant la retraite, la pension du grade comme s’il était à titre définitif, ce qui est appréciable en dehors de la satisfaction à exercer le grade supérieur.

Après le déjeuner, je vais installer mon bataillon qui arrive dans la portion la plus exposée de La Harazée d’ailleurs peu abîmé jusqu’ici. D’ailleurs comme mes hommes doivent être placés en 2e ligne et que la relève peut avoir lieu avant la nuit complète, je reçois ordre de partir d’assez bonne heure, aussitôt la soupe mangée et de devancer mon bataillon jusqu’au poste du Lt Colonel[20]. Je monte fort péniblement le sentier du secteur de St Hubert. Au bout de quelques minutes, je suis exténué et je n’avance que très lentement. A qq. centaines de mètres du poste du Lt Colonel, je vois des forestiers réparant le sentier fait de rondins et je suis tout étonné de constater que l’officier qui les commande est Pujol de Molliens qui avait fait son service il y a dix ans à Amiens au 8e Bon de Cheurs. A peine m’a-t-il dit bonjour qu’il ne peut s’empêcher d’ajouter : « Ah mon commandant, que vous avez l’air fatigué ». « En effet, lui répondis-je, je n’en peux plus et c’est sans doute la dernière fois que je puis me traîner aux tranchées ». Après avoir causé quelques minutes, je continue et arrive enfin au poste du Lt Colonel. C’est le Lt Colonel Claudon qui me reçoit très-aimablement et m’explique quel est le rôle de mon bataillon qui, placé en 2e ligne doit servir à contre-attaquer les forces qui atteindraient la 1ère ligne ; il ajoute que les Boches serrent de près le secteur.

Je vais ensuite prendre les consignes auprès du commandant que je relève et lorsque mon bataillon arrive, j’indique aux divers commandants de compagnie les compagnies qu’ils doivent relever et leur mission en cas d’attaque. Aussitôt la relève finie sans incidents, je prescris à mes commts de Cie de reconnaître avec leurs chefs de section les boyaux qui leur permettent de se porter en avant pour contre-attaquer en cas de besoin.

Mes compagnies occupent : 1ère moitié en avant de mon poste de commandement des boyaux divers ; 2ème moitié en arrière de mon poste une partie de la ligne 1n. Il m’est impossible de reconnaître les emplacements de mes compagnies tant je suis épuisé.

Je tâche donc par renseignements de me rendre compte de la situation du secteur que je commande : j’ai en première ligne dans l’espèce de demi-redan formé par les tranchées de Marie-Thérèse un bataillon du 162e, commandé par un Commt qui me semble peu allant et qui, comme celui que j’ai eu sous mes ordres le 22 janvier, s’en rapporte pour tout à son capitaine adjoint. Après avoir causé avec eux de la situation et avoir demandé des renseignements à la 1ère ligne par téléphone, je me rends compte que la situation est assez compromise en 1ère ligne, les Boches se rapprochant par divers boyaux d’écoute. Il faudrait nettoyer ces boyaux à coups de grenades, mais nous commençons seulement à en recevoir un peu et la plupart des hommes n’en connaissent pas l’usage.

[D’ailleurs, comme si le commandement se résignait à ne chercher qu’à enrayer une attaque probable, les assez nombreuses mitrailleuses du secteur sont toutes disposées un peu en arrière de la 1ère ligne de façon à ce que chacune d’elles puisse battre une portion de la 1ère ligne lorsque l’ennemi y sera rentré. Etant donné la distance des mitrailleuses de la 1ère ligne, je me demande si elles ne seront pas enlevées en même temps que cette 1ère ligne. Mais on me répond que leur emplacement est fixé par le Colonel commtla Brigade.]

Peu après je souffre de crampes dans les jambes et de douleurs à l’estomac qui m’empêchent de manger et de dormir.

7 février Retour sur Florent

La nuit est assez calme ; cela me prouve que les travaux d’approche des Boches ne sont pas terminés. A la fin de la nuit, les chefs de baton reçoivent l’ordre de visiter leurs diverses compagnies. Je communique l’ordre au chef de baton du 162e et je vais péniblement jusqu’à chacun de mes commandants de Cie peu éloignés heureusement.

