MALADIE ET DEPART DEFINITIF DU FRONT

9 février 1915

Le docteur du Roselle me dit que je serai évacué le lendemain et m’annonce que les 2e et 3e bataillons sont partis pour La Harazée et qu’il part également. Les diarrhées ne cessent pas quoique je mange à peine.

10 février

Je fais mes adieux à mon cuisinier et à mon ordonnance et je les envoie à la disposition du Cne Darthos à Croix Gentin. Mon ordonnance m’accompagne jusqu’à la place lorsqu’un infirmier vient me chercher pour monter dans une voiture d’ambulance. J’ai peine à marcher.

A Ste Menehould, je demande au médecin chargé des évacuations à être soigné à Bar-le-Duc où j’ai mon domicile. Il me répond qu’il ne peut évacuer sur Bar que les embarras gastriques, je lui dis qu’en outre de l’asthénie portée sur ma fiche, j’ai précisément un fort embarras gastrique. Il accepte, change ma fiche. Mais le train de Bar étant parti, je dois aller coucher dans ce qu’on appelle une villa d’officiers, où à mon grand étonnement il n’y a pas de personnel médical. J’envoie aussitôt un mot au Commandant Jacquard que je sais à l’Etat-Major de la IIIe Armée. Il ne tarde pas à venir et nous causons amicalement. Je ne lui cache pas que je crois en avoir pour assez longtemps et que je crains que cela n’arrête ma proposition pour Lt Colonel. Il me promet de s’en occuper.

Un lieutenant d’artillerie lourde arrive peu après à la villa atteint d’un grave embarras gastrique. Nous causons et il me raconte que depuis la guerre de tranchées, il est toujours resté dans l’Argonne dans notre secteur, d’abord avec le 2e Corps puis avec nous et il me dit quelle a été sa joie de constater que le 32e Corps était supérieur au 2e Corps, qu’il était dans l’admiration de l’ordre avec lequel marchaient les troupes revenant des tranchées. Je m’étonne alors et lui dis que je n’étais nullement satisfait de la composition de ma troupe et du peu d’ordre avec laquelle elle marchait. « Ah ! me dit-il, si vous saviez la différence avec le 2e Corps ; chacun marchait comme il lui plaisait, un bataillon mettait deux heures pour défiler à ma hauteur, puis constamment des tranchées étaient perdues à l’avant. Enfin c’était au point que nous n’étions nullement tranquilles à nos pièces et que nous nous attendions presque à être enlevés un jour ou l’autre. A peine nous avions vous vus à l’œuvre que nous étions rassurés ». « Vraiment, lui dis-je, je ne m’attendais pas à cet éloge car nos troupes trop souvent décimées ne sont plus que l’ombre de ce qu’elles étaient en octobre » et je lui dis avec quel faible cadre je combats depuis le 10 novembre.

Le lieutenant m’ayant dit qu’il souffre beaucoup la nuit et dort peu, j’obtiens que nous soyons dans deux chambres différentes pour ne pas nous gêner réciproquement.

11 février A Bar-le-Duc

Dans la nuit, j’entends un bruit indiquant une nouvelle arrivée dans notre villa. Le matin j’apprends que c’est un officier du 94e blessé à la jambe, je vais vite le voir et je reconnais mon brave Grégy, jusqu’alors invulnérable ; c’était le dernier de mes officiers du début non encore blessé et d’ailleurs le dernier officier du 94e R.I. qui n’ait pas encore été évacué.

Il me raconte que le 10 au matin, suivant mes prévisions, les tranchées de Marie-Thérèse ont été enlevées par les Boches et que notre commandement a aussitôt décidé de les reprendre et même de faire une contre-attaque avec des forces importantes pour enrayer les attaques boches. Tout le régiment, je crois, avait contre-attaqué à la nuit tombante. Grégy en passant, avait constaté que des cadavres boches étaient autour de mon dernier poste de commandement. En attaquant, sa compagnie était passée devant une ou plusieurs mitrailleuses boches et une balle avait atteint Grégy dans les muscles de la cuisse ; néanmoins la balle ayant ricoché avant de l’atteindre, il devait en avoir pour huit mois avant de pouvoir rejoindre le front.

Dans la matinée après avoir dit adieu à Grégy, je vais avec le Lieutt d’Artie prendre le train pour Bar. Là le docteur qui répartit les évacués dans les divers hôpitaux me reconnaît, c’est le docteur Ferry, le fils d’un ancien commandant de l’Escadron du Train d’Amiens, que j’ai bien connu. Je lui demande de m’envoyer à l’hôpital du Dr Lortat-Jacob[1], mais il ne connaît pas ce docteur et pour que je sois mieux logé, il m’envoie au Lycée. Je suis logé dans une chambre d’une douzaine de lits où se trouve déjà un Lieutt d’Infie coloniale très gravement blessé près de St Mihiel et qu’on a sauvé presque par miracle. De la gare, j’ai écrit à ma femme ; de mon lit, j’écris à mon cousin le Colonel Boucher, chef d’Etat-Major de la D.E.S. dont le bureau est au lycée puis à mes domestiques.