Dans la matinée le téléphone me confirme ma relève dans la soirée et campement possible à Croix- Gentin. Peu après midi, des coups de feu répétés et des cris se font entendre vers le saillant de Marie-Thérèse et le téléphone de 1ère ligne m’apprend que le poste d’écoute du saillant a été refoulé par les Boches. Je m’étonne que ceux-ci aient pu avancer à découvert et sauter dans le poste, mais on me répond par téléphone que le poste d’écoute était dans un boyau communiquant librement avec les Boches. J’appelle aussitôt le chef de baton du 162e et je lui demande pourquoi il n’a pas été établi de barrages en sacs à terre ; mais il me répond qu’il n’est pas au courant et appelle son capitaine adjoint. Celui-ci me dit qu’on n’a pas osé modifier la situation qui existait à la relève. Je déclare aussitôt que j’en donne l’ordre formel, je le prescris même par téléphone et je donne ordre au chef de baton d’aller s’assurer de la situation au saillant attaqué et sur toute sa 1ère ligne. Il me demande d’envoyer son capitaine adjoint et, dégoûté de cette façon de procéder mais convaincu que le capitaine agira mieux que le commandant, j’accepte. Je devais bien le regretter. En effet, j’apprends qq. instants après par téléphone que le capitaine adjoint a voulu passer la tête au-dessus des sacs à terre pour se rendre compte de l’emplacement des Boches et il est tombé raide mort frappé à la tête de plusieurs balles. C’était en effet une grave imprudence d’agir ainsi au lieu de faire faire plusieurs créneaux et de regarder à la dérobée par l’un ou par l’autre.

Peu après que j’ai rendu compte de ce malheur au Colonel, je reçois par téléphone l’ordre d’aller cantonner à Florent, cet ordre étant contraire au premier disant d’aller à Croix-Gentin, je crains une erreur et je demande confirmation par écrit. Bien m’en prit en effet. Je recevrai quelque temps après l’ordre écrit d’aller à Florent.

Un peu avant la nuit, un chef de bataillon du 328e (2e Corps) vient à mon poste me dire qu’il vient me relever. Je m’étonne que ce soit un Commt du 2e Corps et je lui demande si ce Corps d’armée vient relever le 32e Corps. Il me dit qu’il ne le croit pas mais qu’il a été envoyé en renfort, étant donné la position difficile de notre corps d’armée. Puis il ajoute qu’il connait bien le secteur car il a commandé Marie-Thérèse avant notre arrivée et même par suite d’un fléchissement d’un autre bataillon plus à droite, il a été entouré complètement dans Marie-Thérèse pendant plus de 24 heures. Il ajoute qu’il a su au Ministère que le 2e Corps avait les pertes les plus élevées de toute l’armée. Je me demande si c’est exact, chacun croyant cela de son corps d’armée. Je lui explique alors qu’il va peut-être se trouver dans une aussi mauvaise situation que précédemment car à mon avis les Boches préparent l’attaque de Marie-Thérèse, je lui précise les points menacés et j’ajoute que selon moi l’attaque pourrait se déclencher dans 48 heures (Je ne me trompais pas, dans la nuit du 9 au 10, la 1ère ligne devait être enlevée et mon bataillon menant contre-attaque le 10 au soir devait constater que des cadavres allemands étaient autour du poste de commandement du chef de baton).

Après la relève, nous allons dîner à La Harazée où je dîne avec le Dr Birhis. Lorsque nous partons pour Florent, je n’ai pas encore mon cheval et je sens que je n’irai pas loin ; heureusement à la sortie du village, je trouve mon fidèle ordonnance avec mes chevaux ; on ne leur a pas permis d’entrer dans La Harazée. Je monte à cheval encore plus difficilement que d’habitude et j’y arrive à peine poussé par mon ordonnance. Je ne descends donc pas en route de peur de ne pouvoir pas remonter, et à Florent c’est avec peine que j’arrive à faire l’effort nécessaire pour descendre de cheval.

Mon campement m’avertit qu’on ne nous attend pas à Florent et l’officier de cantonnement me le confirme. Je lui montre donc mon ordre et il me dit qu’il a les ressources pour nous cantonner. Nous nous installons donc. J’ai un assez bon logement. A peine suis-je couché que je reçois un ordre du Colonel Escalon me disant que nous devons camper à la Croix Gentin. Je réponds au colonel que j’ai un ordre écrit de cantonner à Florent, qu’il me semble presque impossible de faire réveiller les hommes et de leur demander un nouvel effort pour retourner sur leurs pas. Je demande même un nouvel ordre si le bataillon doit aller le lendemain matin à Croix Gentin.

8 février Décision d’évacuation

Ma nuit est médiocre, je suis encore repris de coliques et diarrhées. Le matin, je reçois l’ordre formel d’aller à la Croix Gentin. Je communique l’ordre au bataillon, mais pouvant à peine me tenir debout, je décide de me faire porter malade. Je fais venir Darthos pour lui donner mes ordres et lui passer le commandement et je lui remets une lettre pour le Colonel Escalon à qui je rends compte que mes forces sont à bout et que je dois me faire porter malade. (Il ne me répondra même pas !...). Mes officiers viennent me dire adieu.

Puis j’écris au Lt Colonel de Saintenac pour lui rendre compte de mon état et au Dr du Roselle pour lui demander de venir m’examiner.

Le Dr du Roselle vient peu après et sans constater aucune maladie définie me dit que j’ai besoin de repos et me conseille de demander l’Etat-Major ; très affectueux comme toujours il ajoute que j’ai fait mes preuves et que personne ne s’étonnera que je demande à quitter le régiment. Il me conseille diverses drogues, des piqûres, etc… Je fais acheter tout cela à Ste Menehould car j’espère encore ne pas me faire évacuer.