Le colonel Boucher vient aussitôt me voir ; puis mes domestiques qui m’apprennent que le docteur Lortat est toujours logé chez moi et qu’ils l’avertiraient de ma présence. Puis le soir, l’aumônier du lycée vient faire sa tournée et cause quelque temps avec le Lieutt d’Infie coloniale. Je lui dis qui je suis, et aussitôt il s’écrie : « Ah par exemple, j’ai justement vu cet après-midi madame Barbaroux en allant voir madame Bonne à l’hôtel, etc… ».

Nous sommes bien soignés par les sœurs qui sont charmantes pour nous.

12 et 13 février

Le médecin-chef, Dr… chirurgien spécialiste pour voies urinaires, me voit mais me dit que c’est le médecin, Dr Gaillard qui va m’examiner. Celui-ci, ancien médecin de l’armée active, m’examine en effet, me déclare que tous mes organes sont très-jeunes pour mon âge et ne trouve qu’un point à l’appendice. Il croit même d’abord que tous les ennuis que j’ai éprouvés dans ma vie d’officier (estomac délicat, etc…) et surtout pendant la guerre, viennent de là. Il me met à un régime très sévère et prescrit des lavages intestinaux quotidiens. Je suis assez sceptique là-dessus…

J’ai diverses visites : madame et mademoiselle Lejeune infirmières au lycée, monsieur Lejeune, trésorier payeur, le préfet, le docteur Lortat à qui je raconte mon histoire médicale et le diagnostic des divers docteurs ; sans me donner son avis il s’en va.

14-16 février

Le docteur Ferry, puis le Commt Ferry viennent aussi me voir. Le point à l’appendice a disparu et le docteur Gaillard en conclut comme les précédents docteurs que le foie seul est cause de tout et a empoisonné les tissus. Mon régime devient moins sévère et je peux me lever un peu. Ma femme arrive dans la soirée.

17 et 18 février

Rien de particulier jusqu’au 17 février où j’ai la permission d’aller faire un tour chez moi : j’y cause quelque temps avec le docteur Lortat-Jacob.

Le 18 lorsque je reviens chez moi, ma femme me dit que le Dr Lortat-Jacob croit que les docteurs se trompent complètement et demande la permission de m’examiner. J’accepte et en quelques instants, le docteur diagnostique la maladie d’Addison ou insuffisance surrénale et il me fait constater que la peau de diverses parties de mon corps sont devenues bronzées et quelques unes très foncées et les cicatrices noires. Il me déclare que cette maladie empêche tout effort physique et que j’ai dû souffrir le martyre à continuer à combattre avec cette maladie qui remonte certainement à la grande crise de fin septembre et commencement d’octobre. Je comprends alors pourquoi les phalanges de mes doigts restaient comme si la peau était sale. Le docteur enfin m’affirme que je ne pourrai pas retourner au front avant un an au moins et qu’après quelques semaines de soins, je pourrai probablement reprendre du service dans un Etat-Major.

A cette nouvelle que je ne pourrai plus combattre car je ne crois pas alors à une guerre de plusieurs années, j’éprouve un violent chagrin ; je sentais que j’étais à bout de forces mais je croyais que quelques semaines de repos me permettraient de retrouver mes forces.

Les docteurs de l’hôpital mis au courant du diagnostic du Dr Lortat-Jacob ne veulent pas l’admettre et décident de m’évacuer le lendemain.

Le Colonel Boucher essaie de me consoler et me conseille de partir par le train d’évacuation du 20 se dirigeant sur Cravant et répartissant ses malades dans la région de Bourges ce qui est la zone la moins éloignée de Paris de celles où Bar-le-Duc évacue. Ne pouvant pas obtenir Paris, j’accepte avec l’idée de me faire diriger sur Bourges où j’ai la chance de trouver un docteur capable de soigner ma maladie fort peu connue. Les docteurs m’inscrivent donc pour l’évacuation du 20.

20 février

Le Colonel Boucher ne veut pas que je parte par le train quittant Bar-le-Duc le matin pour changer à Revigny et ne partir de St Dizier que vers neuf heures et demie du soir et il me promet de m’envoyer son auto à huit heures pour me conduire à St Dizier où il téléphone de me réserver une place de lit-salon. J’arrive à St Dizier juste à temps pour me faire inscrire et prendre ma place réservée. C’est un train sanitaire fort bien installé qui ne ressemble guère à celui qui m’a emporté au début de la bataille de la Marne.

Le train marche lentement à vingt kilomètres à l’heure ; je suis à côté d’un officier polonais de la Légion Etrangère qui a eu le bras emporté le 29 janvier et qui est accompagné de sa femme ; ayant trop chaud, je vais fréquemment respirer dans le couloir.

21 février

Vers neuf heures du matin, nous sommes à Saint Florentin où on nous distribue du café au lait et du jambon.

Vers 11 heures 1/2, nous arrivons à Cravant où nous déjeunons dans un local de la Croix-Rouge. Je vais trouver le docteur chargé des évacuations qui me déclare que tout le train va au Creusot où tous les malades seront hospitalisés. J’obtiens la permission d’être évacué sur Bourges en prenant des trains civils. Par Clamecy je vais coucher à Cosne.

22 février

J’arrive à Bourges l’après-midi et je me rends à l’Etat-Major attendre le docteur chargé de désigner les hôpitaux. Je le mets au courant de la maladie dont je suis atteint et lui demande où un docteur connaisse bien cette maladie. Il me déclare qu’il a mon affaire à l’hôpital neurologique dirigé par le docteur Claude, professeur à Paris.

23 février au 20 mars

Le Dr Claude confirme le diagnostic du Dr Lortat-Jacob et me dit que je puis loger en ville si je le désire. Je télégraphie à ma femme et à mes filles de venir me retrouver et je commence le traitement opothérapique le 24.

J’apprends que le Cne Grégy est à l’ambulance du Dr Temain (ou Femain) et je vais le voir. Ma grande difficulté de marcher dure jusqu’au 4 ou 5 mars, moment où je sens une grande amélioration et vers le 10, je reprends la marche normale pendant un quart d’heure environ. Je pousse jusqu’à une demi-heure sans pouvoir la dépasser sans dépression.

[Vers le 15 mars, je vois à l’hôtel le Général Lanrezac que j’avais connu à l’Ecole de Guerre ; je vais me présenter à lui. Il me raconte qu’il n’a pu rester au front parce qu’il avait dit aux Belges et aux Anglais qu’ils étaient des lâches. Je m’étonne qu’on ne lui ait pas rendu un commandement.]

A la date du 20 mars, j’ai un congé de convalescence de deux mois pour Paris.

20 mars au 20 mai

Etat stationnaire. Le Dr Jousset[2] ne veut pas que je prenne du service avant le mois d’octobre et vient avec moi demander au Dr Sergent qui a étudié spécialement ma maladie, son avis et une prolongation. Le Dr Sergent approuve le traitement et croit que le service d’Etat-Major ne me sera pas funeste en automne.

20 mai au 8 juin

Après être allé chercher diverses affaires à Bar-le-Duc où je revois le Colonel Boucher et le Dr Pasteau, très étonné de constater que je suis bien atteint de la maladie d’Addison, je vais résider à Versailles. Là, le Dr Jousset essaie d’un sérum spécial à ma maladie en me faisant supprimer l’adrénaline pendant le mois de juin. C’est un insuccès et je suis plus faible.

Juillet – 20 septembre

En juillet, je reprends l’adrénaline et je constate rapidement une grande amélioration ; j’atteinds une heure de marche continue. Mais hélas ! Cela ne dure pas et fin juillet je ne puis plus dépasser une quarantaine de minutes de marche. Etat stationnaire.

Le 16 juillet, je reçois la Croix de guerre sur l’esplanade de Versailles.

Vers le milieu de septembre, je vais demander au Général Margot[3], Directeur de l’Infanterie, de me donner une place dans un Etat-Major ; il me promet l’Etat-Major du gouvernement militaire de Paris.

Peu de jours après, je suis étonné de voir un automobile militaire amener le Lt Colonel Maumet que j’ai bien connu à Amiens. Il me dit que le Gal Margot lui a parlé de moi, qu’il y a une place à l’Etat-Major du Gouvernement et me demande ce que je puis faire. Je lui réponds que je ne puis faire qu’un travail très-modéré, mes forces étant loin d’être revenues. Il me déclare que justement on scinde en deux l’un des bureaux et que par conséquent le travail ne sera pas trop considérable pour moi.

Le soir même, je me présent au Gal Clergerie, que je connais aussi et je suis agréé. Mais je dois être présenté d’abord au Docteur de la Place, les places à l’intérieur ne pouvant être données qu’à ceux qui sont incapables d’aller au front. Or le Docteur de la Place déclare que non seulement je suis incapable d’aller au front mais incapable d’aucun service même à l’Intérieur. Il refuse de changer son diagnostic sur la demande du Lt Colonel Maumet, mais un officier pouvant reprendre du service à l’intérieur sans l’approbation d’un médecin militaire, je suis néanmoins nommé.