Quelques instants plus tard, le Lt Colonel de Saintenac et le chef d’E.M. de la Division entrent dans ma chambre et me disent que le Général veut savoir quel est l’auteur de l’erreur ayant fait continuer mon bataillon à Florent au lieu de la Croix-Gentin. Je leur explique donc les ordres successifs que j’ai reçus et la précaution que j’ai prise de demander confirmation par écrit de l’ordre de cantonner à Florent. On me demande cet ordre, je me lève donc et cherche dans de nombreuses poches mais je ne le trouve pas. Peu après leur départ, j’ai l’idée d’avoir mis l’ordre dans une poche autre que celles où j’ai cherché ; je le trouve en effet et je l’envoie avec un mot au Colonel.

Presque tous les officiers des deux bataillons du régiment restés à Florent viennent me voir et tous me disent que j’en ai trop fait, qu’il faut me faire évacuer et me reposer longuement. Desbareau en particulier s’écrie : « Comment ! Depuis le début de la campagne malgré une blessure et des maladies, tu n’as seulement pas voulu te reposer quinze jours ; prends garde, chez les gens de ton tempérament, la lame use le fourreau ; n’hésite pas à te reposer longuement ». Je leur dis adieu en les remerciant de leur visite et en les assurant que je vais me décider à me reposer parce que je sens que je suis sérieusement touché.

Du Roselle revient dans l’après-midi et me demande s’il doit me proposer pour être évacué ; sur son avis, je me décide à accepter. A la fin de l’après-midi, le médecin chef de la Division vient me visiter envoyé par le général qui est très-mécontent que j’accepte d’être évacué. Je lui explique mes indisponibilités successives et mon affaiblissement progressif en outre de diarrhées très-fréquentes, etc…De leurs examens successifs, les docteurs concluent que tous les organes sont sains mais que les tissus doivent être empoisonnés comme chez un animal forcé. Ils m’ordonnent le lit, une nourriture légère et pensent que les forces reviendront peu à peu.

Mon cuisinier vient alors m’annoncer qu’un sous-officier de la Division vient de lui dire que j’étais promu lieutenant-colonel. Je lui dis que c’est impossible mais que je suis peut-être proposé enfin par le Général de Division et qu’il aille se renseigner. Il me rapporte que j’ai raison et que je suis sur la liste de proposition que le Général de Division va envoyer au Général de Corps d’armée.

Quel malheur que je n’aie pu rester au front six semaines environ de plus, car j’avais la quasi-certitude d’être nommé fin mars. En effet, je ne doute pas que mon évacuation ne soit fatale à mon avancement.


[1] Le sous-lieutenant Jean Petit (1894-1997) Saint-Cyr promotion de la Grande Revanche 1914, débarqué le 10 janvier 1915 à Ailly-sur-Noye est affecté à la 6e Compagnie du 2e bataillon du 94e RI, le bataillon voisin d’Eugène Barbaroux, commandé par Desbareau (Souvenirs de Jean Petit, grand-père maternel d’Agnès Castella).

[2] PC du colonel Escallon : maison forestière de la Croix-Gentin (JMO 83e brigade)

[3] de Saintenac.

[4] Général.

[5] Le secteur entier de 1ère ligne (JMO 84e brigade).

[6] Marie-Thérèse.

[7] Ducloux.

[8] 162e RI (84e Brigade).

[9] Barbaroux 1er bataillon ; Boulet-Desbareau 2e bataillon.

[10] 8e BCP (84e brigade).

[11] Blanleuil : du nom du commandant du Génie à l’origine de l’ouvrage créé début janvier 1915 par les troupes précédentes (2e corps d’armée).

[12] Le JMO du 161e RI relate à la date du 23 janvier : « la 84e brigade ayant été violemment attaquée, le bataillon Faure-Beaulieu est désigné comme renfort et dirigé sur Fontaine-Madame. Il est précisé que ce bataillon est le « III/161 » = 3e bataillon du 161e.

[13]Eugène Barbaroux sera cité à l’ordre du 32e Corps d’Armée n° 249 du 7 février 1915 :« Pendant les combats du bois de la Gruerie du 23 au 25 janvier, a dirigé avec la plus grande énergie dans son sous-secteur la lutte contre les attaques allemandes vis-à-vis desquelles il a réussi à prendre le dessus et à obtenir finalement un réel succès en repoussant à 50 mètres de son front une attaque qui avait acheminé jusqu’à 15 mètres environ du saillant de ce front ».

[14] Moiremont.

[15] Le lieutenant Grégy a été promu capitaine peu auparavant.

[16] Général.

[17] Commande le 151e RI.

[18] Eugène Segonne (1870-1915), alors chef de bataillon au 151e RI, sera tué le 17 février 1915 dans le secteur de Blanleuil.

[19] Général. Eugène Barbaroux continue à le nommer colonel sans doute par habitude.

[20] de Saintenac qui a relevé le 2 février le colonel Dillemann dans le secteur.