25 septembre 1915 au 15 janvier 1916 A l’état-major du gouvernement militaire de Paris

Je constate qu’au lieu d’avoir un service modéré, j’ai un service très chargé (environ 500 pièces par jour à examiner, à aiguiller sur les divers services ou à répondre). Je dois réagir sur le laisser-aller précédent, améliorer les rédactions, etc… Néanmoins, je résiste très-bien les deux premiers mois grâce à une promenade quotidienne en auto, étant seulement fatigué le soir et obligé de me coucher peu après le repas. En décembre, mes meilleurs subordonnés partent et l’effort que je donne pour les suppléer, amène la fatigue ; je suis de temps en temps obligé de m’arrêter au milieu du travail et d’aller respirer à la fenêtre, enfin à la fin de décembre, je dois interrompre mon travail et rester couché plusieurs jours.

Au début de janvier, je ne puis reprendre le travail que certains jours puis cesser complètement, les maux de tête ne cessant pas.

15 janvier à fin juin 1916

Le Dr Jousset demande une consultation au Dr Sergent. Celui-ci me déclare que je ne suis pas mieux que fin mai et conseille d’ajouter à mon traitement des cachets d’hypophyse et il hésite à me faire quitter Paris.

Je reçois dans la Cour des Invalides la Croix de guerre avec palme, que le Général Duchesne avait omis de me faire donner pour ma Croix de Chevalier de la Légion d’Honneur et que le Général Berthelot me fait rappeler. L’étoile d’argent pour la citation à la Division de décembre 1914 m’est refusée parce que l’Ordre ne porte que : proposition pour citation à l’Ordre de l’Armée.

L’hypophyse fait cesser les maux de tête mais les forces ne reviennent pas, je ne puis plus marcher que cinq à dix minutes et les Docteurs me prescrivent même de ne plus essayer de marcher plusieurs minutes.

Fin juin à fin décembre 1916

Les docteurs me prescrivent l’altitude pour essayer d’enrayer la maladie ; je vais d’abord aux Voirons (Haute Savoie) à 1400 m en juillet et août, puis en septembre à Caux en Suisse. Fin décembre, je reviens à Paris sensiblement amélioré, pouvant marcher un quart d’heure sans fatigue.

1917

Les docteurs me trouvent sensiblement mieux, mais j’ai dû progressivement augmenter les doses opothérapiques et en Avril j’atteins 115 gouttes d’adrénaline, ce qui inquiète les docteurs. Je suis mis en non-activité.

En mai, le docteur Jousset me conseille les piqûres d’adrénal que je reprends chaque mois en diminuant progressivement la dose d’adrénaline (commencement des angoisses au plexus solaire en septembre).

En novembre, je peux me contenter de vingt gouttes d’adrénaline et je puis marcher une vingtaine de minutes ; le Docteur Sergent pense que je ne tarderai pas à me remettre et que peut-être je pourrai bientôt retourner au front.

1918

Mais les progrès ne continuent plus et l’état reste stationnaire. En été, je vais à la mer que je supporte difficilement puis fin août certains phénomènes nerveux indiquent la saturation des drogues opothérapiques que je dois abandonner. Néanmoins l’état s’améliore et je puis marcher une demi-heure. En décembre à la suite d’un traitement électrique, je parviens à marcher pendant une heure.

1919

L’état reste stationnaire et même le séjour à la mer de l’été ne m’améliore que faiblement. Le Docteur Jousset commence alors à me soigner avec son sérum et en octobre je puis faire cinq à six kilomètres de suite.

1920 Mise à la retraite

Le même traitement continue à m’améliorer et en octobre je puis faire dix kilomètres sans fatigue anormale. En décembre, je suis mis à la retraite, mes forces et surtout les brusques et fréquents changements de mes forces ne me permettent aucun travail suivi.

1921

Le même traitement continue à m’améliorer quoique plus lentement et en octobre, je puis faire une marche de treize kilomètres, quoiqu’avec quelque difficulté à la fin.

FIN DU TROISIEME ET DERNIER CAHIER


[1] Parent d’une cousine d’Eugène Barbaroux, alors hébergé par Mme Barbaroux à leur domicile de Bar-le-Duc.

[2] Le Dr André Jousset (1867-1940), professeur agrégé à la Faculté de médecine de Paris et membre de l’Académie de médecine a consacré l’essentiel de ses travaux à combattre la tuberculose.

[3] Son colonel en août 1914.